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Prolifération des trafics, un dédale bien accommodant

Il n’y a plus de trafiquants d’armes. Il n’y a plus de vendeurs de drogue. Il n’y a plus de révolutionnaires ni de contre-révolutionnaires. Il n’y a plus que des marchands.

Si la drogue a été dans les années quatre-vingt la marchandise ayant généré la plus haute plus-value, les transformations sociétales et les bouleversements géopolitiques survenus au cours des vingt dernières années du XXe siècle ont changé la donne. Le « théâtre ouvert » de la mondialisation, la dichotomie existant aujourd’hui dans l’ensemble des sociétés de l’œcoumène (poches du Tiers-Monde en Occident, poches de l’Occident dans le Tiers-Monde), la multiplication des espaces « institutionnels de non droit »… Ces évolutions récentes ont généralisé les polytrafics et ont transformé les filières en réseaux. Déjà, à la fin des années quatre-vingt, Pablo Escobar, le baron des cartels colombiens, avait pressenti cette mutation structurelle. Durant les quatre ou cinq dernières années de sa vie, il n’a plus produit de la cocaïne, se contentant de prélever des taxes, grâce à son appareil de coercition, sur l’utilisation des filières qu’il avait mises en place au cours des vingt-cinq premières années de sa carrière.

D’ores et déjà, plusieurs pays ayant joué le rôle de plaque tournante dans l’écoulement d’un seul produit diversifient leurs activités, s’emparant d’autres marchés : c’est le cas du Maroc, du Nigeria, du Mexique ou de la Turquie. Les filières qui ont fait leurs preuves sont utilisées pour toutes les autres marchandises. Ainsi, le Maroc, premier exportateur mondial de haschisch est en passe de devenir une plaque tournante dans le trafic de la cocaïne et de l’héroïne. Les réseaux nigérians qui s’étaient spécialisés dans le transit de l’héroïne sont ouverts à celui de la cocaïne et des pierres précieuses, à une grande échelle, et ce dès les années quatre-vingt. Les trafiquants mexicains qui, depuis le début du siècle, exportaient marijuana, opium et héroïne aux États-Unis sont devenus aujourd’hui les principaux fournisseurs de ce pays en cocaïne et drogues de synthèse. Ils distribuent aussi les produits industriels, fabriqués dans les maquiladoras des zones en détaxe, situées le long de la frontière avec les États-Unis ; ils y contrôlent aussi les filières d’immigration clandestine.

La route des Balkans, voie royale de l’héroïne destinée à l’Europe, contrôlée par les mafieux turcs, est désormais utilisée pour la cocaïne en provenance de l’Amérique latine (via Istanbul, Bucarest ou Constantza) ; dans le sens inverse, elle sert à l’acheminement des psychotropes synthétiques fabriqués dans l’espace Schengen et consommés aux Émirats et au Moyen-Orient. Cette « prise en charge », en réseau, ne concerne pas uniquement les drogues, bien au contraire. Les conflits du Caucase et des Balkans, les conflits africains, ceux du Moyen et du Proche-Orient, ceux du Sud-Est asiatique et de l’Asie centrale ont favorisé le remplacement, de manière très pragmatique, des grands marchands institutionnels d’armement (toujours agissant) par les mafias.

Les terroristes, les guérilleros, les seigneurs de la guerre sont devenus des clients, capables, par leur contrôle d’un espace et la taxation qu’ils y imposent, de payer rubis sur ongle. En démantelant les infrastructures et en pillant les richesses de leur propre pays, ils se sont aussi révélés de bons prestataires de services, des fournisseurs intéressants et surtout des relais de troc et de blanchiment.

Les nouvelles routes des trafics utilisent le temps et l’espace, l’histoire et la technologie, pour échanger ou troquer une marchandise donnée en produit désiré, qui fait l’objet d’une demande en un lieu précis à un moment donné. Des voitures de luxe volées contre de l’héroïne ; de l’héroïne contre des armes ; des armes contre de la cocaïne ; de la cocaïne contre du matériel informatique, des produits high-tech contre des surplus militaires, des drogues contre des immigrants clandestins, etc.

La compréhension de la notion d’espace unique de la part des trafiquants se montre très en avance sur celle qu’en ont les États. Que ce soit au Moyen-Orient, sur le territoire de l’Union européenne, sur les marchés de l’Extrême-Orient ou dans les ports francs de l’islam (à Dubaï, en particulier), ils anticipent longtemps à l’avance l’apparition des nouveaux cadres politiques et économiques. Enfin, ils investissent en priorité sur les transports, créant, via la corruption, des péages informels. En Turquie, cas exemplaire, les autocars de luxe qui sillonnent les routes ne sont jamais fouillés, car les chauffeurs, après avoir exigé une contribution des passagers, « achètent la route » au prix de cent dollars environ par poste de douane et de police sur plusieurs centaines de kilomètres.

