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RD Congo – 2016 : Ils livrent le Congo à ses bourreaux historiques

En République Démocratique du Congo, la population peut se sentir globalement rassurée. Les cris de détresse d’un peuple, exprimés à travers le soulèvement populaire du 19 janvier, ont été entendus. Des quatre coins du monde, les grandes puissances ont décidé d’accourir pour sauver un processus électoral mal-en-point. L’Union européenne, Barack Obama et la Monusco ont, d’une même voix, apporté l’assurance qu’il y aura bien une élection présidentielle au Congo, que cette élection sera financée (par la « communauté internationale »), que Kabila va quitter la présidence du Congo, et qu’il y aura un nouveau président à la tête du pays après 2016. 

On est tenté de dire « merci ». Merci aux Américains, merci aux Européens, merci à la Monusco. Mais les choses ne sont pas aussi simples. 

L’inconscience

En effet, au premier coup d’œil, on réalise que les autorités congolaises sous Kabila n’envisageaient ni d’organiser cette élection ni de mobiliser des ressources « nationales » pour en assurer le financement[1]. Les Congolais auront ainsi eu cruellement besoin des puissances étrangères pour avoir l’assurance qu’une élection présidentielle aura lieu dans leur pays et qu’elle sera financée… par des puissances étrangères, 55 ans après l’accession du pays à l’indépendance. L’esprit de Patrice Lumumba, le héros de la lutte pour la souveraineté du Congo, doit être horriblement tourmenté là-haut. Et sachant que, dans les relations internationales, c’est celui qui paie qui décide par la suite, il ne sera pas étonnant que le prochain président, issu d’une élection « sauvée » par des puissances étrangères, se mette principalement au service de leurs agendas, dont il faut se méfier, et n’accorde qu’un intérêt marginal aux préoccupations des Congolais. Mais il y a pire.

Si l’histoire du Congo est aussi sombre, tragique, et émaillée de drames ; c’est principalement parce que ces puissances étrangères, aujourd’hui appelées à la rescousse, ont été amenées à s’octroyer des rôles démesurés dans le pays à des moments cruciaux. On sait que la pire des ingérences étrangères aura été le supplice de Lumumba. Parce qu’il incarnait un patriotisme qui gênait les intérêts des milieux d’affaires occidentaux, il fut purement et simplement tué par les agents de la CIA, le 17 janvier 1961, avec l’aide de la Mission de l’Onu au Congo, la fameuse Onuc de triste mémoire[2]. Et c’est la même CIA qui parrainera les agressions contre le Congo et les massacres des populations congolaises par l’armée de Kagame, trois décennies plus tard[3]. Pour en finir avec un Mobutu que l’agence de Langley avait, elle-même, imposé à la tête du Congo par le coup d’Etat de novembre 1965.

Le traumatisme que fut l’élimination physique de Lumumba, dès les premiers pas du Congo indépendant, aurait dû être un rappel constant dans la conscience de chaque dirigeant congolais pour s’assurer que les Occidentaux et les Onusiens n’aient plus aucun rôle à jouer dans la conduite des affaires politiques au Congo. Eh bien non ! Tout bêtement, les opposants et les membres de la majorité présidentielle font le pied de grue devant les chancelleries occidentales et multiplient des rendez-vous auprès des « parrains » américains, européens et onusiens, dans l’espoir de s’assurer un plus confortable repositionnement à l’issue de prochaines échéances électorales. Nombreux n’osent même plus aller rencontrer la population qui les attend dans leurs fiefs électoraux respectifs, histoire de faire le bilan de leurs prestations à Kinshasa. Non, ils vont à Washington, Paris, Londres, Bruxelles,... Pathétique !

Ils auront probablement ce à quoi ils aspirent, mais à quel prix[4] ?

Sauvé de la noyade… par un crocodile

On peut déjà considérer qu’il ne faudra pas s’étonner si la situation économique et sociale des Congolais ne s’améliore pas au lendemain de 2016, et que la misère continue de faire des ravages[5]. Parce que pour réduire la pauvreté, l’Etat congolais doit pouvoir renégocier, au profit du Congo (et au détriment des multinationales) les contrats miniers conclus, pour certains, en pleine guerre de l’AFDL. Mission impossible pour un président élu grâce à l’intervention dans le processus électoral des puissances occidentales, les mêmes qui garantissent une indécente rentabilité des investissements de leurs multinationales au Congo. Il ne faudra pas non plus s’étonner que Kinshasa continue de perdre le contrôle de la situation dans le Kivu au profit des forces affiliées aux pouvoirs de Kagame (Rwanda) et de Museveni (Ouganda). Les deux dictateurs forment le pivot de la stratégie américaine dans la Région des Grands Lacs. Une stratégie dont le principal enjeu consiste à faire perdre aux Congolais le contrôle de leurs riches régions de l’Est au profit des Rwandais et des Ougandais.

