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Paris III, le monde face à ses responsabilités historiques au Liban

Dans moins de deux mois s’ouvrira une conférence d’aide économique à la faveur du Liban. Tout un chacun se souviendra encore des surnoms des années 1960 donnés à ce pays si particulier : « Perle de l’Orient », « Suisse du Moyen-Orient », qui malheureusement furent vite oubliés dès lors que, avec une complicité active aussi bien occidentale qu’arabe, ce pays d’ouverture, de commerce et d’idées fut sacrifié au nom des grandes « causes » régionales. Malgré trois décennies d’affrontements, le Liban est demeuré le phare académique et culturel du monde arabe et du Moyen-Orient, mais les séquelles économiques de toutes ces années de destruction demeurent présentes sous la forme d’une dette pharamineuse. A Paris III, les pays occidentaux et arabes se verront offrir une chance de réparer leurs erreurs historiques par un geste fort. Mais il est loin d’être sûr que le monde ait enfin compris que la plus noble des causes qui soit au Moyen-Orient est la cause libanaise...

Le Liban est, par bien des aspects, un pays unique dans son environnement, mais aussi unique même à l’échelle mondiale. Le Liban indépendant fut proclamé à travers un pacte national original, dans lequel les grandes composantes communautaires de ce pays se sont entendues pour garantir constitutionnellement leur coexistence d’égale à égale et leur représentation équitable au sein du pouvoir politique et des institutions de l’Etat. De ce fait, le Liban est aujourd’hui le seul pays multicommunautaire dans le monde qui ne soit pas composé, au mieux d’une majorité qui dirige et de minorités qui se contentent de ce que la majorité veut bien leur laisser pour faire semblant de partager, au pire d’une unique communauté qui exerce un contrôle absolu sur le pays et ne laisse pas voix au chapitre aux autres. En ce sens, le Liban s’impose comme un modèle de coexistence et de cogouvernance qui force l’admiration, aussi bien du Moyen-Orient que du monde occidental. Face aux théories américaines initiées par Kissinger souhaitant redessiner la carte de Moyen-Orient pour créer des entités religieusement homogènes, face à l’islamophobie des populations européennes qui, tout en se prétendant laïques, refusent l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne pour qu’elle demeure un ensemble « chrétien », face aux pays du Maghreb qui mentent dans leur propres livres d’histoire pour faire croire à une homogénéité religieuse sunnite, le Liban prouve au monde que la diversité communautaire est une richesse inestimable plutôt qu’une faiblesse. De sa coexistence islamo-chrétienne unique au monde, de sa diversité chrétienne par rapport au catholicisme latin et au protestantisme uniformes de l’Europe de l’Ouest, de sa diversité sunnite-chiite-druze par rapport au sunnisme uniforme du Maghreb ou au chiisme uniforme de l’Iran, le Liban tire une richesse culturelle et une ouverture sans équivalent dans le monde.

Le Liban est également, c’est un fait, l’unique démocratie du monde arabe. Il n’est certes pas un mal que les régimes arabes actuels soient non démocratiques, au contraire il est extrêmement naïf de la part de beaucoup d’occidentaux de croire que ce qui résulterait d’une élection libre serait un meilleur régime que ce qui existe actuellement. Mais cela, justement, témoigne d’une certaine particularité du peuple libanais à l’intérieur du monde arabe, puisqu’il est le seul peuple à la maturité politique suffisante pour qu’un système démocratique soit fonctionnel. De ce fait, le Liban tient une place à part dans la pensée politique arabe contemporaine, puisqu’il est le seul pays, du fait de la démocratie et de la liberté d’expression, où les grandes questions soient réellement débattues. Par exemple, l’opposition du nationalisme arabe au sentiment national propre à chaque Etat arabe dans les années 1950 n’a été réellement vécue et débattue avec passion qu’au Liban. Dans chaque autre pays, au mieux le leader en place choisit sa position et l’explique à la nation dans un long discours, mais il n’est pas permis de contester - cas du Moyen-Orient et de l’Egypte, au pire le peuple est maintenu dans un niveau de culture politique nul et ignore tout des grands courants de pensée arabes contemporains - cas du Maghreb. Ainsi, le Liban tient naturellement le rôle moteur du renouvellement de la pensée arabe, et ce n’est pas un hasard que Beyrouth soit la ville arabe où le plus d’ouvrages sont publiés, pas plus qu’il n’est un hasard que les universités du Liban soient quasiment les seules du monde arabe à offrir un niveau de formation comparable aux grandes universités occidentales. Et même si l’on souhaite parler de culture populaire contemporaine plutôt que de culture académique ou politique, force est de constater que plus d’une star populaire sur deux dans le monde arabe est libanaise, ce qui est exceptionnel lorsqu’on sait que le pays ne représente même pas 1% de la population totale de cette zone.

