Depuis très longtemps dans ces deux Provinces, les tabous,
qui entouraient les problèmes liés au sexe, donnaient plus de latitude aux
hommes d’abuser des jeunes filles et femmes comme bon leur semblait. L’ampleur
de ces actes barbares, accentuée surtout par les conflits armés dans cette région des Grands Lacs, a poussé une multitude des organisations internationales, les télévisions occidentales, des associations locales
féminines et des Eglises chrétiennes, à sensibiliser la population à ce
problème de viol, resté impuni depuis des décennies.
Les habitants de ces deux Provinces du Nord et Sud-Kivu, qui
aiment écouter la musique occidentale, se rappellent toujours de la chanson de
Julio Iglesias intitulée : « Les traditions, qui nous enchaînent, nous ont fait
vivre trop longtemps ensemble » qui résonne toujours dans les oreilles d’un
membre de la société civile du Sud-Kivu qui fait toujours allusion aux tabous
qui ont favorisé et simulé des comportements barbares de certaines personnes
pendant très longtemps pour arriver aux résultats qui font, aujourd’hui, froid
dans le dos. Ce que les habitants de cette région considéraient comme
traditions, des organisations civiles les voient comme de la pure ignorance, de
la passivité : ce phénomène des viols courant dans cette région, partant, dans
tout le pays où beaucoup d’hommes croyaient tout se permettre sur les femmes.
Un phénomène traditionnel où la femme n’avait rien à dire
devant l’homme, où le rôle de la femme se limitait à faire des enfants et à ne
faire que des enfants. Dans beaucoup de tribus de cette région, la femme ne
servait qu’à produire, aller au champ. Les décisions familiales se prenaient
souvent entre hommes. Même les enfants ne disposaient pas de la même valeur
dans la famille. Une famille de cinq enfants, composée de trois filles et deux
garçons, n’était pour le père qu’une famille de deux enfants, les filles
étant mises hors jeu, par humour ou peut-être par sadisme ; les pères
s’amusaient à dire que les filles appartenaient à d’autres familles et pas à la leur ; une allusion faite au moment où les filles se marient parce qu’elles
sont obligées de quitter leurs familles et rejoindre les familles de leurs
maris. Une fille, dont le cadet ou le plus jeune est un garçon, considérait que
c’est ce petit garçon qui est l’aîné. Dans les réunions des familles, ce sont
les hommes qui prenaient la parole ; quand une femme voulait s’exprimer, il
n’était pas étonnant d’attendre les hommes se demander de quoi une femme
peut-elle parler parmi les hommes ? Ces attitudes et comportements, loin de
favoriser l’harmonie sociale autour de la femme, ont surtout joué en défaveur
de celle-ci. Les femmes se sentaient moralement et intellectuellement
inférieures aux garçons. Cette relégation des femmes au second rôle et à la
cuisine a créé des dérives. Un homme pouvait se servir d’une femme comme bon
lui semblait, surtout quand il disposait de moyens. On pouvait voir dans la
ville de Goma et de Bukavu, un homme de 50 ans épouser une fille de
moins de 18 ans et avec le consentement de la famille ; de petites
blagues entre hommes et jeunes filles pouvaient permettre aussi à ceux-ci de
forcer des relations sexuelles sans tambour battant. Dans les grands quartiers
de Kadutu, Panzi, Muhungu, Bagira au Sud-Kivu et Birere au Nord-Kivu, où les
maisons sont superposées les unes aux autres et où il est difficile de
délimiter les parcelles, une fille pourrait être violée dans une maison voisine
sans qu’on le sache chez d’autres voisins. Il y eut pendant les années 80, le phénomène de « Campus », ces petites maisons annexes ou
studios que les parents construisaient pour leurs garçons afin de leur assurer
une certaine indépendance. Mais loin de cet objectif, ces fameux « campus »
furent de véritables endroits de débauches et de viol des filles qui s’hasardaient
à y passer pour une simple salutation. Des adolescents, sortis de la puberté
et disposant déjà de ces studios et poussés par un comportement de supériorité
et de domination à l’égard des filles, ne pouvaient qu’être incités à aller
très loin afin d’ assouvir leurs désirs d’adolescence par tous les moyens. Les
fameux campus étaient aussi des lieux de rencontre pour les autres jeunes
garçons qui voudraient assouvir leurs désirs sexuels avec les filles
rencontrées par hasard en cours de route et invitée à venir voir leur studio,
par prétexte, mais concrètement pour passer au viol. Et tout ceci passait sous
silence, à moins que la fille ne tombe enceinte. C’est le vrai danger de ces
actes barbares. Le viol ne représentait un problème que lorsque la fille tombait
enceinte. Les garçons pouvaient user de la fille comme ils le voulaient, pourvu
que seulement elle ne tombe pas enceinte.
Dans un pays où l’armée fut totalement désorganisée par
manque de moyens, elle fut aussi un dépotoir de tous les délinquants, des
jeunes habitués aux prisons plutôt qu’à la vie civile, des adolescents
débarqués de la vie scolaire, des anciens prisonniers repentis, des voleurs qui
se sont créés une virginité. Par manque d’encadrement, l’insuffisance des
salaires, les militaires étaient obligés de plonger dans la débrouillardise et
au rançonnage des commerçants le long des routes de cette région.
Plusieurs femmes furent victimes des viols des militaires sur les routes de cette région et menacées de se taire de peur de ne plus
pouvoir emprunter cette route. Les viols, qui se passaient couramment durant les
voyages, furent hermétiquement tenus secrets.
D’ailleurs, les femmes avaient tendance à parler de « Seleke
», un terme swahili emprunté du mot français « sélection », signifiant un viol
d’une femme par plusieurs hommes. Ces actes barbares furent pratiquées pendant
les conflits jusqu’à présent dans ces axes de Bukavu à Uvira, de Bukavu à
Mwenga au Sud-Kivu, dans les zones de Walikale et de Rucuru au Nord-Kivu par
les groupes armés et les militaires qui voulaient assouvir leur soif sexuelle et
ayant la nostalgie de l’époque où ils pouvaient s’offrir des filles et femmes
sans bruit ni plainte.
Heureusement, les temps ont changé, comme qui dirait, à
toutes choses malheur est bon, l’intensité des conflits dans ces deux provinces a mis au grand jour ces pratiques, jadis tolérées, et la présence de
nombreuses organisations internationales occidentales, des Eglises chrétiennes a servi à sensibiliser les populations, à travers les associations locales
civiles, du danger du viol, cause de la propagation du VIH/sida, de la
fragilisation du tissu social et de l’équilibre familial.
Ces viols, loin de représenter un acte de guerre, sont
devenus comme les résultats des années d’ignorance et de passivité des hommes
qui reléguaient la femme à un objet de plaisir. Les conflits aidant, les hommes
en ont profité et usé comme ils le voulaient. Heureusement, avec la
mondialisation, ces actes ne devraient plus rester inaperçus et impunis éternellement.
Même si les Occidentaux, comme le prétendent les habitants de cette région, sont
toujours considérés comme les faiseurs de conflits à cause des matières
précieuses que regorge cette région, ils sont souvent félicités sur ce point de
leur avoir ouvert les yeux, que le viol n’est pas un acte de domination, mais
un acte barbare au même titre qu’un assassinat.
Désormais, le viol n’est plus un tabou qui déshonore la famille, mais comme un acte à dénoncer afin d’assurer la paix civile entre communautés et se libérer des vieux tabous qui ne cessent, jusqu’à présent, d’être fatals pour les familles et leur entourage.

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