Autrement dit, en allant chercher de l’aide auprès des Américains et des Européens, qui travaillent en sous-main à la destruction du Congo derrière les pouvoirs tutsi/hima du Rwanda et d’Ouganda, les dirigeants congolais, en désespoir de cause[6], seront partis frapper à des portes fatales. Ils font penser à un naufragé qui, dans sa détresse, prend l’option de se hisser sur le dos d’un crocodile. Il aura échappé à une mort atroce, la noyade, mais ne pourra échapper aux mâchoires de la bête. Une mort bien plus atroce.

Boniface MUSAVULI

 

[1] La loi à l’origine du soulèvement populaire du 19 janvier aurait eu pour effet d’entraîner le glissement du calendrier électoral et le maintien de Kabila au pouvoir au-delà de 2016.

[2] ONUC : Opération de l'ONU au Congo. C’est le colonel canadien Jean-André Berthiaume qui fournit à Mobutu les renseignements permettant de capturer Patrice Lumumba. Le leader congolais et sa famille avaient réussi à s’échapper de Kinshasa et tentaient de rejoindre Stanleyville (l’actuelle ville de Kisangani). Cf. Patrick Mbeko, Le Canada dans les guerres en Afrique centrale – Génocides & Pillages des ressources minières du Congo par Rwanda interposé, Le Nègre Editeur, 2012, p. 75.

[3] Sur le rôle des Etats-Unis dans les agressions contre le Congo, lire, entre autres, Pierre Péan, Carnages – Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Éd. Fayard, 2010 ; Honoré Ngbanda, Crimes organisés en Afrique centrale, Ed. Duboiris, 2004. Le documentaire « Rwanda’s Untold Story  » de Jane Corbin (2014) indique que la guerre du Rwanda, orchestrée par les Américains et les Britanniques, n’avait pas le Rwanda pour objectif ultime. L’objectif était de s’emparer du Congo pour ses ressources minières.

[4] Le péril de la balkanisation aurait suffi à persuader les dirigeants congolais qu’ils avaient intérêt à maitriser le processus électoral en interne pour se prémunir contre toute forme d’intervention extérieure. La balkanisation du Congo ne peut se réaliser qu’en accord avec des dirigeants revêtus d’une forme de légitimité issue des urnes. L’accord du 23 mars 2009, prélude à l’aventure du M23, a été signé par un ministre congolais nommé par un président « démocratiquement élu ». Les accords de Nairobi du 12 décembre 2013, assurant l’impunité aux membres du M23, ont été signés par un gouvernement de Kinshasa nommé par un « président élu ». Les artisans de la balkanisation du Congo savent ainsi où trouver les individus qui signeront les actes de trahison ultimes : les élections. D’où une précaution que le Congo avait intérêt à prendre : maîtriser en interne le processus électoral, la porte d’entrée dans la République des « traitres » et des chevaux de Troie. Eh bien non ! Ce sont, à nouveau, des puissances étrangères qui vont assurer l’aboutissement du processus électoral de 2016. Avec leurs agendas.

[5] Le Congo sous Joseph Kabila est tout dernier au classement mondial de la pauvreté : 186ème sur 186 pays. Concrètement, 87,7 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté fixé à 1,25 $ par jour. Cf. Rapport du Programme des Nations unis au développement (PNUD) 2013, p. 172.

[6] On peut comprendre la démarche des opposants congolais. Le pays est gouverné par des « brutes » qui tirent sur la population à balles réelles. N’importe quel rassemblement de l’opposition risque de se terminer avec des cas à la morgue, au cimetière, en prison et en disparitions forcées. Mi-janvier 2015, le régime de Kabila a mené la répression jusqu’à la coupure d’Internet et de la téléphonie mobile sur l’ensemble du pays. Difficile de mener les activités d’opposants dans un tel environnement sans recourir aux puissances étrangères. Mais les mises en garde contre les agendas cachés des puissances étrangères doivent être inlassablement rappelées.


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12 réactions à cet article    


  • Olivier Perriet Olivier Perriet 23 février 2015 13:39

    Une question que je me pose à propos des icônes tiers mondistes assassinées précocement, comme Lumumba ou Che Guevara.

    Que ce serait-il passé s’ils avaient pu exercer le pouvoir ?

    Là on n’en retient que du bien car finalement on les a très peu connu.

