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Ni poids, ni prestige : De l’élection d’Irina Bokova à la tête de l’Unesco et de l’échec de son concurrent égyptien

Le quotidien L’Expression a son siège à Alger. Il a été fondé en 2000, utilise la langue française et défend une ligne moderniste. L’Expression ne ménage ni le pouvoir algérien, ni les généraux accusés de tirer les ficelles. Il s’attriste de tout ce qui ne fonctionne pas en Algérie. Il publie de nombreux articles sur la corruption et les passe-droits qui permettent aux plus riches de s’extraire du lot commun. Tout n’y est pas idyllique cependant. L’Expression flatte par exemple jusqu’à la nausée la fibre nationaliste de ses lecteurs, en attaquant avec constance le Maroc voisin. A cette exception près, L’Expression représente donc une sorte de modèle pour la presse arabe, en particulier francophone. L’édition du 23 septembre 2009 amène à tempérer ce jugement positif.

Un premier article - pour commencer par le plus général - a attiré mon attention, une fois la une parcourue. Un journaliste adresse en effet une sorte de satisfecit au ministère du Tourisme algérien qui cherche ces derniers temps à promouvoir le thermalisme dans le pays. Il s’agit d’une réponse aux difficultés économiques rencontrées par le tourisme balnéaire. Pour le journaliste de L’Expression, la messe est dite. Les choses rentreraient dans l’ordre, car la mode des bains de mer aurait été apportée par le colonisateur, alors qu’avant les Algériens prenaient les eaux. Il y a un hic !

En France, la massification du tourisme balnéaire date des années 1960, c’est-à-dire après 1962. Jusque là, seuls les plus fortunés connaissent les plaisirs de la mer. Le goût pour les eaux remonte à une période bien plus ancienne. Certes, à l’époque de madame de Sévigné, une garnison ottomane veillait sur Alger. Dès l’Antiquité romaine et dans l’ensemble de l’empire, on utilise les eaux thermales : en Afrique du nord, en Espagne, ou ailleurs. Au passage, d’après La Croix, les Algériens n’apprécient pas que l’eau. L’alcoolisme fait des ravages. L’homme de la rue (…), schizophrène sans le savoir, semble méconnaître les interdits religieux. 

Reprenons avec un deuxième article. Celui-ci commente l’actualité télévisuelle française, et plus précisément un reportage de France 2 consacré à la Deuxième Guerre mondiale, basé sur la restauration et la scénarisation de films d’époque. On s’interrogera d’abord sur la pertinence du compte-rendu lui-même. Pourquoi un journaliste algérien s’intéresse-t-il à la programmation d’une chaîne française ? A cette question, la réponse est assez logique. Ses lecteurs regardant ladite chaîne de télévision plutôt que les chaînes algériennes, il doit mettre son mouchoir sur son orgueil nationaliste. Ceci est un autre sujet.

Apocalypse est-il indigeste ? Le documentaire revient sur une période de l’histoire maintes fois présentée, exploite la mauvaise conscience des Français pendant la période. France 2 passe à une heure de grande écoute des images de propagande, sans décryptage particulier. Faut-il poursuivre ? Les critiques ne manquent pas. Je suis d’autant plus à même de les entendre que je n’ai pas pris le temps d’allumer mon poste. L’Expression ne saisit même pas cette occasion pour rappeler combien la Deuxième Guerre mondiale a marqué l’Algérie, par l’engagement de volontaires, ou par l’installation du GPRF. Non, cela l’indiffère manifestement.

Quel titre la journaliste de L’Expression choisit-elle ? « Documentaire de France 2, Apocalypse, ou le lobbying juif au service de l’histoire ». Amira Soltane introduit son sujet en évoquant l’approche de la date anniversaire de la Toussaint Rouge (la guerre d’Algérie commence par une série d’attentats le 1er novembre 1954). Mais il n’existe aucun lien apparent entre cette dernière date et le documentaire de France 2, en dehors du fait que la communauté juive d’Algérie a fondu comme neige au soleil une fois l’indépendance acquise. Veut-elle souligner les différences de vue entre deux télévisions publiques, l’une française et l’autre algérienne ? Le parallèle tombe à plat. Amira Soltane s’attache ensuite à décrire à la fois la qualité du travail et la persévérance des documentaristes français.

