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Où va la Tunisie ?

Si la kleptocratie bénaliste n’a plus voix au chapitre, les maux tunisiens semblent en revanche désespérément immuables. Plus de deux ans après la « révolution de jasmin », annonciatrice du printemps arabe, démocrates et réformistes ont en effet largement de quoi sonner le tocsin : une économie en berne, une insécurité grandissante et une valse-hésitation politique au mieux fâcheuse. Analyse.

Il aura suffi de deux clans familiaux, les Ben Ali et les Trabelsi, pour mettre la Tunisie en coupe réglée. De 1987 à 2011, ils ont imposé au pays un régime kleptocratique tentaculaire, propre à assouvir une soif intense de richesse, rarement vue jusque-là. Fleurons économiques et secteurs porteurs tombent ainsi tous dans l’escarcelle des proches du président, qui n’a désormais plus rien à envier au Bey déchu – le souverain chassé du pouvoir par Habib Bourguiba, père de la République tunisienne.

Durant ce règne sans partage, le RCD, l’omniprésent parti-État, multiplie les scores électoraux staliniens. Les opposants politiques sont réduits au silence, contraints à l’exil ou emprisonnés. Agitant le chiffon rouge de l’islamisme pour mieux accréditer sa politique sécuritaire, « Zinochet » dépouille par ailleurs sans scrupules les Tunisiens, accaparant tant les richesses que les œuvres d’art ou les entreprises prospères. Mieux : malgré ses innombrables casseroles – un euphémisme –, il peut compter sur le soutien inconditionnel des Occidentaux, pas mécontents de trouver un allié dans leur guerre contre les terroristes. Tunis voit la corruption se généraliser. Les observateurs s’accordent à dire que la fortune du clan Ben Ali-Trabelsi se chiffre à plusieurs milliards de dollars. Mais le pillage ne s’arrête pas là : le népotisme se développe considérablement, le président arrosant d’ailleurs joyeusement les membres du RCD. Quiconque veut décrocher un poste convoité ou un marché public a tout intérêt à fréquenter le parti bénaliste ou l’un de ses cadres.

Alors que les Tunisiens se voient confisquer toutes leurs richesses, le pays s’apparente toujours plus à une boutique que des gestionnaires peu scrupuleux – les « récédistes » – peuvent ponctionner à leur guise. De leur tour d’ivoire, le président et ses proches ne parviennent plus à appréhender les évolutions sociétales en cours, apparaissant de plus en plus déconnectés de la réalité. Même l’immolation de Mohamed Bouazizi, événement déclencheur de la révolution démocratique, n’ouvrira pas les yeux de la « famille », aveuglée par un luxe ostentatoire et un sentiment (trompeur) d’invulnérabilité. Feignant la compassion, « Zaba » s’est rendu au chevet du jeune homme. Pour les photographes sans doute. Mais les contestataires ne croient plus à ce cinéma anesthésiant, criant désormais sans relâche leur désarroi et leur envie irrépressible de liberté.

Les révolutionnaires « dégagent » Ben Ali

La mégalomane et détestée Leïla « Gin » doit alors se faire une raison : les jours de son despote de mari sont désormais comptés. Quelques semaines à peine après le geste de désespoir de Mohamed Bouazizi, les révolutionnaires obtiennent gain de cause. Chassé par son peuple, le président Ben Ali doit plier bagage et se réfugier en Arabie saoudite. Chacun comprend alors que le régime avait tout d’un tigre de papier.

« Zinochet » sera jugé et condamné à perpétuité par contumace. Après sa fuite désespérée, les autorités découvriront chez lui de la drogue en grande quantité, des pièces archéologiques dérobées et des liquidités pour le moins effarantes. On lèvera aussi le voile sur les expropriations musclées, les déclassements de sites protégés à des fins privées ou encore l’impôt discrétionnaire du Fonds de solidarité nationale, le fameux « compte 26-26 » – un outil de lutte contre la pauvreté qui aura surtout servi à faire le bonheur du parti-État. Ainsi, c’est tout un système népotique, clientéliste et confiscatoire que la révolution met au jour.

Un fois le régime destitué, les prisons se vident de leurs opposants politiques injustement incarcérés. Mohamed Ghannouchi, le dernier Premier ministre de « Zinochet », prend les commandes du pays, mais doit reculer à plusieurs reprises devant des révolutionnaires qui aspirent à nettoyer la Tunisie des anciens cadres bénalistes. C’est la période des Kasbah, ces mouvements contestataires suivant la chute du raïs. Moins compromis, plus consensuel, c’est finalement Béji Caïd Essebsi qui hérite du flambeau, ultime étape avant les premières élections libres, qui consacrent les islamistes d’Ennahda.

