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Novembre 2008 : les Etats-Unis entrent dans le monde cosmopolitique

En 1981, Ronald Reagan déclarait « America is back ». Ma génération n’aura connu depuis lors qu’une Amérique agressive, conquérante, hégémonique, une Amérique soucieuse de faire oublier l’échec cuisant du Vietnam, avide de se reconnaître à nouveau dans l’image de la nation élue, sauveuse du monde libre qu’elle s’était forgée en 1918 et 1945.

La victoire sur le bloc communiste laissait en effet les Etats-Unis maîtres du monde. Restée seule sur le champ de bataille, l’Amérique imposait l’ouverture des marchés nationaux à marches forcées, aux alliés comme aux adversaires vaincus, tandis qu’elle continuait de diffuser la promotion de sa culture d’un bout à l’autre de la planète. Elle était le phare de la liberté, le guide suprême de la démocratie, qui se donnait pour mission d’enseigner ces dignes valeurs aux peuples de la Terre. Contre la tyrannie communiste, contre l’archaïsme musulman, l’Amérique était le camp du Bien.
 
Aveuglée par ses propres discours et l’histoire qu’elle racontait au monde à propos de sa supériorité morale et sa vocation planétaire, l’Amérique, paradoxalement, restait isolée des évolutions du monde. Le réveil portera dans les manuels d’histoire le nom de "Nine-Eleven". Sans doute, ce fut un choc, culturel, émotionnel. Soudain, il ne s’agissait plus de défense des intérêts stratégiques et économiques dans le monde, la guerre frappait sur le sol même de l’Amérique et visait au cœur, ou plutôt au porte-monnaie, bref, au symbole de sa puissance. Persuadés que le commerce et l’industrie sont des facteurs de progrès, convaincus que ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon le monde, les Américains étaient-ils seulement conscients que leur domination économique constituait une forme d’asservissement pour des populations entières ? Las. 9/11 a été un choc, mais les Etats-Unis sont restés aveugles : ils ont invoqué la religion, l’archaïsme culturel, la culture de la violence. Ils n’ont pas compris. Et cette incompréhension culmine encore lorsqu’ils se retrouvent seuls dans l’aventure irakienne. Eux qui se vivaient comme un peuple envié et adulé, comme une nation élue, leader « naturel » de l’Occident démocratique, se découvrent isolés sur la scène internationale. Qui dira la stupeur du fermier du Kansas ou du trader de Wall Street, sûrs de leur bon droit à répliquer à la lâche attaque dont ils avaient été les victimes, découvrant effarés sur CNN que, dans l’ensemble des capitales occidentales, d’imposantes manifestations condamnaient une agression américaine, illégitime et irresponsable ? C’est cela, sans doute, qui fut le véritable choc. Car les Américains avaient pris l’habitude bien sûr, de voir les images de leur drapeau brûlé à Téhéran ou à Damas – mais à Berlin ? A Paris ? Il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : la Vieille Europe était décidément bien faible et décadente, et les Européens se révélaient être des ingrats. Alors à nouveau, et au fond comme toujours, les Etats-Unis allaient devoir supporter seuls le coût de la guerre contre le Mal. 
 
Il a fallu du temps au peuple américain pour comprendre. Le temps de réaliser que son propre gouvernement lui avait menti, et que les prévisions des Européens s’avéraient exactes : le conflit irakien ne pouvait que s’enliser dans un bourbier sans fin, et déstabiliser dangereusement la région du Moyen-Orient. Il a fallu du temps au peuple américain pour comprendre qu’il s’était fourvoyé, que la doctrine idéologique sur laquelle il s’appuyait le conduisait à l’échec. Il a fallu le temps d’une génération, celle qui a connu la guerre contre le nazisme, la guerre contre le communisme, celle qui nous a joué son ultime récital avec la guerre contre l’islamisme, celle qui n’a jamais appris autre chose, pour renforcer la cohésion nationale, que de désigner l’Ennemi.
 
Disons-le clairement : depuis vingt-cinq ans, en Europe, les pro-Américains n’ont jamais été des défenseurs de la démocratie, de la justice sociale, de la liberté et de l’égalité. Les Etats-Unis, c’est plutôt, dans la représentation que nous partageons, d’un côté le pays du laissez-faire, de l’individualisme doctrinaire, de l’esprit d’entreprise, un pays où la valeur fondamentale à l’aune de laquelle on évalue les homme est l’argent ; de l’autre, un socle idéologique qui plonge ses racines dans la religion, dans un nationalisme messianique qui sait au besoin s’associer au bellicisme, une référence constante et parfois envahissante à Dieu et à la Bible. En fait, une société qui repose sur des valeurs fondamentalement aristocratiques, mais qui, à la noblesse de la naissance, a substitué la noblesse de l’argent.
 
Nulle part dans le monde, les Etats-Unis ne sont la patrie des progressistes, des individus attachés au respect des droits de l’homme, de ceux qui œuvrent à la constitution de sociétés plus justes, plus respectueuses de la liberté individuelle, plus attentives à garantir à chacun des citoyens les moyens d’une vie décente. Nulle part dans le monde, les Etats-Unis ne sont la patrie des hommes de bonne volonté, de ceux qui prônent la tolérance, la laïcité, la paix, le multiculturalisme, et le respect de l’autre.
 
Disons-le clairement : depuis vingt-cinq ans, les Etats-Unis sont la patrie fantasmée des réactionnaires, des cyniques, des égoïstes, de ceux qui font de l’enrichissement personnel l’objectif de toute vie sur cette terre, de ceux qui affirment que les relations humaines sont soumises à une loi unique et indépassable, la lutte, que l’étranger est destiné à la guerre contre l’étranger, et que le dialogue, la tolérance, la compréhension même, sont de dangereuses utopies. Depuis vingt-cinq ans, les Etats-Unis sont la patrie des réactionnaires blancs et judéo-chrétiens, à New York comme à Paris, Londres ou Tel-Aviv, le foyer des nostalgiques de cette glorieuse époque où l’Occident et sa « civilisation » régnaient sur le monde d’une suprématie sans partage.
 
Si la victoire d’Obama signifie quelque chose, c’est donc ceci : depuis vingt-cinq ans que le narcisse américain se regarde dans le miroir, aujourd’hui, enfin, il s’est vu tel qu’il était véritablement : un être hybride, mi-blanc, mi-noir, un immigré tourné vers l’avenir et un homme de valeurs et de tradition tout à la fois. Depuis vingt-cinq ans que les Etats-Unis dominent le monde, celui-ci a considérablement changé ; mais pas les Etats-Unis. Vainqueurs de la Guerre Froide, demeurés seuls sur le champ de bataille, ils s’étaient peu à peu persuadés de leur supériorité et du bien-fondé de leur domination. E-krach, 9/11, Irak, subprimes, le début du nouveau siècle les aura ramenés à la raison. La puissance américaine chancelle, et rien ne sera plus comme avant.
 
Il se dit beaucoup, au moins par plaisanterie, que Barack Obama vient d’être élu président du monde. On verra. Ce qui est certain, c’est que Barack Obama est à l’image du monde, le monde tel qu’il est aujourd’hui, un monde multi-, un monde pluri-, et en même temps, plus que jamais, un monde uni. Avec Barack Obama, les Etats-Unis viennent, à leur tour, de faire leur entrée dans ce monde cosmopolitique.

J’étais un anti-Américain primaire, secondaire, tertiaire, comme la moitié des habitants de cette planète. Aujourd’hui, je veux y croire : « Change, we can believe in. » Car aujourd’hui commence le XXIe siècle et, avec lui, à nouveau, se lève l’espoir.
 

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