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Quand les aïeuls trinquent, les descendants dégustent...

De la repentance, des excuses d’Etat, et de leur pertinence

Les excuses officielles du gouvernement australien ouvrent des perspectives. Elles posent cependant plus de questions qu’elles n’apportent de réponses.

Les colonies ont servi de terres d’expansion pour les Européens. Cet aspect passe souvent à l’arrière-plan, tant l’exploitation des richesses minières ou agricoles et la mise au pas des populations autochtones a retenu l’attention des historiens. Plus récemment, l’esclavage et la traite négrière ont été rangés dans la catégorie des crimes contre l’humanité. Dans la période qui a suivi la décolonisation, les nationalistes ont logiquement mis en avant les fautes et crimes commis par les anciennes métropoles, pour renforcer la cohésion des populations vivant dans des pays devenus indépendants. 

Pour s’emparer de cette dimension supplémentaire de l’expansionnisme, il aurait fallu accepter l’inacceptable, c’est-à-dire que le colonisateur voyait dans ses colonies des territoires peu denses, ou peuplés d’autochtones négligeables, ou - pire - n’appartenant que marginalement à l’espèce humaine. Avant les indépendances, les colonisateurs ne permettaient pas que l’on discute de leur présence et du bienfondé de leurs activités. La colonisation tombe dans l’oubli en Europe, et tourne au raccourci ailleurs. Dans la galerie de portraits du colonial figurent généralement le fonctionnaire - en particulier en uniforme - l’aventurier brutal et sans scrupule, ou encore le petit blanc cherchant à faire oublier quelque forfait loin de sa terre natale.

Dès lors, on oublie les exilés. Quelques-uns se sont fondus dans le décor, comme Álvar Núñez Cabeza de Vaca, après son naufrage sur les côtes de Floride. Il y a ceux qui se sont leurrés sur les difficultés qui les attendaient sur place [Le Nouveau Monde’, comme une ode à l’Ancien Monde], ou ceux que l’on a plus ou moins trompé. On dénombre par exemple 7.000 Français dans la vallée du Saint-Laurent à la fin du XVIIème siècle, pour l’essentiel originaires du Poitou ou de Saintonge, dont est originaire le premier d’entre eux, Samuel de Champlain [Une poignée de noix fraîches]. L’autorisation donnée par Louis XIV de déporter les filles du Roi, autrement dit les orphelines d’Île de France assure la pérennité du Canada français [Pierre Gauthier]. Dans la France des Lumières, Condorcet critique la peine de mort, mais l’exil en Louisiane vaut mieux que la peine de galère. Des milliers d’Acadiens se réfugient sur les bords du Mississippi après leur expulsion du Canada dans les années 1770. Dans le roman de l’abbé Prévost, Manon Lescaut finit ses jours près de la Nouvelle-Orléans, expulsée de France sur la demande du père de son amant, le chevalier des Grieux.

Jusqu’au milieu du XXème siècle, des centaines de Français condamnés à la peine de déportation ont vécu - sont morts souvent - à quelques encablures du continent (Mont-Saint-Michel, Belle-Île), ou à l’autre bout de la planète, dans le Pacifique, aux Îles Marquises ou en Nouvelle-Calédonie. L’Algérie et la Guyane ont cependant accueilli la majorité des déportés : révolutionnaires de 1848, membres de la Commune, mais aussi simples criminels de droit commun [Guyane, tombeau des vanités politiques]. La France saignée à blanc par les guerres de la Révolution et de l’Empire évite, amère satisfaction, l’écueil de la surpopulation. L’entrée précoce dans la transition démographique s’accompagne d’un tassement de son accroissement naturel, au contraire de ce qui se passe dans les Îles Britanniques. Cela nous rapproche de l’Australie, et de sa place particulière dans l’histoire coloniale.