Il serait faux de penser que ces pratiques ne concernent que des espaces « exotiques ». Ces mêmes opérateurs suivent les populations dans leurs déplacements. Depuis quelques années, qu’ils soient de nationalité colombienne, turque, marocaine, albanaise ou libanaise, ils achètent des hôtels bon marché à Berlin, à Amsterdam ou à Paris pour suivre les migrants et les encadrer. Signe des temps, une organisation mafieuse italienne, la Sacra Corona Unita de la région des Pouilles, apparue en 1980 et dont le territoire se situe face à la région balkanique, s’est spécialisée dans les trafics d’héroïne, d’immigrés clandestins (Albanais, Kurdes, etc.) et d’armes en provenance des casernes albanaises et des surplus américains. Elle accompagne les convois de clandestins dans le Nord de l’Italie et au cœur même de l’espace Schengen ; elle les « loue » comme main d’œuvre, les utilise comme des fourmis chargées de la distribution des drogues et des cigarettes de contrebande.

Les nouvelles mafias ont un esprit opportuniste. Leurs chefs se considèrent comme des hommes d’affaires, des négociants, c’est-à-dire, des « monteurs de coups ». Ceux qui sont issus de l’ex-URSS, de l’Asie centrale, du Caucase, mais aussi des Balkans (Albanie, ex-Yougoslavie) ont derrière eux une très longue expérience des règles commerciales régissant le marché parallèle : ils viennent de pays dans lesquels le commerce était illégal en soi, ils y étaient déjà négociants. Depuis les années quatre-vingt-dix, une partie de ce commerce est devenue légale, l’autre partie, est restée clandestine. Aujourd’hui, ce n’est plus le commerce qui est hors la loi, mais certains produits. L’homme d’affaires soviétique ne fait tout simplement pas la différence.

Pour des raisons historiques diverses, en ex-URSS avant même la chute du mur de Berlin, certaines « minorités » (pour employer la définition soviétique), essentiellement des Juifs, des Caucasiens (Arméniens, Azéris, Géorgiens) et des citoyens des pays de l’Asie centrale (Tadjiks, Kirghizes, Ouzbeks), maintenaient déjà des contacts, ou les avaient créés, avec des communautés diasporiques en dehors du bloc soviétique. Au moment de l’implosion de l’empire soviétique la communauté juive se trouvait déjà en Israël, aux États-Unis et en Europe (Belgique, Royaume-Uni, Pays-Bas et Allemagne) ; les Caucasiens, en Turquie et au Moyen-Orient (Liban, Syrie, Jordanie), mais aussi à Chypre et en Grèce ; ceux de l’Asie centrale dans les Émirats du Golfe, en Turquie, au Pakistan, en Iran et en Afghanistan. Le développement international des « mafias russes » s’est fait à partir de ces diasporas. Ainsi, la quasi-totalité des patrons de la « mafia russe » aux États-Unis était de confession juive, à l’exception notable du fameux Ivankov dit le « Japonais », originaire de Vladivostok, et de quelques Arméniens agissant essentiellement en Californie. Les Azéris et les Ouzbeks ont été très actifs sur deux fronts distincts : ceux qui étaient pan turcs en Turquie, en Jordanie, en Europe centrale, aux Pays Baltes et en Allemagne ; les islamistes au Pakistan, dans les pays du Golfe (surtout au Yémen), mais aussi en Turquie. On retrouve les Arméniens au Liban, à Chypre, en Grèce, en Italie. Les Tadjiks en Afghanistan, en Iran et dans certains Émirats. Les Tchétchènes, enfin, sont un autre exemple de cette explosion diasporique, épaulée – dans ce cas –, par des anciens du KGB du Caucase, Tcherkesses Ossètes, etc., appartenant aux « populations punies » par Staline. On en trouve en Asie centrale, en Afghanistan, en Turquie et en Jordanie (où il existe des communautés depuis les années cinquante), mais aussi en Corée, au Vietnam, au Yémen, en Libye, en Allemagne et dans les Pays Baltes.

