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RD Congo, plaidoyer pour un pacte stratégique

Le désastre qu’a été l’élection du 28 novembre 2011 a ruiné les espoirs suscités par le processus de pacification qui avait abouti aux élections de 2006. On a pu croire un moment que la République Démocratique du Congo était enfin sur les rails. Mais le rêve était trop beau et novembre 2011 a signé le retour des vieux démons avec une élection calamiteuse émaillée de violence[1] et de fraudes massives. La crise qui s’en est suivie place, depuis, le pays dans l’incertitude dont on sait à l’avance que c’est encore le peuple qui va en subir les conséquences. L’occasion de rappeler le destin tragique d’un pays immensément riche, mais dont le peuple croupit dans la misère et la violence dues, pour l’essentiel, à une ruée anarchique sur ses richesses naturelles. Il y a pourtant un moyen de mettre fin aux souffrances du peuple congolais en frappant les « prédateurs » et leurs relais politiques au portefeuille. Le désordre au Congo pouvant avoir des répercussions sur la sécurité du reste du monde, il est urgent qu’une grande puissance prenne ce pays en main et contrôle les conditions d’exploitation de ses gisements dans le cadre d’un « pacte stratégique ».

Le choix du « pacte stratégique »

L’idée d’un pacte stratégique naît généralement lorsqu’un peuple ou ses dirigeants prennent conscience que leur pays n’est pas en mesure de faire face aux risques d’instabilité et qu’il faut solliciter l’aide d’une puissance étrangère. Celle-ci, en échange, bénéficie d’un accès privilégié aux ressources du pays ainsi protégé. Ce dernier, bien évidemment, garde tous les attributs de sa souveraineté conformément au droit international. Les alliances stratégiques ont permis à plusieurs pays de fonctionner dans la stabilité et à leurs peuples de tirer profit des richesses nationales, mises à l’abri des conséquences d’une prédation anarchique, comme en souffre le peuple congolais depuis maintenant un demi-siècle. Deux exemples peuvent être invoqués à l’appui de ce plaidoyer pour le Congo : l’Arabie Saoudite et les anciennes colonies françaises.

Le « Pacte du Quincy », première richesse de l’Arabie Saoudite

Prenant conscience des enjeux autour du pétrole et de la gravité des risques de déstabilisation auxquels son pays était exposé, l’ancien roi d’Arabie avait décidé de s’en remettre à la protection d’une grande puissance. Depuis, les Saoudiens profitent tranquillement de leur pétrole. La sécurité du royaume est assurée par l’armée américaine en application du Pacte du Quincy ; une alliance stratégique conclue en février 1945 entre le roi Ibn Séoud et le Président américain Franklin Roosevelt. Le pacte prévoit qu’en échange d'un accès au pétrole saoudien, les États-Unis protègent militairement la dynastie. Un choix dont les Saoudiens peuvent aujourd’hui se féliciter en découvrant les malheurs que les richesses naturelles font subir à tant de peuples dans le monde, le peuple congolais étant sûrement l’exemple le plus tragique.

La France garante de la stabilité

Dans la foulée de leurs indépendances, la plupart des anciennes colonies françaises ont sollicité la protection de Paris qui a maintenu des troupes sur place. Ces pays ont été largement épargnés par le fléau des guerres interminables comme en souffre aujourd’hui la République démocratique du Congo. En Côte d’Ivoire, on s’accorde à reconnaître que sans l’intervention de l’armée française, le pays serait aujourd’hui toujours déchiré par la guerre. Des critiques ont fusé contre la France, mais tous ceux qui voient à quel point les Congolais sont massacrés sans répit et leurs femmes violées à grande échelle[1], devraient modérer leurs critiques contre la France.