Le Liban se singularise également par son modèle de développement économique. Alors que la plupart de ses collègues arabes non pétroliers exercent un contrôle strict sur les mouvements de capitaux - aveu en soi que le pays est certainement plus répulsif qu’attractif pour les devises, alors que les pays d’Europe occidentale mettent en place un protectionnisme monstrueux pour contrer le libre-accès à leur marché à l’Europe de l’Est et à l’Asie du Sud-Est - aveu qu’en cas de compétition économique équitable ils seraient défaits à plate couture, le Liban, confiant en lui-même, a choisi de faire de l’ouverture et de la liberté ses modèles. Le résultat est éloquent : les devises rentrent bien plus qu’elles ne sortent, si bien que dans les années 1960, le Liban prospère de ses services financiers et acquiert le surnom de « Suisse du Moyen-Orient ». Aujourd’hui encore, malgré trente ans de guerre et de destruction, le Liban maintient toujours une balance de paiements excédentaire, en l’absence de la moindre restriction aux mouvements de capitaux et du moindre protectionnisme économique. Plutôt que de se renfermer, le Liban a choisi d’être ouvert et a su se rendre attractif, et beaucoup de pays occidentaux « donneurs de leçon » en matière de développement feraient mieux de se taire et d’apprendre du modèle libanais.

La réalité saute ainsi aux yeux que la pérennité de ce pays modèle et son message dans la région du monde profondément troublée qu’est le Moyen-Orient est une cause noble qui mérite un soutien unanime, aussi bien arabe qu’occidental. Mais aussi bien Arabes qu’Occidentaux en ont décidé autrement, en créant un système de pensée unique dans lequel les deux grandes causes qui s’opposent dans cette région du monde sont la cause israélienne et la cause palestinienne, et tout le reste n’a pas d’importance. Autrement dit, que chacun choisisse son camp, Israéliens ou ¨Palestiniens, et libre à lui de démolir tout le reste pour que son camp atteigne ses objectifs. Les pays arabes et l’URSS ont ainsi jugé bon de désigner le Liban comme champ de bataille pour le Fatah face à Israël, avec la complicité active de tous les mouvements gauchistes européens, soi-disant « défenseurs du prolétariat » qui n’ont absolument rien trouvé à redire à ce que les paysans pauvres du Sud-Liban aient été privés de leur unique source de subsistance pour qu’elle soit convertie en base militaire étrangère. Simultanément, les Etats-Unis et leurs alliés ont, quant à eux, décidé de permettre à Israël d’envahir le territoire libanais pour mener une campagne militaire face au Fatah, la destruction du Liban n’ayant aucune importance à leurs yeux, comparée à la « sécurité » d’Israël. Ainsi commença l’habitude, jamais perdue depuis, par les puissances moyen-orientales et occidentales d’utiliser le Liban comme terrain de jeu pour régler leurs comptes, soit directement, soit par proxy interposé. Plus tard, lorsqu’enfin les Israéliens ont été repoussés hors du Liban et les groupes armés palestiniens confinés dans leurs camps, les pays occidentaux ont « monnayé » le Liban, en permettant l’établissement d’une tutelle syrienne en échange du soutien syrien dans la Guerre du Golfe, et s’il n’y avait pas eu l’excès maladroit de la part de la Syrie de prolonger le mandat du président libanais, personne dans le monde occidental ni arabe n’aurait probablement jamais élevé la voix contre cet état de fait. Enfin, pour clore ce triste résumé, pas plus tard que l’été dernier, les Etats-Unis ont cautionné le bombardement sauvage du Liban afin d’adresser un message à l’Iran.

