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Proche-Orient : une influence occidentale peu appréciée

Au début du XXe siècle, après 400 ans de domination ottomane, les Arabes manifestaient un fort désir d'indépendance. Bien qu'elle leur ait été promise à la fin de la Première guerre mondiale par la Société des Nations, elle ne sera terminée pour l'essentiel qu'après la IIe Guerre mondiale. Dans cette période intermédiaire, leurs territoires furent occupés par des tuteurs « infidèles » [Al-Imran, verset 28] qui, depuis la défaite des Croisés, n'avaient pas été autorisés à fouler la terre d'Islam en dehors de quelques ports de commerce. Cette présence durera bien plus longtemps que prévu.

Les mandats franco-anglais étaient en eux-mêmes une insulte aux Arabes, considérés comme incapables de construire seuls une société viable. Ils seront l'une des raisons de la création en Égypte des Frères musulmans, organisation panislamiste dont l'un des buts déclarés était de lutter contre l’influence occidentale. Malgré une fin du protectorat dans le pays dès 1923, les Britanniques y garderont des troupes jusqu'en 1955. La Libye voisine ne sera indépendante qu'en 1951, la Tunisie et le Maroc en 1956, l'Algérie en 1962.

Vers la fin des années 1930, trois étudiants syriens, respectivement d'origine chrétienne, sunnite et chiite, commencent à développer à la Sorbonne des idées qui donneront naissance en 1947 au Baas, parti socialiste arabe dont la doctrine combine un socialisme non-marxiste et le panarabisme, et dont l'un des autres buts était de limiter l'influence occidentale dans la région (les Français ne quittent la Syrie qu'en 1946).

Interrompue temporairement pendant la IIe Guerre mondiale, cette hostilité envers les Occidentaux reprendra de plus belle immédiatement après la fin des hostilités, exacerbée par une forte présence américaine.

En dehors du pétrole, une autre raison motivait en effet l'ingérence accrue des États-Unis : la Guerre froide, la première guerre vraiment mondiale puisque tous les continents étaient concernés, mais une guerre non déclarée. Si l'expression est connue, l'intensité de celle-ci l'est beaucoup moins car elle fut peu visible en dehors de la guerre du Vietnam, l'affaire des missiles russes de Cuba, et quelques incidents ponctuels. Elle culmina au début des années 1980 lors de la crise des euromissiles, une guerre nucléaire étant envisagée par les Soviétiques.

L'accord tacite du « démocrate » Bill Clinton au dépeçage de l'ex-URSS après son effondrement montre la profonde haine des Américains envers un pays dont les dirigeants étaient certes peu fréquentables, mais qui avait eu le mérite de choisir le camp des très pauvres contre celui des très riches. Il fallait donc écraser cet ennemi : aux sommes fabuleuses accaparées par les oligarques s'ajoutera une réforme dirigée par des économistes américains particulièrement philanthropes : « L'étude [du magazine médical The Lancet] arrive à la conclusion qu'un million d'hommes en âge de travailler sont morts à cause du choc économique dû à la politique de privatisation de masse. » (Les grands médias français n'en ayant pas parlé, ces victimes doivent être considérées comme sans importance.)

Dès 1945, les USA avaient commencé un encerclement du bloc communiste de la Turquie à l'Indonésie, via l'Europe de l'Ouest, le Groenland, l'Alaska, la flotte américaine du Pacifique, l'archipel japonais, la Corée du Sud, et les Philippines. Cette ligne présentait une grande discontinuité au Sud du bloc communiste, dans une région d'autant plus importante qu'elle regorgeait de pétrole.

À l'exception notable de l'Iran et de la Thaïlande, tous les pays d'une bande s'étendant du Maroc au Vietnam étaient d'anciennes colonies occidentales ; un certain nombre d'entre eux furent donc tentés de s'allier – à des degrés divers – à l'Union soviétique, à la fois ennemie des anciens colonisateurs, et dont le programme social annoncé avait suscité l'intérêt de nombre d'intellectuels avant-guerre. Les tensions locales entre pays voisins ont cependant influencé le choix du camp.

La carte suivante montre cet encerclement et la situation dans l'hypothèse où l'Iran et l'Afghanistan auraient basculé. Les alliances ayant évolué au cours de cette période, la carte ne peut être qu'approximative, mais elle donne une idée de la menace perçue par les Américains.
En rouge, le bloc communiste ; en rose, les pays sympathisants de l'URSS ; en vert, les alliés de l'Otan ; en vert pâle, les pays faisant preuve d'une neutralité bienveillante envers les USA ; les pointillés noirs indiquent la zone protégée.

