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République Dominicaine et Haïti : les relations insulaires et l’arrêt N°168-13

Le second tour des élections présidentielles en Haïti a été repoussé, un gouvernement d’intérim nommé. Ce gouvernement aura 120 jours pour préparer le second tour prévu fin Avril. Dans cet article reprenant en partie les conclusions d’un mémoire intitulé « République Dominicaine et Haïti ; les relations insulaires et l’arrêt N°168-13 dans la période post séisme de Janvier 2010 » soutenu à l'IHEAL

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Balance Commerciale entre la République-Dominicaine et Haïti
sources : données fournies par les douanes

En cette fin de septembre 2013, les relations entre la République Dominicaine et Haïti sont apparues au grand jour médiatique au travers de l’arrêt n°168-13 de la Cour Constitutionnelle Dominicaine. Le 26 septembre 2013, la plus haute instance judiciaire du pays rend publique, la décision de juger de manière rétroactive, que les descendants des migrants « en transit », nés depuis 1929 sur le territoire dominicain, ne peuvent prétendre à la nationalité dominicaine et de fait devront quitter le territoire.

S’installe alors sur la scène insulaire mais aussi au delà de ses frontières, un large débat, invitant tout un chacun à se positionner ; en ressort des allusions frontales de la part de grands quotidiens internationaux, d’institutions mondiales et de personnalités de premier plan à la plus sombre période politique de l’histoire contemporaine dominicaine. Ainsi « Le Monde » du 13 novembre 2013 introduit son sujet par le récit de octobre 1937, où Rafael Trujillo ordonna le massacre de plus de 15 000 migrants haïtiens noirs pour « blanchir la race ». Citant « l’extrême préoccupation » de la communauté internationale ou encore les déclarations de Mario Vargas Llosa parlant de « génocide civile ». Les relations insulaires se virent prises en étau, étant réduites à la seule décision de la Cour Constitutionnelle et une nouvelle fois au thème migratoire.

L’alliance politique entre le PLD, parti gouvernemental Dominicaine, et le FNP, petit parti nationaliste xénophobe, statuée des années auparavant, a permis de remettre au centre du débat politique la question Haïtienne et sa question migratoire en découlant. Les positions nationalistes étant toujours prégnantes dans la société Dominicaine mais pouvant être expliqué par ce refus à une interdépendance accrue entre les deux pays. Ce refus du réel, est un « effet de retardement », aboutissant à une crispation des positions politiques, et à des violences symboliques et physiques pouvant laissant croire que les deux pays n’ont jamais été aussi éloignés l’un de l’autre. Posant la question de l’arrêt N°168-13 de la Cour Constitutionnel Dominicaine comme un « effet de retardement » dans la nouvelle vision de la République Dominicaine envers Haïti, caractérisant la période d’intégration insulaire actuelle.

 L’immigration Haïtienne par son importance en chiffre, ses implications politiques, économiques, culturelles est le sujet prédominant des relations insulaires. Il reste évident que ce sujet ne peut être évacué, tant l’actualité récente nous invite à repenser les relations entre les deux pays et leur coopération au travers du traitement fait aux immigrés Haïtiens en République Dominicaine, aux bateyset à la fréquence des réunions gouvernementales bilatérales souhaitant régler un sujet historiquement conflictuel sur l’île de Quisqueya. Pour autant, si la décision de la Cour Constitutionnelle de septembre 2013 a fait bondir nombres d’observateurs et d’acteurs insulaires et étrangers, cela réside dans la soudaineté de cet événement qui s’inscrit dans une période post-tremblement de terre, qui a eu un véritable effet d’accalmie dans les relations entre les deux pays. Philomé Robert, journaliste et présentateur Haïtien sur France 24 témoignait de sa surprise à l’annonce de la sentence 168-13 ; « non, on sait que l’haïtien est l’épouvantail en République Dominicaine (…) malgré une volonté de vivre ensemble, il est un épouvantail que l’on aime bien, à qui ont fait appel »

Pourtant cette décision du 13 Septembre 2013 intervient dans une période dite « positive » des relations interétatiques entre Haïti et la République Dominicaine, s’inscrivant dans le temps long. L’activité commerciale entre les populations frontalières s’est d’ailleurs renforcée indépendamment des politiques gouvernementales, atteignant des sommets inédits.

 La solidarité insulaire, resta le terme le plus proche de la réalité saisie au lendemain du 12 Janvier 2010 ; les dominicains de l’avis de tous, même des plus sceptiques, furent les premiers à intervenir dans l’urgence ; la société, la classe politique, les moyens mis en œuvre pour faire acheminer l’aide vers l’ancienne colonie française ont marqué les consciences et l’imaginaire collectif insulaire.