    Mais quand on voit l’exemple de Robert Mugabe qui s’accroche à son fauteuil, on se demande à quelle vitesse les libérateurs d’hier se seraient transformées en dictateurs actuels ?


    • asterix asterix 23 février 2015 20:13

      @Olivier Perriet, entièrement, hélas entièrement d’accord avec vous. Ne sont héros politiques adulés que des mythes morts jeunes, de manière violente de préférence. Que serait devenu Lumumba ? Par projection sur ce qui s’est passé partout ailleurs, il aurait sans doute suivi le même chemin.
      On ne peut bâtir une certitude que sur le temps. Ce temps lui a manqué, c’est tout.

      Ceci dit, pour une fois, je ne comprends pas bien Musavuli. C’est un vrai démocrate, il veut vraiment des élections, il désire par-dessus tout que son pauvre pays s’en sorte.
      Mais le constat est sans appel, cruel, révélateur : dans l’état de déliquescence ou il se trouve, son pauvre Congo est incapable de les organiser seul. D’ailleurs, le régime présidentiel pur et dur n’est pas fait pour lui. Une solution de type malaisien lui irait beaucoup mieux : une tournante entre gouverneurs de province, chefs de tribus, que sais-je. Même réduite à peu de têtes, elle casserait l’idée du chef et sa cassette, le plus grand mal africain.
      Bon, les choses étant ce qu’elles sont, le futur Président ne pourrait être pire que le présent.
      Je souhaite qu’il soit le meilleur que ton pays ait jamais connu, Musavuli..


    • MUSAVULI MUSAVULI 23 février 2015 23:36

      @asterix

      Un régime présidentiel est, en effet, anachronique et inadapté à un pays aussi grand et aux enjeux complexes. D’ailleurs le fait que la mission de l’Onu prenne une telle importance au Congo suffit à expliquer que le président n’a pas la capacité de maitriser la situation sans l’aide des puissances étrangères. La solution est à rechercher dans un régime de type parlementaire, mais je doute que les grandes puissances occidentales acceptent une réforme de cette nature. En effet, lorsqu’on veut réaliser de juteuses affaires dans un pays, il vaut mieux qu’il soit dirigé par un seul homme, de préférence irresponsable (terme de droit constitutionnel). Les négociations vont plus vite. Alors que si l’effectivité du pouvoir se trouve entre les mains du Premier ministre, comme dans les démocraties européennes, les négociations sont plus laborieuses. Le Premier ministre est responsable devant le parlement et peut être renversé par les élus à tout moment. C’est vers cette forme d’organisation institutionnelle qu’il faudrait orienter le Congo pour mettre fin à la culture de l’irresponsabilité de ses dirigeants. Mais ce débat devra attendre l’après-2016. Quant à Lumumba, personne, en effet, n’est en mesure de dire quel type de dirigeant il aurait été s’il n’avait pas été assassiné. 


    • asterix asterix 24 février 2015 08:13

      @MUSAVULI
      Merci pour ta réponse, mon frère. Le Congo a une chance unique de voir enfin arriver le bout du tunnel, il ne faut pas rater cela..


    • L'enfoiré L’enfoiré 24 février 2015 15:47

      @asterix et musavuli, 

      Une annonce récente fut celle-ci : "Le gouvernement congolais « fatigué des donneurs de leçons » tel Alexander De Croo



      Qu’en pensez-vous de l’ingérence belge dans les affaires congolaises ?
      Pensez-vous réellement que tout en place pour ne plus recevoir de conseils ?

    • MUSAVULI MUSAVULI 24 février 2015 16:13

      @L’enfoiré
      Il sera toujours délicat pour un dirigeant belge de s’exprimer sur le Congo compte tenu de l’effroyable passé colonial de la Belgique au Congo. Mais aujourd’hui les dirigeants belges, à Kinshasa, ne sont pas en face d’un gouvernement congolais légitime et responsable. On est en face d’individus qui pillent le Congo et massacrent les congolais à tour de bras en se présentant devant la face du monde comme « les autorités d’un Etat souverain ». Une dramatique imposture. L’erreur de la Belgique, et d’autres pays d’ailleurs, est d’avoir avalisé le hold-up électoral de 2011. Si Bruxelles avait refusé de reconnaître la réélection frauduleuse de Kabila en 2011, les propos de De Croo s’inscriraient dans la cohérence d’un refus constant de cautionner le régime infâme de Joseph Kabila.


