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Noblesse et grandeur américaine

"Les excuses ne sont pas des gestes vains, mais sont une première étape nécessaire vers toute réconciliation entre les peuples".

Ces paroles sont de Steven Cohen, le parlementaire américain à l’origine du texte voté le 29 juillet 2008 par le « United States Congress » qui reconnaît la « cruauté, la brutalité et l’inhumanité » de 250 années d’esclavage, de ségrégation et de discrimination raciale aux Etats-Unis. A l’heure où l’Amérique s’apprête à envoyer un homme de couleur à la Maison-« Blanche », les « excuses au nom du peuple américain » du Parlement mettent brutalement les Américains face aux démons du passé et les obligent presque à s’interroger sur la présente situation raciale dans le pays. Suivant les exemples australiens, canadiens et des anglicans, les Américains ont voulu par cet acte courageux et historique ouvrir « le dialogue sur les questions raciales » et favoriser ainsi l’« égalité pour tous ».

Lorsque l’on sait que pour certains peuples « la repentance est une haine de soi » et que l’on ne devrait pas « demander aux fils d’expier les fautes de leurs pères », la Chambre des représentants en adoptant aux deux tiers ce texte des excuses à la minorité « black » pour les lois Jim Crow sur la ségrégation raciale et pour la « fondamentale injustice » de l’esclavage, a voulu démontrer que l’Amérique est capable de reconnaître ses torts et de comprendre toute la douleur des communautés qui ont souffert du racisme le plus violent. C’est aussi là une manière de dire que malgré le « Civil Rights Act » promulgué par John F. Kennedy en 1964, garantissant aux Africains Américains les droits et libertés comme n’importe quel citoyen, les mentalités ont peu évolué et le problème de la discrimination raciale reste une préoccupation majeure.

Salués par les républicains et les démocrates, ainsi que par les sénateurs John McCain[1] et Barack Obama[2], ces excuses interviennent après les « regrets » exprimés par l’ancien président Bill Clinton pour le rôle des Etats-Unis dans la traite des esclaves et de George W. Bush, l’actuel président qui a qualifié, en 2003, l’esclavage de l’« un des plus grands crimes de l’Histoire ». Mais ce n’est pas la première fois que l’Amérique s’illustre dans le repentir[3], en février 2008[4], c’est le Sénat qui s’excusait auprès des Indiens d’Amérique pour les exactions commises par les colons. En 1988, le président Ronald Reagan et le Congrès, signait une loi qui présentait les excuses de l’Amérique aux Japonais Américains qui furent détenus arbitrairement dans des camps durant la Seconde Guerre mondiale[5]. Depuis l’abolition de l’esclavage en 1865, certains Etats du Sud des Etats-Unis ayant une forte autorité morale sur cette question ont exprimé des excuses aux Noirs pour les crimes odieux perpétrés, la Virginie a ouvert le bal en 2007, le Maryland, la Caroline du Nord, l’Alabama ont suivi. La déclaration du Congrès américain est une reconnaissance nationale, un geste symbolique qui vient soutenir les efforts des défenseurs des droits civiques et établir un devoir de mémoire plus que légitime.

Il y a quelques dizaines d’années les Noirs américains vivaient en « hors-la-loi » dans leur propre pays. Ils étaient dénués de droits et n’avaient presque aucune liberté. C’étaient des « intouchables ». Il ne pouvaient prendre le bus avec les Blancs, encore moins fréquenter les mêmes lieux publics, dans certains Etats les mariages interraciaux étaient interdits et les enfants issus des liaisons secrètes entre Noirs et Blancs, ou simplement du viol, étaient plus stigmatisés. Durant ces années pas si loin de notre présent, le Ku Klux Klan et ses groupuscules « commettaient des violences contre les populations noires sans risquer de peine de justice ». A cette époque, Noir était synonyme d’être lynché, pour un oui ou pour un non. On ne leur reconnaissait aucune dignité, les Noirs n’étaient que des sous-hommes qui ne pouvaient s’épanouir pleinement que dans la brutalité du fouet et le mépris du crachat. Encore de nos jours, les Noirs américains « souffrent de ce passé », de ces injustices qui font leur histoire les renvoyant toujours à cette place immonde que les autres ont décidé qu’elle était la leur. La place des parias.