A Paris III, les pays arabes et occidentaux auront l’occasion de reconnaître leurs erreurs passées, et de faire clairement passer le message qu’ils ont enfin compris que ni la cause palestinienne, ni la cause israélienne ne méritent le sacrifice de la Perle de l’Orient. Cette conférence sera l’occasion d’affirmer que la pérennité des valeurs de coexistence, d’ouverture et de commerce pacifique, véhiculées par le modèle libanais, est en réalité la cause la plus noble qui soit, et que la meilleure façon d’aider l’ensemble du Moyen-Orient à avoir un avenir meilleur est de garantir la prospérité du Liban, qu’il avait obtenue par son ouverture et son dynamisme, mais qui lui a été ôtée par tous ces conflits imposés, afin que les autres acteurs régionaux soient incités à suivre son exemple et à adopter ses valeurs. Et en pratique, cela ne peut se faire que par l’annulation totale de la dette du Liban, dont la responsabilité revient entièrement aux pays arabes et occidentaux ensemble, car elle n’est qu’une conséquence directe des décennies de destruction qu’ils ont provoquées en transformant le Liban en arène du conflit israélo-palestinien.


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9 réactions à cet article    


  • (---.---.141.176) 21 novembre 2006 16:19

    Oui, mille fois oui, mais pourtant, une fois non !

    Le Liban en danger. Un gouvernement en sursit. Une rue qui se prépare au pire : la guerre civile. Qui pourra l’empêcher ? L’ONU ?, La France ? L’Europe ? L’OTAN ? Israël ? Les US ?

    J’ai bien peur que même tous réunis n’en feront rien. Et nos soldats sont tombés dans un piège sans nom. Piège à con. Piège mortel. La cible est trop belle.

    Désarmer le Hezbollah, Israël, la Syrie ? Faut pas rêver, alors que tous les Pays voisins s’arment de plus belle.

    Faire tomber l’un de ces trois antagonistes ? Bon courage.

    Quand la diplomatie piétine, les combattants de l’ombre avancent. Irak, Afganistan, Soudan...

    Et les pires ne sont pas rentrés dans le jeu. Une simple allumette suffit pour tout embraser... Une vraie poudrière. Le temps ne joue pas en notre faveur, mais c’est la seule chose sur le quel nous comptons.

    Alors la reconstruction du Liban, il faudra attendre que le pétard soit mouillé et que la tension baisse d’un niveau acceptable. Nous en sommes loin, très loin...

    Le Liban n’a pas fini de pleurer, et ses larmes n’en sont pas les Perles d’Orient.

    Mais, si la Suisse par sa neutralité légendaire y allait remplacer nos soldats, alors tu pourrais effectivement de nouveau l’appeler la Suisse du Moyen-Orient.

    Philgri


    • Rajaoelina Samuel (---.---.89.11) 21 novembre 2006 18:28

      Notez toutefois que les américains sont en train de commencer à ’lâcher’ Israël, et ce, malgré le pont aérien d’armes sophistiquées, commencé le 17 juillet.

      Ils veulent ainsi couper l’herbe sous le pied aux russes, dans leur offensive diplomatique, qui vise les réserves pétrolières ...