Car les anciens ostracisés ont assurément le vent en poupe. Et ils décident de s’associer avec deux petites formations laïques de gauche, formant ainsi une troïka au mieux hétéroclite, au pire indomptable. Conséquence logique : les mésententes et divergences d’opinions condamnent régulièrement le gouvernement fraîchement désigné au statu quo. Le Premier ministre Hamadi Jebali tente vainement de répondre aux doléances de ses partenaires, notamment quant à la répartition des maroquins. Il cherche à les apaiser en donnant suite à leurs griefs, mais ne parviendra cependant jamais à remanier son équipe. L’assassinat de Chokri Belaïd, un leader de l’opposition, le pousse définitivement à la démission. Dès lors, les mécontents se multiplient, occupant à nouveau les rues, tandis que l’instabilité politique menace les fragiles équilibres péniblement trouvés. S’ouvre alors une période tumultueuse qui ferait presque regretter à certains le règne implacable de la « famille » spoliatrice. Un comble.

La Tunisie est-elle malade de sa révolution ?

Le secteur touristique n’en démord pas : la révolution démocratique a sapé son chiffre d’affaires et coulé de nombreux hôtels autrefois prospères. Les images de violence ont fait fuir les Occidentaux, pourtant abonnés aux stations balnéaires tunisiennes. Les vacanciers, trop peureux, privilégieraient désormais les plages turques ou croates, plus accueillantes.

En termes de lamentations, les régions oubliées de l’ère bénaliste ne sont pas en reste. Le centre du pays, contrairement aux régions côtières, souffre depuis des décennies d’un manque d’investissements criant. Et l’industrie du phosphate, traditionnelle pourvoyeuse d’emplois, se porte trop mal pour inverser la tendance. Pis encore : alors que les salaires stagnent, voire se contractent, et que le chômage grimpe, avoisinant désormais les 18 %, l’inflation dépasse quant à elle allégrement les 5 %, ce qui tend à effriter considérablement le pouvoir d’achat et à impacter la consommation. L’évolution du PIB n’est guère plus réjouissante, avec notamment une année 2011 marquée par la récession. Même le déficit commercial se creuse ; il frôle actuellement les 12 milliards de dinars. De quoi désemparer tout Tunisien sensible aux questions sociopolitiques.

Dès lors, une question s’impose : la Tunisie serait-elle malade de sa révolution ? Les jeunes diplômés, qui pestent contre leurs dirigeants, contraints de tuer le temps dans les cafés faute de travail, pourraient le laisser penser. Surtout que la troïka peine jusqu’ici à mettre en œuvre une politique économique crédible et cohérente. D’autres facteurs viennent encore assombrir le tableau : l’insécurité ne cesse de gagner du terrain, tandis que les déséquilibres régionaux perdurent. Et les institutions n’échappent pas à la dictature du provisoire – d’autant plus que la nouvelle constitution se fait toujours attendre. C’est pourquoi certains opposants réclament la dissolution de l’ANC, l’autorité chargée de rédiger la loi fondamentale. Alors, forcément, chacun espère que la nouvelle équipe gouvernementale, chapeautée par Ali Larayedh, apportera les gages d’efficacité tant attendus.

C’est un fait : le courage des Tunisiens a permis de purger leur pays des « récédistes ». Il a frayé la voie aux élections libres et au printemps arabe. Mais, aujourd’hui, c’est l’avenir de tout un peuple qui semble pris en otage par une classe politique encline à la médiocrité. Alors, où va donc la Tunisie ? Sans doute pas dans la bonne direction…


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2 réactions à cet article    


  • cedricx cedricx 16 mars 2013 12:43

    Toutes les révolutions ont accouché d’une période, plus ou moins longue, d’incertitudes voir de régressions, l’essentiel étant que l’ordre établi contesté soit renversé. Certes la Tunisie connait aujourd’hui des heures difficiles mais les tunisiens ont gagné ce qu’ils n’ont jamais vraiment eu avant - même sous Bourguiba - : le droit à la parole et cette parole, ils la prennent souvent de fort belle manière ! J’ai la conviction que la Tunisie saura construire son avenir malgré les inévitables écueils qui se dresseront sur sa route.


      • La Tunisie est devenu un enjeu de taille dans le vaste Monopoly qui se développe tel un monstrueux filet sur tout le monde arabophone, musulman dans sa majorité (car il y a de nombreux chrétiens en son sein). Si la Tunisie réussissait SA révolution (elle en est encore loin, hélas) tout ce monde arabophone éclatera au grand désespoir...des occidentaux excellents marionnettistes, avec leurs pantins préférés, Péninsule Arabique et Israël.
      • La Tunisie ne peut s’en sortir seule. Il lui faudrait chercher des appuis à la droite comme à la gauche de ses frontières. Hélas là aussi le complot de ce que j’ai tour à tour nommé La Pieuvre ou Les Vautours de l’Ombre s’y sont nichés. Pour cela il lui est désormais nécessaire et urgent de changer sa constitution notamment en réduisant drastiquement le nombre de ses élus, et encore plus le nombre de ses dirigeants. 
      • En outre il faudra faire comprendre, en masse, par la rue et surtout dans la dignité, au prochain visiteur de marque, Hollande le chef français, que le peuple n’est pas dupe. Qu’il veut garder des liens solides avec la rive sud de l’Europe, mais sans concéder un pouce de ses autres choix.
      • Question personnelle à l’auteur : auriez-vous des origines tunisiennes car j’ai eu à fréuenter des Fanara à Tunis, dans mon enfance ?

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