    • L'enfoiré L’enfoiré 24 février 2015 16:37

      @MUSAVULI, 

      Merci pour cette réponse, qui il faut le dire, est mi-figue mi-raisin. 
      Oui, notre passif au Congo est énorme depuis le début à l’époque de Léopold II. 
      En 2010, c’était le 50ème anniversaire de l’indépendance et j’écrivais « Un Musée, un fleuve, un pays : Congo. Les souvenirs reviennent à ces moments »stratégiques".
      Le caoutchouc qui avait fait la fortune de Léopold II.
      Qu’il a repassé à la Belgique, quelques mois avant de mourir, car on n’emporte pas ses avoirs outre-tombe.
      De Croo n’a pas été le premier a été remis sur la touche.
      De Gucht a été gentiment remplacé par notre actuel premier ministre, plus ... diplomatique.
       

    • asterix asterix 24 février 2015 16:52

      @MUSAVULI
      Je ne pense pas que le passé de la Belgique au Congo fut entièrement effroyable. Du temps où il appartenait en propre à Léopold II, oui. Ce passé maque d’études historiques approfondies, la transition de la « colonie » à la Belgique également. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’en 1960, le Congo reçut une des plus belles indépendances au monde. Ecoles, administration, futurs cadres, armée nationale, hôpitaux, routes, chemins de fer étaient au rendez-vous. L’Union Minière au Katanga également. Le discours de Lumumba le jour de l’indépendance fut plein d’agressivité et contribua grandement à la fracture, l’épisode de Stanleyville était immérité pour « les Blancs » qui ont eu à le subir. et l’exode qui s’ensuivit n’a très certainement pas servi les intérêts de ton pays, hélas aujourd’hui en pleine déliquescence, entre autres pour n’avoir pas su gérer ce demi trésor reçu, incontestablement plus confortable que n’importe quel autre pays africain, libéré lui par de plus grandes puissances dont la France.
      Malgré le soutien avéré au Katanga sécessioniste, puis les liens d’amitié regrettable entre notre Roi Baudouin et Mobutu, le fait est que, de toute façon, la situation de ce jour n’est plus de la faute des Belges, et ce même si certaines de nos sociétés au grand capital jouent un rôle trouble aux côtés des Américains dans la région des Grands Lacs.
      Tu le sais comme moi, beaucoup d’opposants ont reçu chez nous le refuge politique et, avec le temps, pas mal de tes concitoyens sont devenus les miens sans que cela n’ait créé de vrais problèmes d’intégration.
      Quoi qu’on fasse, tu seras toujours un peu belge et moi un peu congolais
      Voyons plutôt les choses sous cet angle-là et non le pire.
      Bien à toi et à mon pote l’Enfoiré


    • L'enfoiré L’enfoiré 24 février 2015 17:28

      @asterix, 

      Encore une dernière nouvelle à mettre à l’article des surprises.

      Le Congo Brazza français n’a pas eu ce genre de rappel alors qu’il a pourtant suivi de peu celui de la Belgique.Pas eu d’anniversaire des 50 ans. 
      Faut-il y trouver une raison secrète ?

    • MUSAVULI MUSAVULI 24 février 2015 18:48

      @asterix

      Le débat sur le passé colonial de la Belgique est intarissable. Je suis de ton avis que nous devons davantage nous préoccuper de l’avenir du Congo que de son passé. Reste que l’avenir du Congo ne peut être envisagé qu’en tenant compte des maux du passé et des tares du présent. Parmi ces pesanteurs, voici une qui mine l’avenir du Congo comme un fléau : les Congolais se retrouvent systématiquement avec des dirigeants imposés de l’extérieur, c’est-à-dire des individus sur lesquels la population n’a aucune prise. Quelle que soit la gravité des bêtises auxquelles ils se livrent, ils restent en place parce qu’ils servent les intérêts des milieux d’affaires occidentaux. Et parmi ces milieux d’affaires figurent les milieux d’affaires belges. Pour être honnête, les Belges en tant que nation n’ont que leur histoire coloniale à méditer. Mais les malheurs actuels des Congolais sont le fait des milieux d’affaires et des politiciens occidentaux qui imposent des dirigeants aux Congolais et s’associent au système international de prédation, de massacre et d’impunité. 


    • L'enfoiré L’enfoiré 24 février 2015 16:40

      Saura-t-on un jour ce qui s’est réellement passé avec Philippe de Dieuleveult ?

      Le fleuve est tumultueux, 
      oui, bien sûr, mais... 

      • L'enfoiré L’enfoiré 24 février 2015 16:45

        En 1985, nous n’étions à cette époque ni sous Laurent-Désiré Kabila, ni sous son fils. ... mais Mobutu

        Une histoire de famille ?
        ou histoire qui se répète seulement en changeant de chapeau ?

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