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RD Congo – Nairobi : En chiens de faïence

C’est un avenir plutôt incertain dont le Congo hérite, paradoxalement, après la signature des « engagements de Nairobi » avec le M23. L’inquiétude vient s’ajouter à l’incertitude lorsqu’on apprend, d’une fuite du dernier rapport des experts de l’ONU, que le M23 se reconstitue et a même entrepris de recruter à nouveau au Rwanda et en Ouganda. Il faut dire que cette menace militaire était tout à fait prévisible, du moment où le Congo a pris des engagements devant la « communauté internationale ». Ils sont partis pour être appliqués, mais il faut que l’opinion nationale soit disposée à les accepter. Joseph Kabila doit avoir sa petite idée, ce qui est plutôt angoissant, parce que la distraction et la ruse risquent, cette fois-ci, de ne pas suffire à faire accepter aux Congolais des « accords » auxquels ils sont profondément hostiles. 

Le Président est « pour », le peuple est « contre »

Si l’on se place du côté du Président Kabila, les engagements de Nairobi, bien qu’ils s’ajoutent à une litanie[1] d’autres accords antérieurs restés sans effet, doivent tout de même être appliqués. Les membres du M23 doivent revenir au Congo, voire intégrer le prochain gouvernement dit de « cohésion nationale ». Les autres vont réintégrer les rangs de l’armée, comme par le passé, parce qu’ils auront bénéficié d’une loi d’amnistie (engagement n° 1). Leur réinsertion en dehors de l’armée est difficilement envisageable.

En effet, les premiers combattants qui ont quitté les maquis du Kivu et se sont rendus sont juste là, abandonnés à eux-mêmes. Il n’y a pas de plan de DDR[2]. Le gouvernement n’a ni les moyens ni la volonté de réussir la réinsertion dans la vie civile des milliers d’individus dont on n’est même pas certain de la « nationalité congolaise ». Et même s’il le pouvait, la corruption et les détournements de fonds, deux maux endémiques dans le pays, suffiraient à avoir raison d’un programme comme celui-là.

Donc, rendez-vous avec le M23 dans l’armée et au gouvernement, ce que Kabila essaie, vainement, de faire comprendre aux Congolais en effectuant des tournées à travers le pays. Il est peu probable qu’il arrive à convaincre la population, mais la politique étant parfois une question de cynisme, Kabila sait que Museveni et Kagamé se préparent militairement et que le Congo n’est toujours pas doté d’une armée dissuasive. L’institution est toujours gangrenée par l’angoisse des infiltrations et des trahisons[3] synonymes de « boulevard » en cas d’agression rwando-ougandaise.

La stratégie du choc

Comme en 2008, lors de l’offensive du CNDP de Laurent Nkunda, et en août dernier lors des bombardements de Goma par le M23, les deux Présidents pourront envoyer leurs armées pour « frapper » les populations congolaises et mettre les FARDC en déroute. Tout ce que fera Kabila, ce sera de se taire et laisser faire comme récemment. Si les combattants rwandais menacent à nouveau de s’emparer de Goma, la communauté internationale appellera à un cessez-le-feu et à des négociations. Le Congo, à genou, ne pourra que se résigner à appliquer les engagements de Nairobi. 

Il faut bien reconnaître que, dans l’affaire des « engagements de Nairobi » le Président Kabila est plutôt cohérent avec lui-même et joue ses propres intérêts. Il sait qu’il n’a pas remporté la victoire militaire et doit se conformer aux exigences que lui imposent ceux qui ont facilité aux FARDC la reprise du territoire national alors aux mains du M23. Il s’agit des Américains (John Kerry) et des Britanniques (William Hague) qui avaient menacé Kagamé de sanctions s’il ne se désengageait pas de l’Est du Congo. Mais Washington et Londres peuvent à nouveau relâcher la pression et laisser les combattants rwandais déferler sur le Kivu, en accusant Kinshasa de ne pas avoir appliqué les engagements de Nairobi.

Pourtant, si Kabila a un intérêt personnel à se plier aux engagements de Nairobi, les Congolais, en revanche, en tant que nation et populations, ont tout à y perdre.

Perdre les régions de l’Est

Le Président ougandais Yoweri Museveni, en endossant les habits de médiateur international tout en étant un parrain notoire du M23, sait qu’en imposant ces combattants à l’intérieur du Congo, il y maintient une présence militaire et politique pour assurer ses intérêts immédiats et stratégiques. Penser seulement que le M23 a engrangé des revenus à hauteur de 500 millions de dollars en 12 mois de trafic d’or et que la production transitait par l’Ouganda.

Reste que, pour les Congolais, cette présence est extrêmement nocive. Ces agents à la solde de Kampala et Kigali sont une terreur permanente pour la population, qu’ils soient intégrés dans les institutions, comme à l’issue de précédentes « rébellions », ou maintenus en dehors des institutions comme après les accords du 23 mars 2009 qui matérialisaient l’existence d’une armée (les « Tutsis congolais[4] ») dans l’armée (les FARDC).

Mais si Kampala a besoin de ces richesses, le Congo en a encore plus besoin. Le pays doit se reconstruire après des années de guerre. Par ailleurs, il est de notoriété publique que cette mainmise participe de la balkanisation tant redoutée du Congo.