Sa conclusion tranche cependant. La rupture de ton ferait presque penser à un ajout ultérieur : « Mais tout le doc était une succession de victimisation des juifs. Dans une séquence, on voit la visite du Mufti de Jérusalem, passant en revue des unités musulmanes, avec ce commentaire : ‘les musulmans ont toujours été les ennemis des juifs’. Mais sur les chaînes privées et plus particulièrement TF1, la série américaine Les Experts a rassemblé mardi soir 7.890.000 téléspectateurs, réalisant une part d’audience de 30,3%, battant ainsi un documentaire de propagande du puissant lobby de la télévision publique.  »

Le troisième article notable de L’Expression s’intitule Qui dirige réellement le monde ? Je résume à grands traits. Les Etats-Unis maintiendraient les apparences d’une grande puissance. Le pouvoir politique aurait en réalité cédé la place au pouvoir de forces occultes. « Aujourd’hui, c’est le lobbying qui fait ou défait les affaires internationales. C’est le lobbying qui oriente, manipule et décide ce qui doit être. En tous lieux et en toute circonstance. Nous vivons ce changement avec très peu de visibilité pour le commun des mortels. » S’ensuit une diatribe cousue de fil blanc contre la tyrannie de l’opinion publique, le poids des ONG, la toute puissance des sondages. Le paragraphe se clôt sur « le réchauffement supposé de la planète qui cache mal en réalité le déclassement programmé des énergies fossiles avec tout ce que cela implique comme bouleversements économiques et politiques.  »

L’entrée prépare le plat de résistance. Le journaliste tremble d’émotion en évoquant une élection jugée bien raide, celle d’une Bulgare [Irina Bokova (photo en incrustation - La Croix)] au siège de l’Unesco. « Pour illustrer cette présentation générale des nouvelles tendances qui régissent les affaires du monde, cette semaine nous en offre plusieurs exemples. Commençons par la nomination in fine de la candidate bulgare au poste de directrice générale de l’Unesco. Il faut être d’une mauvaise foi chronique pour ne pas y reconnaître l’oeuvre du lobby juif. Seul lot de consolation, ce lobby n’a pas eu la partie facile. Il aura fallu pas moins de 5 scrutins pour venir à bout du candidat favori mais arabo-musulman antisémite qu’est Farouk Hosni, l’Egyptien.  »

La réélection de Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne ? Elle a eu lieu malgré le même lobby juif. Même quand il ne parvient pas à ses fins, il manigance sous la table. Les simplifications n’étouffent pas l’éditorialiste, qui tresse par la suite des louanges au président américain. Cet air frais ne dure pas. La fenêtre se referme sur ses derniers mots. « Un mot pour finir et montrer le génie du lobby juif qui réussit à faire passer Farouk Hosni, un Arabe, donc sémite, pour un antisémite. La prouesse consiste à maintenir la différence qu’il est convenable de faire entre juif, sioniste et israélien.  »

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. L’Expression consacre en effet un article entier à l’élection d’Irina Bokova. Brahim Takheroubt n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Le lobby juif a éliminé le candidat égyptien de la présidence de l’Unesco. Une autre gifle pour les Arabes. [sous-titre] La Ligue arabe, l’Union africaine et l’Organisation de la conférence islamique se sont aplaties pour faire office de tapis en velours sur lequel glissait le lobby juif. » Le sens de la nuance filtre du premier paragraphe, comparant l’Affaire - c’est-à-dire l’élection d’une diplomate expérimentée et polyglotte de 57 ans - à la défaite arabe de juillet 1967 face aux armées israéliennes. « Pour l’élection à la présidence de l’Unesco, le lobbying a fonctionné à plein régime. La quasi-totalité des intellectuels juifs, comme Bernard Henry Lévy, Claude Lanzmann, Elisabeth Chemla…ont été rappelés en renfort pour la circonstance, en plus d’une campagne médiatique des plus féroces pour barrer la route à Farouk Hosni. »