Pour preuve dans un article universitaire de Janvier 2012 Jean Marie Théodat publié dans la revue du CRESFED « La manifestation de solidarité des Dominicains ne s’est pas arrêtée à l’expression d’une solidarité dans l’urgence, mais prend de plus en plus la forme de la recherche d’un partenariat durable entre les deux pays. »

La visite du président Léonel Fernandez, l’aide humanitaire, la réactivation de la Commission Mixte Bilatérale, le retournement de la vision de la frontière, le gage d’amitié s’inscrivant dans le temps long avec le don du campus universitaire de Limonade pour un coût de 50 millions $ sont autant d’éléments promettant des relations inédites pacifiées sur l’île.

 Nous sommes ainsi face à plusieurs événements explicitant une réalité complexe où les différents champs économique, politique, social ou culturel ne suivent pas la même dynamique ; des avancées sur un terrain ne débordant pas mécaniquement sur un autre champ, ni même en provoquant des changements ; l’identification de nombreux acteurs agissant directement ou indirectement sur la frontière pouvant provenir de la société civile, de l’administration, du gouvernement, des ONG ou encore du secteur privé est une marque d’un intérêt certain pour la frontière comme espace d’échange économique ou son instrumentalisation politique.

La frontière reste un espace de « fait diversion », certes dans les médias relayant les faits divers à un large public, impactant les imaginaires collectifs, ne percevant pas d’autres effets que ceux que les faits divers provoquent en eux.

Ainsi la migration, les déportations, le trafic de drogue, la contrebande, le sanctions économiques sur les importations, les incidents interpersonnels impliquant des citoyens Dominicains et Haïtiens, les agressions en territoire Haïtien de chauffeurs de poids-lourd Dominicains ; sont des éléments de cette « fait diversion », dissimulant une tendance plus profonde au sein des relations bilatérales et des actions entreprises.

Les relations bilatérales comme champ de recherche doivent être entendu comme un changement d’échelle dans la approche totalisante des relations internationales. Renée Giraultperçoit le genre des relations bilatérales par une variation des échelles d’observation et une multiplication des points de vue. Pouvant ainsi transcender les différents champs, terrains binationaux tels les conversations du sommet gouvernemental, les réalités quotidiennes des populations nationales qui ressentent un impact local des décisions politiques, mais aussi le niveau intermédiaire entrepreneurial en observant des négociations commerciales entre deux groupes industriels nationaux. Le souci méthodologique par un changement d’échelle permet de saisir l’ensemble des phénomènes d’intensité et d’importance variables dessinant les relations entre pays. Dans les relations actuelles entre la République Dominicaine et Haïti ce sont ces discordances entre niveaux intermédiaire, sociétal et du sommet qui permettent de tisser une compréhension des relations insulaires ; les confronter à leur propre cohérence, à leurs décalages, résistances ou avancées entre ces différents niveaux.

 Thomas Gomartdégage trois interprétations possibles d’une relation bilatérale ;

« Premièrement, une relation bilatérale se conçoit comme une pratique diplomatique parmi d'autres ; c'est une modalité d'échange qu'utilisent les dirigeants d'un pays pour conduire leur politique étrangère. Deuxièmement, la relation bilatérale fait figure de sujet de prédilection de l'histoire des relations internationales, qui se penche sur l'ensemble des pratiques diplomatiques ; les conseils méthodologiques pour l'appréhender en ce sens ne manquent pas. Troisièmement, la relation bilatérale peut également se comprendre comme un modèle de perception, de construction et de représentation du réel. »

La situation diplomatique entre les deux pays ne rend pas les relations bilatérales anachroniques bien au contraire ; souvent dans l’histoire des relations internationales elles sont envisagées dans deux registres complémentaires. 

« Premier registre : l'illustration d'une période. Dans ce cas, importe moins la nature des rapports entre les deux pays que le contexte dans lequel ils s'inscrivent. L'idée qui préside à ce type de recherche est relativement simple : en multipliant les études de cas, il est possible de parvenir à une meilleure connaissance de la période. Second registre : le rapport de force. Les relations entre deux pays se résument alors à une dialectique confrontation/coopération. Les phases de tension ou, au contraire, de rapprochement ainsi que les positions intermédiaires sont décrites puis expliquées. » Jean Baptiste Duroselle prévient du risque de description superficielle de se contenter d’analyser le système de causalité interne et d’isoler une relation bilatérale de son environnement ainsi que de ses modalités qui doivent être inclus. Ainsi les seuls échanges diplomatique ne peuvent être l’alpha et l’oméga d’une relation d’Etat à Etat ; dans ce sens les rapports officiels doivent être aussi analysés avec les relations commerciales, financières et l’imaginaire collectif imagée que la société donnée se fait de l’autre peuple en question. Dans le cas de la République Dominicaine – Haïti, la multiplicité des acteurs, l’intérêt privé confrontant l’intérêt national ou l’intérêt commun des deux pays, va dans le sens du dépassement de la seule lecture diplomatique des échanges bilatéraux.