Les échéances de 2016 hypothéquées ?

L’autre motif d’inquiétude pour les Congolais en cas d’application des engagements de Nairobi est que les échéances électorales de 2016 pourraient en être compromises. Joseph Kabila cherche toujours un stratagème pouvant lui permettre de se maintenir au pouvoir après 2016. Même s’il parvenait à faire modifier la Constitution, ses chances de réélection sont plutôt minces, si le scrutin se déroule dans la transparence.

Mais il peut compter sur les fraudes, la violence armée et des appuis inconditionnels. Au Congo, il n’a pas plus fidèles soutien que les membres du M23, aussi étrange que cela puisse paraître. Ce sont de vieilles connaissances. C’est au milieu de ces combattants rwandais que Kabila est arrivé au Congo en 1996 en tant qu’officier de l’armée rwandaise. Ils ont tout à perdre en cas de départ de Kabila. C’est avec eux (le CNDP de Bosco Ntaganda) qu’il a réprimé les opposants qui contestaient les résultats de 2011 et qu’il a réussi à orchestrer des fraudes massives notamment dans le Kivu. Ils ont même formé une même majorité présidentielle avec le PPRD (parti au pouvoir).

En 2016, il n’y aura pas de gens aussi désespérés que les membres du M23 pour lutter « jusqu’à la mort » pour le maintien de Kabila au pouvoir. Museveni et Kagamé, de leur côté, savent qu’il faut tout faire pour assurer le maintien de Kabila au pouvoir en 2016, seul moyen de perpétuer leur mainmise sur le Congo. Si les Congolais se débarrassent de Kabila, il y a peu de chance que son successeur se soumette au dictat de Kampala et Kigali.

Autant de raisons pour mettre trop de monde à fleur de peau, le sort du Congo étant désormais lié à l’application ou la non application des engagements de Nairobi. 

Boniface MUSAVULI



[1] Parmi ces accords : l’Accord de cessez-le-feu de Lusaka le 30 juillet 1999 ; l’Accord de paix entre la RDC et Rwanda signé le 31 juillet 2002 à Pretoria en Afrique du Sud ; l’Accord entre la RDC et l’Uganda, signé le 6 septembre 2002 à Luanda en Angola ; l’Accord global et inclusif sur la transition en RDC, signé le 17 décembre 2002, à Sun City, en Afrique du Sud ; le Pacte sur la sécurité, la stabilité et le développement dans le Région des Grands Lacs, signé le 15 décembre 2006, à Nairobi au Kenya ; deux actes d’engagement signés à Goma en janvier 2008 par les groupes armés respectivement du Nord Kivu et du Sud Kivu, à l’issue de la Conférence de Goma pour la paix, la sécurité et le développement dans les provinces du Nord et du Sud Kivu, en janvier 2008 ; l’Accord de paix entre le Gouvernement et le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), signé le 23 mars 2009, à Goma ; et donc l’Accord-cadre sur la paix, la sécurité et la coopération en RDC et dans la Région, signé le 24 Février 2013, à Addis-Abeba. Et maintenant les « engagements de Nairobi ».

[2] Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Le processus de DDR est un ensemble de missions de l’ONU en matière d’efforts de consolidation de la paix après un conflit. Il s’inscrit dans le cadre des mandats confiés aux opérations de maintien de la paix.

[3] En novembre dernier, le chef d’état-major des forces terrestres, le général François Olenga a échappé à un assassinat que s’apprêtait à commettre le lieutenant-colonel Ndayambathe qui avait été intégré au sein de l’armée congolaise lors d’un précédent brassage.

[4] Ceux qui se font appeler les « Tutsis congolais » sont en réalité des combattants rwandais et ougandais. Et contrairement à la propagande de guerre, ils ne sont pas seulement d’ethnie tutsie. On retrouve dans leurs rangs des Hutus passés des FDLR au M23 et même des sujets rwandais récemment expulsés de la Tanzanie. 

 


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1 réactions à cet article    


  • Bertrand Loubard 20 décembre 2013 14:35

    Il est évident qu’il faut reculer pour mieux sauter. La balkanisation du Congo n’est pas encore une priorité et il serait plutôt urgent d’attendre que le fruit soit mur. Les « anschluss » prévues doivent se faire dans le calme, la dignité et le respect des peuples de la Région des Grands Lacs dont la Communauté Internationale est l’amie….Il faut que ces annexions soient la solution « worthy », assurant des échanges équilibrés et la redistribution équitable des richesses, entre le Rwanda et l’Ouganda. Ce qui n’est pas encore le cas maintenant étant données les échéances électorales tant en RDC qu’au Rwanda et le fait que de toutes les façons même sans annexion c’est toujours le Rwanda qui est le plus grand exportateur de coltan au monde….et qu’après, le pétrole du Lac Albert sera pour l’Ouganda….. Même si cela doit coûter encore quelques centaines de milliers de vies congolaises, c’est encore, quant même, toujours mieux que si cela devait coûter, en plus des 6 à 7 millions déjà payées, encore plusieurs autres millions de morts congolaises….Alors…où est le problème ?

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