Le journaliste parvient cependant à taire ses émotions, et constate avec amertume. « Face à cet arsenal intellectuel et médiatique, il y avait le vide. Farouk Hosni n’a aucune caution des intellectuels arabes. Avec une bataille de retard, ces derniers n’ont réagi qu’après que le verdict des urnes soit tombé. Hier, alors que les juifs savouraient cette autre victoire contre les Arabes, la presse et les intellectuels égyptiens se sont déchaînés contre le lobby juif et le choc des civilisations. Le quotidien gouvernemental Al Ahram a attribué ce cuisant échec à ‘des attaques indignes de la part d’intellectuels juifs en France’ et au travail de sape de l’ambassadeur américain à l’Unesco, ainsi que des médias sionistes en Europe et aux Etats-Unis  ». Les enseignements tirés tournent à l’insulte contre les Occidentaux, jugés définitivement hostiles au Tiers-Monde ou mauvais défenseurs de l’Union pour la Méditerranée. Les attaques se concentrent néanmoins sur Hosni Moubarak l’arrogant qui parle au nom de tous les Arabes et qui trahit la cause palestinienne.

« Et dans les dérives de Moubarak c’est la grandeur de l’Egypte, son prestige et son rôle régional qui en prennent un sérieux coup. C’est l’Egypte de Boutros Boutros-Ghali (ancien secrétaire général de l’ONU), l’Egypte de Mohamed El Baradei (chef de l’Aiea) et celle de Ahmed Zeweil (prix Nobel de chimie) qui, aujourd’hui, est incapable de présider les destinées de la culture et de l’éducation du monde.  » Que cette élection marque simplement la victoire de la meilleure candidate à un poste somme toute honorifique, celle d’une Européenne ouverte sur le monde et non enfermée dans une vision obtuse de l’histoire, n’effleure même pas le cerveau du journaliste ! Car les extraits retranscrits de L’Expression ne donnent rien d’autres à voir. La haine s’y montre extraordinairement conformiste. Elle révèle un monde de fantasmes, dans lesquels les victimes minées par un sentiment de persécution voient à tout bout de champ des complots machiavéliques. Le nationalisme (arabe) a visiblement réussi à mettre sous un étouffoir des millions de personnes qui ont perdu tout recul sur les événements du monde.

Alaa El Aswany entame sa récente nouvelle en faisant commenter par le narrateur la citation de Mustapha Kamel : « Si je n’étais pas né égyptien, j’aurais voulu être égyptien ». Le narrateur s’emporte contre ce non-sens et ajoute un peu après ces mots terribles : « Par quoi se distinguent les Egyptiens ? Quels sont leurs mérites ? Je défie qui que ce soit de me citer une seule vertu égyptienne. La lâcheté, l’hypocrisie, la méchanceté, la servilité, la paresse, la malveillance, voilà les qualité des Egyptiens et c’est parce que nous connaissons notre vraie nature que nous l’occultons derrière des clameurs et des mensonges, des slogans ronflants et creux que nous ressassons jour et nuit sur notre sublime peuple égyptien ».

Il se moque de ces livres scolaires où l’on vante le climat tempéré de la vallée du Nil et la grandeur d’une civilisation passée. « Toutes ces idioties me rendent nerveux et ce qui me met le plus en colère, c’est que les Egyptiens léthargiques que nous sommes s’enorgueillissent de descendre des pharaons. L’Egypte des pharaons était vraiment une grande nation, mais qu’avons-nous à voir avec eux ? Nous sommes le produit avarié du métissage des soldats conquérants et des sujets vaincus asservis. […] Un simple larbin, voilà ce que c’est qu’un Egyptien. Je déteste les Egyptiens et je déteste l’Egypte de tout mon cœur. » Le lecteur découvre par la suite un personnage atrabilaire, petit fonctionnaire athée victime d’un supérieur libidineux et religieux, affligé de parents indignes. Son père a trahi ses talents artistiques et sa mère règne en pathétique tyran domestique. 

Le jugement excessif du personnage imaginé par Alaa El Aswany vise à faire réfléchir son lecteur sur les archaïsmes de la société égyptienne, quelque chose qui fait méditer sur cette récente élection à l’Unesco. Farouk Hosni se présentait en effet en vainqueur probable des élections. Il a cependant échoué. Qu’ont pesé en la matière intellectuels et dirigeants du monde arabo-musulman ? Ni poids, ni prestige. Pour des informations complémentaires concernant les circonstances de l’élection, on gagnera à lire l’Express.