En effet, l’environnement dont Jean Baptiste Duroselle se réfère prend toute son importance dans le cadre spatio-temporel contemporain ; les facteurs extérieurs tels la conjoncture mondiale, les variétés structurelles des économies nationales, la situation des divers marchés dans le monde, la situation géographique, les interactions avec d’autres relations bilatérales voire dans celui d’une communauté des nations régionale ou globale. Des éléments qui nous éloignent d’une histoire figée des relations bilatérales. La République Dominicaine et Haïti siègent à des organisations régionales et internationales communes (OEA, PetroCaribe, CELAC), mais le dialogue d’État à État par des mécanismes institutionnels spécifiques reste fonctionnel.

Les Etats-Unis est le première partenaire économique des deux pays, de plus son poids politique tant en Haïti que en République Dominicaine est indéniable ; il serait justifié de les associer au « troisième homme  » selon les termes De Raymond Aron. Cependant l’intérêt de notre travail réside d’avantage à percevoir le rapprochement avec le voisin insulaire, permettant d’atténuer notamment à long terme les effets économiques que l’Amérique du Nord peut provoquer dans chaque pays, car on observe de part et d’autre une volonté de diversifier son économie et ses ressources. La situation de dépendance envers les Etats-Unis est une pression extérieure indirecte favorisant le développement des relations binationales.

Le poids des structures internes, non dans l’optique réaliste se focalisant sur les États, maispar une notion plurielle des acteurs ; participe fondamentalement à la coopération entre les deux pays.

 L’historiographie des relations entre les deux pays a tenté de poser des « tournants historiques majeurs » qui expliqueraient le décrochage entre les deux pays, le PIB Dominicain est actuellement 7 fois supérieur à l’Haïtien, le décrochage est communément daté aux années 60 période durant laquelle la RD distance sa voisine de l’Est.

Cependant, pour permettre d’analyser ce phénomène statistique, il est important de déconstruire les systèmes de production nationaux, les politiques d’ouverture économique, les sources de compétitivité et les avantages comparatifs distincts. Ainsi on peut percevoir, les racines du décrochage, qui sont nombreuses et anciennes, précédant la décennie 60, période qui fut celle du décrochage comptabilisé. Les sources de ce déséquilibre puisent leur fondement autour des modèles économiques postindépendances (liés indubitablement à des systèmes coloniaux différents).

Aujourd’hui, le changement dans la réalité économique entre les deux pays est palpable ; des migrants haïtiens dans les champs de canne à sucre puis plus récemment dans le secteur du BTP, du tourisme et des services ; une nouvelle réalité économique commerciale et industrielle entre les deux pays s’est développée basée notamment sur l’exportation de biens qui depuis 2006 ne cessent d’augmenter. La balance commerciale, avec le secteur formel et informel, reste en faveur de la République Dominicaine (représentant presque un milliard et demi de Dollars en 2014), cette accélération peut s’expliquer aussi avec un ralentissement des échanges avec les Etats-Unis, qui restent historiquement le premier partenaire commercial de l’île. Mais aussi conséquence directe du dramatique séisme de Janvier 2010.

Le président Fabre Geffrard, le 6 Avril 1861 déclarait : « Le droit d’Haïti à empêcher qu’aucune puissance étrangère s’établisse dans la partie orientale de l’île est incontestable. A parti du moment où deux peuples vivent ensemble sur une même île, leurs destins, en ce qui concerne les tentatives d’invasion étrangères, deviennent nécessairement solidaires. L’existence de l’un se trouve intimement liée à celle de l’autre, et il est inévitable qu’elles s’offrent des garanties mutuelles de sécurité. Supposons la situation où l’Ecosse passerait sans préavis, au pouvoir des russes ou des français, ne dirait-on pas que l’existence de l’Angleterre s’en trouverait directement menacée ? … nos constitutions (ont déclaré) constamment, depuis nos origines politiques, que l’île entière d’Haïti ne formait qu’un seul État. Et ce n’état pas l’ambition de conquête, mais un sens profond de la sécurité personnelle, qui dictait cette déclaration, car les fondations de notre jeune nation professaient en même temps qu’Haïti renonçait à toutes activités qui puissent troubler le régime intérieur des îles voisines. »

 Ne retrouve pas là, l’expression d’un accord donnant-donnant à somme non-nulle ; la souveraineté nationale et la préservation des indépendances hier, la pression migratoire et une division insulaire du travail aujourd’hui, censé apporter stabilité et croissance aux deux protagonistes (selon les discours officiels) atteignant ainsi une perspective de sécurité si convoitée. Robert Axelrod, professeur de science politique à l’Université du Michigan, exprimait ce lien donnant-donnant sous ces mots : "L'amitié est à peine nécessaire pour que se développe la coopération fondée sur la réciprocité. Dans des circonstances favorables, la coopération peut se déclencher même entre antagonistes".

 

Alexandre Munoz-Cazieux

 


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1 réactions à cet article    


  • L'enfoiré L’enfoiré 1er mars 15:50

    Il y a une différence énorme entre les deux pays visible dès l’approche en avion.

    D’un côté des arbres, de l’autre, leur absence.
    D’un côté des touristes, de l’autre leur absence.
    Mais ma visite, date de 22 ans pendant les élections de Balaguer .

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