      Ils ne couvriront désormais Israël qu’au strict minimum, et se préparent à un nouvel accord avec l’Iran. (Un autre indice, la reprise aujourd’hui des relations diplomatiques entre l’Irak et l’Iran).

      Ce qui, compte tenu des très étroites et anciennes relations Iran Israël, va être très cruellement ressenti en Israël. Même si, la Syrie va faire l’objet de pressions pour perdre la zône alaouite, même si un nouveau Kurdistan s’installe sur les frontières de la Turquie, de la Syrie, de l’Iran et de l’Iraq (Voir ’Armed Forces Journal’ de mai, et aussi sur Internet...) .

      La venfeance n’en sera que plus grande au pays de la loi du Talion. Surtout si le Liban est reconstitué au Nord avec l’apport de la partie côtière de la Syrie. Même si le Pipe entre Ceyhan et la mer rouge passe en zône sécurisée israélienne, et procure des revenus intéressants...

      Et cette vengeance, avec une Tsahal dont les hommes ne veulent plus combattre (on l’a vu cet été), elle se fera au Phosphore et aux bombes lourdes comme on l’a vu cet été, avec les bombes à fragmentation à nouveau, avec les bombes ’intelligentes’ qui atteignent les hopitaux au 3° sous sol, ...mais elle ressoudera tous les intérêts des voisins arabophones (Kurdes, Phéniciens, Bédouins, etc..) contre elle... Et la victoire intérimaire n’apportera cette fois que feu et sang dans Israël... Ce qu’elle se complait apparemment à attiser...

      Nos amis francophones, vont encore souffir, ils vont être aux premières loges, à peine soutenus, juste ce qu’il faut pour que les projets américains puissent se faire...


    • Cochonouh Cochonouh 21 novembre 2006 16:38

      Pierre Gemayel, ministre libanais anti-syrien vient de se faire flinguer à Beyrouth.


      • Rajaoelina Samuel (---.---.89.11) 21 novembre 2006 18:09

        Profondément débile !


      • Aeglin (---.---.32.236) 21 novembre 2006 17:42

        Un grand merci a l’auteur pour cet eclairement. C’est vrai qu’on a tjs tendance a ne voir que Israel et Palestine au Moyen-Orient, alors qu’il existe d’autre pays qui peuvent etre prosperes ou qui ont la capacite de l’etre et de jouer un role stabilisateur dans la region.

        Encore une fois, merci de m’avoir ouvert les yeux sur une autre facette de la realite dans cette partie du monde.


        • Rajaoelina Samuel (---.---.89.11) 21 novembre 2006 18:11

          Oui, vous avez raison, c’est un post d’une rare qualité, qui dit bien ce qu’il en est et la réalité des choses, qui rappelle tout ce que cherche à gommer une certaine propagande... bien oublieuse des réalités, mais aussi des intérêts réels de la France et de ses amis au Moyen - Orient...


        • Rajaoelina Samuel (---.---.89.11) 21 novembre 2006 18:12

          Excellent commentaire. Bravo !


        • akad (---.---.61.204) 2 décembre 2006 22:21

          Le Liban était soumis à la domination syrienne, française et américaine. La Syrie est sortie, cependant restent les deux autres.

          Paris III est là pour nous rappeler que le Liban doit être reconstruit chaque fois qu’il est détruit par les israéliens avec la bénédiction des occidentaux.

          Le choix de Paris n’est pas le fruit du hasard. La France a toujours été la partie qui en profite le plus dans les reconstructions.

          Non et mille non. Le Liban ne sera libre que s’il se libère de la domination occidentale.


          • Xerxès (---.---.21.77) 10 décembre 2006 21:47

            @ David Fournié

            Drôle de raisonnement ! Vous passez sous silence le fait que la Vraie cause de la déstruction du Liban est bien Israël.

            Chaque prétexte est bon pour Israël pour anéantir le Liban, avec la bénédiction de l’Occident, bien évidemment.

            Xerxès

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