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Royaume-Uni : les raisons d’un penchant atlantiste au détriment de la construction Européenne

Adhésion tardive en 1972 à l’ex CEE (créée en 1957), hésitation à intégrer la zone Euro, établie en 1999, le Royaume-Uni ne fait manifestement pas partie de la locomotive de la construction Européenne.
Son plein soutien à l’administration Bush dans sa guerre d’Irak, malgré une désapprobation populaire remarquée, ne fit qu’étaler au grand jour la divergence de ses dirigeants avec ses principaux partenaires au sein de l’UE, sur le niveau de priorité à accorder au projet politique de l’Europe, si important pour l’équilibre géopolitique mondial. Analyse.

En avril dernier dans une interview accordée au journal Lyon Capitale, Michel Rocard, ex premier ministre Français, s’exprimait en ces termes : « [mon] rêve [pour l’Europe] a été tué par l’arrivée de la Grande-Bretagne en 1972. Depuis, elle s’est toujours opposée -et toujours avec succès- à toutes les tentatives de faire émerger une Europe politique. A mon avis, il n’y en aura jamais. Il y a une majorité contre au Conseil de l’Europe actuellement ».

 

Certes, ce projet souffre encore d’ambigüité (Europe des nations ou Europe fédérale ?) tant l’histoire des nationalismes dans le vieux continent est pesante  mais, sans prétendre se substituer à Michel Rocard pour expliciter son point de vue personnel, force est de constater que l’attitude hésitante du RU face à la construction Européenne s’explique, pour l’essentiel, par son historique et si spécial penchant atlantiste.

L’atlantisme du RU ou le monde Anglo-Saxon

Américains et Britanniques ont un sentiment d’appartenance à un univers culturel commun : le Monde Anglo-Saxon. Outre la langue commune et l’héritage de l’empire britannique, ils partagent une certaine vision de l’entreprenariat, telle la flexibilité du marché du travail et la déréglementation financière.

Certains analystes ajoutent, un point à ne pas négliger, à savoir le rôle de « La presse populaire anglaise, à l’exception du Daily Mirror, [qui] vénère les EU à peu près autant qu’elle abhorre l’UE » et impute cet état de fait, en partie, à l’influence du magnat australo-américain Rupert Murdoch [1]. Ces propos pourraient paraître excessifs, mais la dernière affaire de Tony Blair, ex Premier Ministre du RU, juste après sa démission le 27/6/2007, les rend crédibles.

En effet, dans son édition du 19/07/2007, The Independent titra : « How Murdoch had a hotline to the PM in the run-up to Iraq war » [2], suite à la décision du RU de rendre public, en vertu du Information Freedom Act, les détails des contacts téléphoniques entre Blair et Murdoch à la veille de la guerre d’Irak et ce, au terme de quatre ans de blocage et l’introduction de recours par un membre de la chambre haute et un journaliste du même journal. Cette publication mit l’accent, notamment, sur la corrélation entre ces entretiens et les attaques particulièrement virulentes de certains journaux britanniques, dont fit l’objet l’ancien président Français J. Chirac, pour son opposition à un mandat de l’ONU, durant les dix jours d’avant-guerre.

L’histoire et le sentiment d’appartenance au monde Anglo-Saxon expliquent-ils tout ? Certainement pas. Aussi faut-il se référer aux intérêts économiques qu’ont les EU, et le RU avec, à maintenir la suprématie du Dollar face à l’Euro, monnaie adoptée depuis 1999 par la première zone commerciale au monde.

Les contraintes liées aux spécificités de l’économie britannique

Pour comprendre les défis auxquels fait face l’économie britannique, un rappel historique s’impose.

Durant la première moitié du 20ème siècle, le RU a souvent eu besoin dans les moments décisifs de son histoire de l’engagement à ses côtés ou de l’aide des EU : le programme "Lend-Lease (*) (Prêt-Bail) [1941-1945], pour ne citer que cet exemple, fut dédié à l’appui économique et militaire des pays "amis » des EU durant la seconde guerre et bénéficia en premier lieu au RU puis à l’ex URSS.