Le texte adopté par la Chambre des représentants n’a pas la prétention de faire table rase du passé comme l’a souligné son principal auteur le démocrate blanc Steve Cohen, mais il veut favoriser un plus grand rapprochement entre les différentes entités raciales qui composent les Etats-Unis et en font un riche melting-pot. Mais il n’en demeure pas moins que ces excuses ouvrent la voie à des poursuites judiciaires, à des demandes de réparations et de compensations. Le vrai argument qui fait que d’autres pays coupables de crimes contre l’humanité comme la colonisation n’exprimeront jamais leurs excuses. Tout n’étant au fond qu’une question d’argent et souvent d’arrogance. Il est clair que les excuses du peuple américain n’effaceront pas l’assassinat de Martin Luther King Jr. et les autres meurtres, mais il a le mérite de permettre aux jeunes générations de se replonger dans l’histoire de leur pays en sachant que tout n’y a pas été blanc. C’est jeter les fondations d’un avenir commun, responsable et juste. Alors contrairement au républicain Tom Tandecredo du Colorado demandant aux démocrates « de commencer à se préoccuper des problèmes du XXe siècle, comme le prix du baril de brut, plutôt que de se concentrer sur un problème du XIXe siècle, déjà résolu par Abraham Lincoln », ces excuses vont contribuer à construire le présent, à penser au futur dans l’optique d’une meilleure intégration des minorités.

En marge du sentiment de satisfaction générale qui a accompagné cet acte fort, de nombreuses voix se sont élevées contre cette « mascarade politicienne » du Congrès. Pour Andrew Cline, reporter conservateur, ce geste n’est qu’une aide apportée à un Steve Cohen malmené dans une élection primaire locale, un point de vue partagé par le media Politico[6]. Il affirme ne pas comprendre la nécessité de s’excuser pour un « mal » commis dont les membres du Congrès ne sont en rien aujourd’hui responsables[7]. Les problèmes de l’Amérique actuelle mérite une plus grande implication des parlementaires qu’une « loi » qui ne résoudra pas les milliards de déficit. Peut-être faudra-t-il qu’un jour le Congrès s’excuse de ne s’être pas occupé des vraies questions quand il le fallait, conclut-il dans un éditorial virulent. Glenn Beck, un animateur populaire du fameux right wing, s’offusque de cette mise-à-mort de la démocratie américaine et va jusqu’à dire que « les excuses du Congrès sont un affront aux principes de la chrétienté »[8]. Certains Américains réagissant sur le vif ont ironisé sur ces « excuses » en affirmant qu’ils attendaient de voir les « Black » s’excuser à leur tour pour « la vente de drogue, le viol, les homicides et autres vicieux actes » commis depuis leur « arrivée » en Amérique.

Au-delà de la controverse menée par les conservateurs, les nouvelles « excuses » des Etats-Unis pour une de ses minorités vont dans le bon sens dans le mesure où elles reconnaissent la souffrance qu’a endurée durant des siècles la communauté noire et fait de la réparation de cette injustice une sorte de priorité morale. Déjà cette intention fondamentale dans la réconciliation des peuples en ce XXIe siècle où le choc des civilisations fait craindre le pire, exprime, loin des politiques belliqueuses de ces récentes années, la noblesse et la grandeur américaine.



[1] “On the presidential campaign, Senator John McCain said last October that he would support a federal apology for slavery, although some critics note that he failed to support the bill when it was discussed in February of this year.” – Source The New York Times.

[2] “For his part, Senator Barack Obama has said he has little interest in an official government apology for slavery or reparations for descendants of slaves.” – Source Associated Press.

[3] « En 2005, des entreprises américaines, dont les banques JP Morgan et Wachovia ont reconnu avoir eu recours autrefois à un esclavage massif dans certaines de leurs activités. » - Source Olivier Lambert.

[4] “The U.S. Senate passed a resolution apologizing to Native Americans” – Source Apanews.

[5] “The 60,000 detainees who were alive at the time each received $20,000 from the government” – Source CNN.

[6] "But asked whether there was a link between the vote on the resolution and Cohen’s primary, a Democratic leadership aide was unequivocal : ’What do you think ? This just didn’t happen by accident.’ – Source Politico.com

[7] “Then there is the additional irony that the current membership of the U.S. House apologized for an evil for which it was not responsible and that was ended in the century before last.” – Source Fox News.

[8] Glenn Beck : Congress’ Slavery Apology is an "Affront to the Principles of Christianity"


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