En cas de changement de régime à Kaboul et à Téhéran, plus de 4 000 kilomètres au Nord de la zone pétrolifère étaient menacés par l'URSS. Il n'est pas nécessaire d'être un grand stratège pour comprendre l'action américaine en examinant cette carte : sécuriser l'Iran et l'Afghanistan, puis faire tomber les régimes qui, à l'arrière de ce front, entretenaient de bonnes relations avec l'URSS : Égypte, Syrie et Irak.

Voici quelques courts aperçus de la présence américaine au Proche-Orient et quelques actions menées par ce pays.

Turquie : « L'alliance Turquie-États-Unis commença en 1947, lorsque, en vertu des dispositions de la doctrine Truman, le Congrès américain désigna la Turquie comme bénéficiaire de l'aide économique et militaire spéciale destinée à l'aider à résister aux menaces de l'Union soviétique. » Le pays rejoignit l'OTAN en 1952. Ce cas intéressant sera abordé ultérieurement.

Iran : Motivés par le pétrole, les Anglais réussiront à convaincre les États-Unis de la faiblesse du pro-américain Mossadegh face au puissant parti communiste iranien Tudeh. En 1953, il est renversé par un coup d'État fomenté par le MI6 britannique et la CIA (Opération Ajax). Obama le reconnut en 2009 en déclarant au Caire : « en pleine Guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu. » (AFP, 4-6-2009) Le pétrole jouait donc un rôle dans ce renversement, mais il n'était pas le seul : les exigences de Mossagegh furent en effet acceptées par les Anglo-américains sous le nouveau régime autocratique du Shah, un fervent soutien des USA. Laisser les « Rouges » s'installer en Iran revenait à donner un libre accès à l'URSS dans le Golfe persique, donc à diffuser le « virus » communiste, ce qui était insupportable aux démocrates américains.

Afghanistan : à la fin de la IIe Guerre, les relations avec les Américains sont excellentes. Entretenues pour des raisons purement stratégiques, elles se détérioreront progressivement avec le succès croissant du parti marxiste, jusqu'au coup d'État de 1978 et l'instauration d'une « République Démocratique ». En 1978, les Soviétiques commenceront à envoyer des premières troupes. Les Occidentaux arment les Mujahideen. Les Russes ne quitteront le pays qu'en 1989. Le soutien des USA aux Talibans « combattants de la liberté » pour expulser les Soviétiques d'Afghanistan sera l'un des derniers avatars de la Guerre froide.

Pakistan : depuis la partition des Indes (qui entraina la création de ce pays) et le départ des Britanniques, l'Inde non-alignée flirtait avec l'Union soviétique, ce qui explique l'attitude pakistanaise favorable aux Américains. En 1960, ceux-ci obtiennent du gouvernement pakistanais l'autorisation d'installer une première base secrète de la CIA (le célèbre avion espion U2, piloté par Gary Powers, décolla de ce pays avant d'être abattu en URSS). Les vicissitudes de cette alliance payée très cher par le contribuable américain sont encore visibles de nos jours.
Dans les années 1960, l'encerclement de l'URSS était terminé au Proche-Orient.

Après l'Égypte de Nasser, l'Irak et la Syrie s'étaient engagés dans une « mauvaise » voie : les Anglo-Américains se devaient d'y apporter quelques corrections.

Syrie : En 1957, le Premier britannique Harold Macmillan et le président Eisenhower approuvent un plan secret de la CIA et du MI6 visant à justifier l'invasion de la Syrie par de faux incidents de frontière, et à éliminer physiquement le triumvirat le plus influent à Damas, qui « avait pris une place encore plus proche dans l'orbite de Nikita Khrouchtchev après la tentative désastreuse de Suez... Plus important encore, la Syrie contrôlait également l'une des artères principales de pétrole du Moyen-Orient, le gazoduc entre l'Irak et la Turquie. » (The Guardian, 27-9-2003)

Irak : « En février 1960, les États-Unis envisagèrent un coup d'État contre le gouvernement irakien du dictateur Abd al-Karim Qasim qui, deux ans plus tôt, avait déposé le monarque irakien allié des Occidentaux. Les États-Unis étaient préoccupés par l'influence croissante des responsables communistes dans l'administration, ainsi que [déjà] les menaces d'invasion du Koweït. »