Le Congo, un richissime sans abri stratégique

Les dirigeants congolais avaient pourtant eu l’occasion de prendre conscience de l’immensité et de la diversité des richesses minières du pays. Le pays est d’une richesse comme on peut difficilement l’imaginer. Selon le magazine britannique New African, dans un article intitulé « The curse of coltan (« La ruée vers le coltan ») le potentiel minier du Congo s’élève à 24 mille milliards de dollars, largement plus que les réserves pétrolières de l’Arabie Saoudite (18 mille milliards). Un chiffre vertigineux qui peut évidemment être revu à la hausse ou à la baisse sans changer le fait qu’un peuple, quelque part dans le monde, croupit dans la misère et l’insécurité alors qu’une énorme cagnotte dort dans son sous-sol. Les Congolais n’en profitent presque jamais. Les fonctionnaires et les militaires au Congo perçoivent un salaire ridicule de 50 dollars, avec des arriérés impayés, malgré la manne que se disputent une poignée de prédateurs privilégiés. Une manne que l’ancienne puissance coloniale, la Belgique, n’a pas facilement lâchée comme en témoigne le parcours kafkaïen vers une indépendance complètement ratée. La classe politique avait été rapidement décimée. Le héro national, Patrice Lumumba, avait été assassiné six mois seulement après la proclamation de l’indépendance. C’était la Guerre Froide et quelqu’un aurait dû manœuvrer pour mettre le Congo à l’abri, car ses richesses allaient fortement influer sur le cours de l’histoire.

La RD Congo dans la Guerre froide

Dans les années soixante, en pleine Guerre froide, les Occidentaux ont vivement réagi à la tentative de l’URSS de Nikita Khrouchtchev de mettre la main sur le Congo. Des centaines d’agents avait été envoyés par Moscou dans la région. Un des enjeux s’appelait « cobalt », minerai stratégique utilisé dans la fabrication des missiles et dont le Congo détient la moitié des réserves mondiales. En tout cas, dans la « guerre des étoiles » que se livraient Washington et Moscou, il fallait absolument contrôler ces réserves, ce qui a coûté la vie à des centaines de milliers de civils dans les guerres du Congo, puis d’Angola, pays où Russes et Cubains avaient finalement pris position.

La RD Congo, martyre du boom technologique

Dans les années 1990, la découverte des propriétés physiques d’un précieux métal nommé « coltan », utilisé dans la fabrication des ordinateurs, des téléphones portables et dans l’aéronautique, a réveillé les appétits aux quatre coins de la planète. Une guerre sanglante a éclaté au Congo. L’armée nationale n’a pas pu faire face et a été rapidement détruite. Elle se trouve aujourd’hui dans un état de chantier inachevable[2]. Les casques bleus déployés en RDC depuis 1999 dans le cadre de la Mission des Nations Unies[3] ont atteint leurs limites, à défaut d’atteindre leurs objectifs (protéger la population). La mission coûte chaque année 1 milliard de dollars, une somme colossale pour de maigres résultats, comparée aux 300 millions d’euro seulement dépensés par la France pour mettre fin au régime de Kadhafi en Libye[4]. Dans un monde en crise, avoir dépensé plus de 10 milliards de dollars pour financer une force qui observe les massacres quasiment les bras croisés est un gaspillage difficilement justifiable. Il y a longtemps que les belligérants au Congo ne prennent plus les casques bleus au sérieux. En novembre 2008, lorsque la milice CNDP, soutenue par le Rwanda, lance une attaque sur la route de Goma, elle détruit deux blindés estampillés « Nations Unis »[5] et blesse plusieurs casques bleus, ce qui constitue un crime de guerre aux termes de l’article 8[6] du Statut de Rome créant la Cour Pénale Internationale. Mais aucun de ses membres n’a jamais été inquiété. Dans la foulée, elle massacre 140 civils congolais à Kiwanja à quelques dizaines de mètres d’un campement des casques bleus qui n’ont pas bougé d’un sourcil. En juillet 2010, des miliciens hutus investissent la localité de Luvungi et violent pendant quatre jours toutes les 303 femmes et filles que comptait le village[7]. Le peuple congolais est finalement un peuple sans défense, ce qui explique le bilan de six millions de morts rien qu’entre 1998 et 2003[8]. Certains crimes ont été qualifiés de « génocide » dans le rapport[9] du Projet Mapping[10]. Les pays de la région, en particulier le Rwanda et l’Ouganda, s’étaient livrés à un pillage[11] à grande échelle des richesses du Congo en marge des tueries, avec la complicité des multinationales qui faisaient fortune en fabriquant et en commercialisant les appareils électroniques. Celles-ci peuvent raconter n’importe quoi, notamment qu’elles n’utilisent pas le coltan congolais, « minerai de sang »[12]. Mais le pays détient près de 80 % des réserves mondiales. Personne n’est assez dupe pour croire à ces opérations de pure communication. Nos téléphones portables contiennent bel et bien du coltan congolais exploité au prix d’atroces souffrances infligées aux populations.