Car la population du Royaume Uni ne connaît pas du tout la même évolution que la population française. Entre 1750 et 1820, elle passe du simple au double, de 7,5 à plus de 15 millions d’habitants. Ce croît naturel résulte de la conjonction d’une forte fécondité avec une mortalité en baisse depuis la fin des troubles qui ont agité le royaume du XIVème siècle (guerre de Cent-ans) jusqu’au milieu du XVIIème siècle. Il impressionne fort les contemporains et a donné substance aux théories bien connues de Malthus. La crainte d’une surpopulation mortifère prend corps quand les richesses naturelles des Îles britanniques apparaissent limitées, à l’exception notable du charbon. En matière d’élevage, l’augmentation du cheptel constitue une réponse possible aux besoins alimentaires. Mais du point de vue des cultures, le bassin de Londres regroupe l’essentiel des terres arables du royaume, avec la menace constante d’étés pluvieux qui mettent souvent en péril les récoltes. Avant l’introduction des tracteurs et des engrais chimiques, la productivité reste médiocre. Face au surplus démographique, le Royaume-Uni réputé libéral opte par conséquent pour des méthodes radicales. Pauvre, au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert pour toi... [Malthus cité par Alternatives économiques]

De l’autre côté de l’Atlantique, la Virginie ou le Maryland font d’abord office de déversoirs [source]. Mais l’Australie devient assez vite une destination prisée pour désengorger les prisons, vider les rues londoniennes des éléments indésirables ou perturbateurs, se débarrasser de ceux que personne ne réclame, les vagabonds, les orphelins, les handicapés, etc. A la vitesse des navires à voiles, et avant l’ouverture du canal de Suez, l’Île - continent présente comme inconvénient majeur, son éloignement de la métropole. Le Patriarch en 1870 rallie Sydney depuis Londres en 69 jours via le Cap de Bonne-Espérance [Kriter]. Le Royaume Uni s’étend sur 244.000 km², quelques milliers d’arpents par rapport à l’immensité australienne (7.687.000 km²), l’écart ne diminuant guère avec l’incorporation de l’Irlande.

L’Australie a un double atout par rapport au bagne guyanais. Le climat du littoral - l’intérieur désertique pèse peu à l’époque - tranche avec l’enfer équatorial de la guillotine sèche. Du point de vue des populations locales, le colonisateur compte pour rien des aborigènes qui ont délaissé les parties tempérées de cet immense territoire ; en apparence, au moins. Parmi les 160.000 convicts envoyés en Australie [source], beaucoup ont survécu. Ces derniers ont fondé leurs propres familles, tel Matthew Everingham condamné à sept ans de bagne pour avoir dérobé deux livres à un homme de loi.

Les îles satellites, comme Norfolk ou la Tasmanie complètent l’offre pénitentiaire australienne. Cette île méridionale de 90.000 km² n’est devenue une colonie normale qu’au milieu des années 1850. Entre temps, la population aborigène a disparu [source]. Londres interdit finalement la déportation des condamnés en 1868. L’Australie accueille au même moment un nombre croissant de migrants libres, bientôt majoritaires avec la ruée vers l’or (1850-1880). Entre 1851 et 1870, la population blanche australienne triple, passant de 430.000 à 1.700.000 personnes [source]. Beaucoup ont déjà tenté leur chance en Californie. En Australie, le premier fond démographique a résulté d’une violence politique inouïe. Les chercheurs d’or (diggers) se mélangent aux convicts, souvent en rupture de ban, exclus de la société policée d’Amérique du Nord ou d’Europe. Certains s’exténuent dans un labeur harassant et d’autres disparaissent dans des bagarres entre chercheurs ou avec des représentants de l’autorité corrompus. Les uns et les autres sont les aïeuls des Australiens actuels, fruits de la souffrance. 