Égypte : « À l'automne 1953, le bureau ovale [de la Maison-Blanche] fut le théâtre d'une rencontre particulière entre le président Eisenhower et un jeune Moyen-Oriental ..., Saïd Ramadan [père de Tarik Ramadan], un membre-clé et idéologue d'une fraternité secrète de fondamentalistes islamiques connues sous le nom de Frères musulmans... À cette époque, les États-Unis considéraient presque tous ceux qui s'opposaient au communisme comme des alliés potentiels. » [Mother Jones, février 2006]
Dans la Libye voisine, la dernière base américaine ne sera fermée qu'en 1970.

L'intervention anglo-franco-israélienne à Suez en 1956, et le soutien occidental à Israël jusqu'à nos jours ne feront qu'exacerber le rejet de l'Occident par une majorité de religieux et de nationalistes arabes.

Depuis la disparition de la menaçante URSS, la situation a nettement changé ; à l'exception de la partie chrétienne du Liban et d'Israël, la carte de la région est devenue uniformément verte, mais cette fois couleur de l'Islam.

Les rebelles syriens ont repris le drapeau du pays avant le parti Baas, redonnant à la bande verte son importance initiale.

La Turquie, longtemps amie d'Israël, s'est subitement transformée en ennemi (en juin 2010, un sondage montrait que 78 % des Israéliens juifs considèrent ce pays comme un ennemi) ; l'Iran des mollahs est devenu le pays à abattre ; l'importation de la démocratie en Afghanistan ne semble pas avoir été un grand succès ; les Pakistanais apprécient de moins en moins les Américains (au 27-6-2012, « 74 % des Pakistanais considèrent que les États-Unis sont plus un ennemi qu'un allié ») ; la destruction de l'Irak n'a certainement pas fait de ce pays un ami ; la Syrie comptera vraisemblablement un bon nombre d'islamistes dans un gouvernement post-Assad ; les attentats anti-américains en Arabie séoudite ont montré que la présence des Infidèles y est peu appréciée, contraignant les USA à concentrer leurs troupes dans les émirats. Dans les années 1970-1980, un Occidental pouvait se promener dans les quartiers populaires de Damas, Le Caire, Baghdad, Téhéran, Karachi ou même Islamabad sans courir autant de risque que dans certains endroits de New York ou Los Angeles. Il semble que la situation a légèrement évolué.

Conscients de ces changements, les États-Unis et Israël tentent de développer des liens avec d'anciens pays du bloc communiste : Bulgarie (“Bulgarian-Israeli relations are extremely warm and good”), Géorgie (entraînement de l'armée par des militaires israéliens), Azerbaïdjan (« L'Azerbaïdjan, le terrain d’atterrissage secret d’Israël »), Turkménistan (une base américaine est déjà implantée à Ashgabat), Ouzbékistan, et même Tadjikistan.

D'après les derniers sondages du Pew Center (27 juin 2012), 70 % des Égyptiens, 72 % des Turcs, 80 % des Pakistanais et 86 % des Jordaniens auraient une opinion défavorable des USA ; l'opinion majoritaire est que ni les USA, ni Israël ne soutiennent la démocratie.

Cette ingratitude des pays musulmans envers les USA et les Occidentaux en général est consternante quand on songe aux efforts des responsables américains (de Ronald Reagan à George Bush puis Hilary Clinton), soutenus par Nicolas Sarkozy et François Hollande, pour leur offrir généreusement cette démocratie. Insulte suprême faite aux Français : le premier conseiller de nos présidents n'est même pas souhaité en Syrie !

Les victoires du Hamas à Gaza, de Ahmadinejad en Iran, des Frères musulmans tunisiens et égyptiens, des islamistes au Koweit montrent que les pays musulmans s'avèrent incapables d'élire de « bons » candidats, au point qu'en bombarder certains est envisagé comme une action démocratique.

Comment réagiront les futurs gouvernements islamistes qui s'installeront en Syrie, Jordanie, puis très probablement dans le Golfe ? Devant les problèmes insolubles par le profane, Voltaire conseillait de s'en remettre humblement à l'autorité de l'Église ; nous devons suivre ce sage conseil en accordant toute notre confiance à l'Église du Quai d'Orsay et à son nonce le plus éminent.




par Alex vendredi 31 août 2012 - 10 réactions
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