La RD Congo, danger nucléaire

La liste des minerais dont regorge le sous-sol congolais est trop longue pour être détaillée dans un seul article. On peut juste se limiter à un minerai qui fait couler beaucoup d’encre : l’uranium. Des informations font état de sites abandonnées aux pillards et d’inquiétants trafics[13]. L’uranium congolais a pourtant une histoire tragique, puisqu’il est le seul à avoir été utilisé dans une attaque nucléaire. En effet, les bombes larguées par les Américains sur Hiroshima et Nagasaki, en août 1945, avait été fabriquées avec de l’uranium extrait du sol congolais[14]. Il ne s’agit pas de déclencher la psychose puisqu’on sait qu’entre la roche uranifère « ramassée » sur les « terrains vagues » de Shinkolobwé (Congo) et le plutonium mitonné au Pays des Mollah[15], il y a tout un monde. Mais le Congo c’est ce vaste pays grand comme quatre fois la France où, personne ne sait vraiment ce qui se passe, entre des milices incontrôlables, une armée nationale sur le flanc, des autorités corrompues, des casques bleus au service minimum, des troupes étrangères qui rentrent et sortent, des avions qui décollent et atterrissent on ne sait d’où. En juillet 2009, l’ASADHO (ONG), a publié un rapport accablant[16] révélant que des dizaines de tonnes de roches uranifères disparaissaient dans la nature, entre les mains des trafiquants. Pour étouffer l’affaire, son Président avait été arrêté, mais les faits sont incontestables[17]. Il faut vraiment que quelqu’un rappelle aux Occidentaux que les déserts politiques, avec des peuples abandonnés, finissent par produire l’irréparable. Il est urgent qu’une grande puissance entreprenne de contrôler les conditions d’exploitation des mines du Congo et de garantir la sécurité de sa population ! C’est l’esprit du « Pacte stratégique ».

La France peut agir

La France pourrait s’engager. Le terrain lui est nettement favorable. En effet, la République démocratique du Congo est officiellement le plus grand pays francophone du monde (2.345.000 km2, 70 millions d’habitants). Une partie des élites congolaises a été formée dans les universités françaises. L’armée française connaît parfaitement le pays pour y être intervenue plusieurs fois. Elle y garde d’ailleurs une très bonne image notamment depuis son intervention à Bunia, capitale de la province d’Ituri, dans le cadre de l’opération Artémis, en été 2003. En quelques jours seulement, les commandos français avaient stoppé les massacres interethniques entre Hema et Lendu, ce qui permit de neutraliser le seigneur de guerre Thomas Lubanga, condamné pour crimes de guerre par la CPI le 14 mars 2012[18]. Des années auparavant, en mai 1978, l’armée française était intervenue dans le sud du Congo où des rebelles katangais déferlaient sur le pays en commettant des exactions contre les expatriés européens. Le Président Valéry Giscard d'Estaing avait déployé la « légion étrangère » dont le succès dans la bataille de Kolwezi a suscité l’admiration au-delà même du Congo. Deux jours de combats avaient suffi à l’armée française pour mettre en déroute les « Tigres » du général Nathanaël Mbumba et leurs parrains cubains. La France dispose ainsi de tous les atouts pour agir. Par ailleurs, ses intérêts économiques pourraient tout à fait coïncider avec ceux des populations locales. En effet, dans le Kivu, par exemple, une mine contrôlée par des miliciens est avant tout source de malheurs pour la population. Elle leur fournit les moyens de financer divers trafics et de terroriser des civils sans défense. Elle n’apporte rien au trésor public et demeure sous-exploitée (exploitation artisanale). En reprenant le contrôle de la mine, et en y investissant pour une production industrielle, on gagne économiquement et on débarrasse la région de ces tyrans locaux.