Si le RU finit par sortir victorieux avec les alliés, après la décisive bataille de Stalingrad de janvier 1943 et l’arrivée des troupes américaines sur le sol Européen six mois plus tard, la guerre de Suez de 1956 marqua la fin effective de l’ancien empire britannique.

Comme la France, non encore dotée de l’arme nucléaire dont disposaient déjà les EU et l’ex URSS, le RU dut en effet, malgré sa possession de cette arme dés 1951, cesser le feu et retirer ses troupes sous les menaces des Soviétiques mais aussi des EU, consacrés par la même occasion comme les deux seules nouvelles superpuissances sur la scène internationale. Le premier ministre britannique de l’époque, Anthony Eden, écrivit dans ses Mémoires [3] :

« Nous nous trouvâmes devant une menace autrement redoutable que celle du maréchal [soviétique] Boulganine [emploi de la force pour écraser les agresseurs et rétablir la paix]. Sur les marchés des bourses mondiales, une attaque contre la livre sterling se développait avec une rapidité qui pouvait nous mettre dans une situation économique désastreuse.

Ce furent surtout les spéculations contre la livre sterling sur le marché américain ou par ordre américain qui aggravèrent notre position. Les chiffres furent donnés à la Chambre, ultérieurement, par M. MacMillan, chancelier de l’Echiquier [ministre des finances]. La réserve en dollars du RU s’accrut pendant le premier semestre de l’année. On avait prévu qu’une pression s’exercerait à l’automne sur la livre sterling et pris des mesures à cet égard, mais cette pression s’intensifia considérablement au début de novembre. Nos réserves diminuèrent de 57 millions de dollars en septembre, de 84 millions en octobre et de 279 millions en novembre, ce dernier chiffre représentant environ 15 % de la totalité de nos réserves. C’était une situation catastrophique qui pouvait devenir décisive en quelques jours. »

Quant à la situation économique, le RU dut traverser une crise marquée par le poids de la dette contractée durant la guerre et les difficultés croissantes de son secteur industriel.

L’orientation atlantiste du RU et ses hésitations vis-à-vis de la construction Européenne ne sont donc pas dues à un euroscepticisme primaire, comme on pourrait le croire, mais à la nature des politiques économiques et financières que ce pays dut engager pour se sortir de la crise.

En effet, frappé d’une forte récession en 1980-1981 malgré un prêt humiliant contracté auprès du FMI en 1976 [4], le RU fut contraint, sous Margaret Thatcher (1979-1990), d’emprunter le chemin du libéralisme économique, de la flexibilité du marché du travail et de la déréglementation financière (choix d’une option monétariste(*)).

Si ces choix s’avérèrent salvateurs au cours des années 1990 et permirent au RU d’éviter la récession et d’assainir ses finances publiques, il dut aussi migrer d’une économie fondée sur l’activité industrielle vers une économie de services (73% du PIB en 2007), avec une croissance à deux chiffres des services financiers, dont le poids est passé de 5% à plus de 10% du PIB sur la période 2001-2007, et Londres devenue la 3ème place financière mondiale après New York et Tokyo.

Il n’en demeure pas moins que l’économie de services du RU reste, selon les experts [5], très singulière, au point qu’il lui est difficile de s’intégrer à une coordination internationale des politiques monétaires en réponse à un cycle économique mondial, ni à une zone Euro plus rigoureuse en matière de politique monétaire, sans risquer de perdre son rang de puissance économique de premier plan.

C’est dans ce contexte que le RU dut, dés la fin des années 1990, opérer un rapprochement stratégique avec les EU, au moyen de la fusion de British Petroleum et American Oil Company, donnant naissance à la troisième compagnie pétrolière mondiale, BP-AMOCO [6].