Les organisations mafieuses au sein de ces populations assurent la jonction entre plusieurs conflits : ceux qui font rage dans les pays qu’ils ont quittés, ceux qui existent dans les pays où ils séjournent et ceux, terminés ou endémiques, dans les pays où ils ont fait leurs armes. Ainsi, les réseaux financiers et de ravitaillement tournent-ils inlassablement autour de ces zones conflictuelles, et il n’est pas rare que des armes, au gré des activités guerrières, fassent le va-et-vient entre ces pays. À ce commerce s’en accole un autre, purement lucratif, loin de toute préoccupation géopolitique ou guerrière. Il porte aussi bien sur des produits illicites (drogues, voitures volées, surplus militaires, etc.), que légaux ou détournés (bois précieux, métaux non ferreux, hydrocarbures, produits agricoles tropicaux, pierres précieuses, etc.). Ce sont les mêmes circuits de distribution qui alimentent les marchés diasporiques, pourvoyeurs traditionnels de devises fortes en cash, en produits du Tiers-monde et des ports francs : électroménager, contrefaçon, cigarettes, matériel de construction, etc.

Les circuits sont complètement brouillés. L’identité du réseau commercial n’est ni géopolitique ni religieuse ni identitaire ni marchande. Elle est tout cela à la fois. L’action informelle (ou illégale) est occultée par les axes de ce commerce, considérés comme marginaux, s’effectuant dans une relation Sud-Sud ou Sud-marché informel diasporique.

 

L’arrivée aux champs d’opérations militaires des pays occidentaux et plus particulièrement des Etats-Unis et de leur obsession traumatique de pertes limitées au possible (Iraq, Afghanistan, Afrique, etc), est sans doute responsable de la privatisation de certains aspects de ces guerres, de l’apparition de forces privées échappant aux statistiques mais aussi aux marchés contrôlés et à la standardisation des armements. Ces « boites » fournisseurs et clients à la fois de matériel et d’infrastructures militaires, ont, elles aussi, ajouté à la prolifération des armes et des « coups » pour se les procurer au meilleur prix.

Il n’est donc pas étonnant que, corruption aidant, on utilise au Darfour des armes albanaises sorties directement de casernes pillées, et en Afghanistan, chez les talibans, des fusils d’assaut destinés à la police américaine, et qui les attend toujours.


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5 réactions à cet article    


  • Massaliote 2 juin 2009 12:55

    Heureusement qu’on peut encore dealer dans nos banlieues. Faudrait pas que mes frères déjà qu’ils sont discriminés soient sans revenus.


    • paul muadhib 2 juin 2009 13:31

      je me demande si le gars qui habite chez lui , dans sa region familiale je veux dire, si le gars est mort soit de la main d un soldat officiel, soit de la main d un mercenaire , les deux venus d un autre pays pour son plus grand bien , voit la difference ? pas sur !


      • Ahlen Ahlen 2 juin 2009 13:32

        Bravo ! Quel imbroglio ! Même les spécialistes y perdraient la tête. Juste une petite remarque : Pourquoi glisser l’islam - la religion de plus d’un milliard d’adeptes - dans ce lugubre marché (« Les ports francs de l’islam ») ? et les ports chrétiens ? les ports juifs ou bouddhistes ?


        • Michel Koutouzis Michel Koutouzis 3 juin 2009 06:06

          Vous avez raison. Batoumi (Adjarie) est un port franc informel, Odessa aussi, d’une certaine façon, et ils se situent dans un espace plutôt orthodoxe. L’île Maurice est plutôt indoue (du moins en ce qui concerne l’administration). Ce sont des ports francs très exposés par rapport à la description de l’article. Cela dit, Mombassa, Zanzibar, Doubaï qui insistent fortement sur leur indépendance portuaire et sur leur statut de port autonome sont musulmans. Enfin, au sein même de l’espace européen, les « régions ultrapériphériques » comme le Canaries (Espagne) St Martin (France Hollande) et surtout Curaçao (Pays Bas) par exemple, sont des « interfaces » de choix pour tous les trafics précités. 


        • Lisa SION 2 Lisa SION 2 2 juin 2009 14:54

          Bonjour Michel,

          vous confortez mon idée qu’il est de plus en plus compliqué de traiter de ces sujets sans prendre le risque de resserrer le noeud déjà tendu des réseaux hypertrophiés.

          J’ai tenté une approche avec un recul important puisque je ne suis concerné par aucun de ces trafics, et j’émets mon point de vue sur la participation active des médias catalyseurs en annonces irresponsables. http://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/haro-sur-le-bouc-emissariat-56835
          J’aimerais le voir enrichi de votre avis sur ma vision d’ensemble, peut-être complémentaire à la votre, bien mieux développée en détails.

          Cordialement.

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