Modalités de mise en œuvre du pacte

Dans les conditions normales, les autorités congolaises devraient amorcer la démarche et conclure le pacte avec Paris, notamment. Le déploiement se ferait rapidement en remplacement des casques bleus dont la nature temporaire du mandat ne les destine pas à une mission de longue durée. Les Congolais devraient également se rendre compte que les appuis qu’ils croient obtenir des pays de la région affaiblissent le pays et lui fait courir un risque de désintégration. L’Ouest, par exemple, est sous l’influence de l’Angola qui refuse d’envoyer des troupes dans le Kivu. L’Est est sous l’influence du Rwanda dont les troupes ne peuvent plus apparaître à l’ouest. Le pacte permettrait de stopper l’érosion progressive de la souveraineté du Congo.

Mais il se pose un problème : la légitimité des autorités actuelles. Joseph Kabila étant issu d’une élection contestée, la puissance qui conclurait un pacte avec lui passerait pour un appui à un régime nom démocratique. On ne peut pas non plus envisager que ce pacte soit adopté par référendum compte tenu de la sensibilité des thèmes (questions militaires, contrats miniers, rapports aux pays de la région,…) et de la nature inflammatoire des débats référendaires. Le seul procédé adapté est l’obtention, dans un premier temps, d’un mandat international pour protéger la population, ce que la France peut obtenir facilement. En effet, les tueries se poursuivent au Congo et la France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité peut à tout moment solliciter un mandat pour agir. Une fois un premier contingent sur place, le contexte l’amènera à renforcer ses positions notamment dans des régions stratégiques comme le Kivu, le Katanga, Kisangani et Kinshasa. L’armée Française deviendra progressivement le pilier de la sécurité du pays et de sa population. La France deviendra l’interlocuteur politique de référence. Les acteurs politiques congolais et les dirigeants de la région intégreront la certitude que le premier qui se laisse aller à la logique des armes trouvera sur son chemin une vraie armée de dissuasion, qui ne se contente pas de dissuader ; elle frappe et vous fait tout perdre. Le sort de l’Ivoirien Laurent Gbagbo et surtout du « Guide » Libyen Mouammar Kadhafi a fait réfléchir beaucoup de tyrans en Afrique. La conclusion du pacte irait de soit quel que soit le gouvernement en place.

Et ça, hélas, la France peut le faire… dès maintenant.

  Boniface MUSAVULI


[2] En effet, à la suite d’une défaite, les autorités négocient et acceptent l’intégration des troupes « ennemies », ce qui affaiblit la cohésion du groupe. Le pays étant en perpétuel conflit, des troupes désunies se présentent au combat pour perdre. Une nouvelle négociation aboutit à l’intégration des nouveaux « ennemis ». Un cercle vicieux qui condamne l’armée nationale à la paralysie.

[3] MONUSCO : 18 914 personnes dont 16 819 militaires, 741 observateurs militaires et 1 354 policiers, issus de 59 nationalités.

[6] Art. 8.2.b.iii « …on entend par « crimes de guerre » :… Le fait de diriger intentionnellement des attaques contre le personnel, les installations, le matériel, les unités ou les véhicules employés dans le cadre d’une mission … de maintien de la paix (…) »

[8] Estimation de l’ONG américaine IRC : http://www.rescue.org/special-reports/special-report-congo-y


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