PS./ Geographedumonde sur l’Egypte : Obama au Caire, Le loup est las, 80 millions d’Egyptiens. Sur l’Algérie  : Ne pas confondre Sétif et sélectif, L’Algérie plutôt que la Seine - Saint-DenisLes déçus de l’Algérie se comptent des deux côtés de la Méditerranée, Algérie à pleurer, Ne pas confondre analyste mythomane et pompier pyromane, Vagues, vaguelettes et fossé, Réflexions sur la colonisation de l’Algérie à l’époque de Bugeaud. 


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6 réactions à cet article    


  • manusan 28 septembre 2009 11:42

    Dans cette histoire, tout le monde s’en fiche de l’UNESCO, de la culture, de l’éducation et des sciences, c’est lamentable.

    Les musulmans ont encore invité le conflit israelo-palestinien là où il n’a pas sa place. Vous verrez, bientôt, on en parlera même à la FIFA et au championnat du monde de curling.


    • SlyTheSly 28 septembre 2009 13:02

      C’est déjà un peu le cas pour la FIFA...ça n’est pas un hasard si Israel ne joue pas (plus) dans la zone Asie...
      Et récemment on a par exemple un scandale avec un joueur allemand d’origine turc qui refusait de jouer contre un club israélien, ou l’équipe nationale, je sais plus trop (désolé, pas le temps de googler mais vous voyez l’idée).


    • Internaute Internaute 28 septembre 2009 12:16

      Si j’ai bien compris, le tort du journal L’Expression est de parler du lobby juif. Selon Bruno de Larivière (un nom d’emprunt ?) celui-ci n’existe pas et n’agit jamais pour influencer les décisions politiques. L’Aipac, le Jinsa, l’AZM, le WJC, le Crif, le Bnaï-Brith, Larivière ne connaît pas. Informez-vous mon vieux.

      Ceci dit je rejoins le commentaire précédent. Tous ces machins internationaux on s’en contre-fiche si ce n’est qu’ils nous coûtent cher en impôts.

      C’est quoi cette notion de « Patrimoine de l’humanité » ? Netamiaou aimerait sûrement y être inscrit, cela doit faire chic.


      • monbula 28 septembre 2009 12:56

        Auteur.

        On remet sur le tapis le conflit israelo-palestinien . Manusan a raison.
        Une Bulgare est éluée. l’Unesco a sûrement choisi la neutralité.

        La prochaine fois, le choix devrait être tiré à la courte paille.


        • vingovreez 29 septembre 2009 02:19

          Depuis quand l’Expression est-il un journal crédible ? Les Algeriens le savent, il ne vaut pas plus que les autres canards subventionnés par le gouvernement pour faire croire à une liberté de la presse... Les lecteurs qui veulent du journalisme (assez) serieux lisent El Watan ou El Khabar ou aussi Le Soir d’Algerie. Pour ce qui est de l’article en question, il est vrai que le niveau journalistique n’est pas transcendant, surtout a voir l’enchainement des idées et les liens hasardeux qui les unissent. Pour le reste, ce journal pointe du doigt quelque chose qui me semble vrai et que les journaux occidentaux ont perdu le courage de mettre en lumiere : la puissance du lobby pro-israelien. Nous n’avons pas besoin de de lire l’Expression pour voir qu’il y a des agissements en coulisses qui decident de l’avenir de peuples entiers, comme à l’UNESCO. Car le but recherché est l’impunité et le silence afin qu’Israel continue sa lente transformation de la Palestine. Cet Egyptien est un pur produit du systeme non democratique, un tyran, mais laissez moi poser une question plus importante. Qu’aurait fait l’Egyptien a la tete de l’UNESCO ? Il aurait mis en valeur les terribles manques en matiere de culture, de science, d’education, de moyens pour faire de la Palestine un pays qui peut avoir son mot à dire. Ne l’oubliez pas, les enfants d’aujourdhui sont les Elites de demain... sauf si on veut les abrutir pour en faire une masse d’incultes incapables de penser a autre chose qu’a calmer la faim qui les tiraille...


          • paul 29 septembre 2009 07:41

            Sans défendre « L’Expression », on ne peut pas oublier le tir de barrage médiatique contre l’égyptien, présenté d’emblée comme antisémite notoire .
            Et quand on voit ceux qui orchestraient cette campagne, la question du lobby se pose tout naturellement .Ceci dit, la nouvelle élue est peut être très compétente .

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