Tous détestent les aborigènes, qui leur rappellent leur misérable condition. Relégués dans un continent à l’écart du reste de l’humanité, les Australiens blancs ne veulent ni partager, ni même cohabiter. Classés comme Occidentaux de second rang, ils en surajoutent dans la haine du sauvage, du non civilisé, car eux-mêmes ont inconsciemment accepté sans regimber ces qualificatifs infâmants. Un convict écossais s’insurge : « Bon nombre de ces sauvages oisifs ont droit à ce que l ’on qualifie de rations d ’homme libre (...) On leur consent des vêtements dont ils se débarrassent à la première occasion et on les traite avec la plus singulière affection. Vous trouverez sans doute cela louable ; mais montre-t-on la moindre once d’humanité à l’égard de ces misérables convicts qui ont au moins le mérite d’être des chrétiens ? Non ! » (cité par Michel Pierre, 1989, p. 175) [source]

Mais quand les aïeuls trinquent, les descendants dégustent. Incapables d’accepter l’autre, le non-blanc, les autorités australiennes multiplient les décisions inhumaines. Entre 1870 et 1970, 100.000 enfants métis arrachés à leurs parents et placés en institution constituent la Génération volée [Agoravox]. 500.000 orphelins ou enfants abandonnés - pour certains envoyés de Grande-Bretagne - prennent le même chemin entre 1930 et 1970 [Le Monde]. Beaucoup de survivants racontent la dureté quotidienne, parfois les violences sexuelles, les sévices corporels. Pour tous, l’enfance reste un concept vague, à jamais perdu. Depuis la fin des années 1990, le gouvernement travailliste de Kevin Rudd a entrepris d’ausculter le passé et de demander des excuses : à la fin 2007 pour la génération volée, à la mi novembre 2009 pour les Australiens oubliés. Les bourreaux ne sont-ils plus encore des victimes ?

L’humour ouvre des perspectives intéressantes, qui permet de s’accepter. Je tire mon chapeau au sens de l’auto-dérision de cet Australien qui recense une série de comparaisons entre Anglo-Saxons. Lirai-je un jour l’équivalent hexagonal ? La conclusion vaut davantage peut-être pour son deuxième degré. « Les Américains : ils sont attachés à leur drapeau, à leur hymne et aveuglément patriotes. Les Canadiens : ils ne peuvent se mettre d’accord, ni sur les paroles de leur hymne, ni sur la langue à utiliser. Quand ils arrivent à se mettre d’accord pour chanter à l’unisson. Les Britanniques : ils ne chantent pas et préfèrent se retrancher derrière une fanfare pour suivre leur hymne. Les Australiens : ils sont extrêmement patriotiques autour de leur bière. [...] Les Britanniques : ils sont légitimement fiers de leurs ancêtres. Les Américains : ils sont légitimement fiers de ce que font leurs concitoyens vivants. Les Canadiens : ils sont empressés à proclamer que certains Américains célèbres étaient en réalité de nationalité canadienne. Les Australiens : ils ne répugnent pas à reconnaître que beaucoup de leurs ancêtres étaient des hors-la-loi anglais, mais ils s’interrompent après quelques bières. » [Traduction Geographedumonde / source

PS./ Geographedumonde sur les Australiens : Gallipoli, expédition au cours de laquelle périssent 40.000 Australiens héroïques pendant la Première Guerre Mondiale... Geographedumonde sur l’Algérie : Ne pas confondre Sétif et sélectifL’Algérie plutôt que la Seine - Saint-DenisLes déçus de l’Algérie se comptent des deux côtés de la Méditerranée, Algérie à pleurer, Ne pas confondre analyste mythomane et pompier pyromane, Vagues, vaguelettes et fossé, Réflexions sur la colonisation de l’Algérie à l’époque de Bugeaud.

Incrustation... Petit clin d’oeil à la vieille campagne contre l’alcoolisme (Quand les parents boivent, les enfants trinquent), le titre est suivi d’une image plus récente, inspirée par un humour assez british !


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1 réactions à cet article    


  • Mr Pigeon Mr Pigeon 23 novembre 2009 19:58

    Très bon article.

    Mais je suis un perfectionniste et je constate, que cet article contient des lacunes, au sujet de l’esclavage des noirs et des irlandais, dont le sort était proche de celui des bagnards.

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