De même, au début des années 2000, British Aerospace Systems (BAES) initia des alliances avec les principales entreprises américaines de l’armement, devenant ainsi l’un des premiers fournisseurs du Pentagone en matériels de défense [7].

Et ce fut le déclenchement de la guerre d’Irak, précipité par les attentats du 11/09/2001 mais communément attribué, aujourd’hui, à la volonté des EU de consolider la suprématie du dollar [8], monnaie de référence des transactions pétrolières, à travers la mainmise sur le pétrole Irakien.

La priorité accordée par le RU à son alliance politico-militaire avec les EU et son hésitation à intégrer la zone Euro, trouvent donc leur explication dans les choix économiques et monétaires des dirigeants britanniques.

Le retour à un monde multipolaire sous les effets de la crise

La démarche unilatérale de l’administration Bush a rendu incontournable le rôle de l’Iran, mais aussi du Pakistan, dans tout désengagement militaire probant des EU d’Irak et d’Afghanistan.

L’éclatement de la crise financière de 2008, a précipité le changement de la stratégie états-unienne par le retour à un monde multipolaire, à travers une meilleure coordination, au sein du G20, des politiques économiques, financières et monétaires pour faire face à la crise et une diplomatie qui se veut désormais « intelligente » (Smart Power) et que certains [9] n’hésitent pas à qualifier de « défi pour l’Europe ».

Pour les volets militaire et sécuritaire, la relance de l’OTAN constitue, pour les EU, la principale alternative au concept d’actions militaires préventives, pour assurer une plus grande maîtrise de l’escalade des conflits (cas de l’Afghanistan et du Pakistan aujourd’hui).

Elle vise, à terme, de constituer sous l’égide des EU, avec l’Europe occidentale et leurs alliés d’Europe de l’Est et Turc, un front, plus cohérent et plus offensif face à la Russie et à la Chine, contre les menaces géopolitiques qui peuvent surgir, notamment au MO et en Asie centrale riches en ressources énergétiques.

L’émergence d’une Europe politique et de la défense est donc, une fois de plus, différée et probablement pour de longues années.

L’Europe, qui dispose, comme le souligne Michel Rocard, du meilleur modèle économique et social, saura-t-elle, non seulement le préserver, mais profiter de la crise pour replacer l’économie au cœur de son projet politique d’union ? Les dirigeants Européens arriveront-ils à en convaincre leurs homologues Britanniques ?

L’aval des Etats-Unis, frappés de plein fouet par la crise, paraît, à la fois, si nécessaire et tellement improbable.

Ben Khabou (10/5/2009)

Sources :

[1] Jean Marc Four (2007) « Tony Blair, l’iconoclaste. Un modèle à suivre ? ». Mis en ligne sur  http://www.diploweb.com/forum

[2] Site Web du journal The Independant

[3] http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/cliotexte/html/crise.suez.1956.html

[4] Journal le Monde (19/04/2009) « Un remake de 1976, année noire, hante le Royaume-Uni ».

[5] Patrick Artus (2002) « Entrée du Royaume-Uni dans la zone euro. À quelle parité ? Quels effets sur la politique monétaire ? Quels dangers pour le Royaume-Uni ? ». Mis en ligne sur http://www.cairn.info

[6] Arthur Lepic (2004) « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne ». Mis en ligne sur  http://www.voltairenet.org/ (Pétrole et ressources énergétiques)

[7] Site http://www.lockheedmartin.com/

[8] Marie Louise Duboin (2004) « La raison cachée de la guerre en Irak : le Dollar ». http://www.amessi.org/La-raison-cachee-de-la-guerre-en

[9] Jacques Charmelot (2009) « Le "smart power" américain, un défi pour l’Europe ». http://www.robert-schuman.org/question_europe.php?num=qe-127

par Ben Khabou mardi 12 mai 2009 - 34 réactions
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  • Par Vilain petit canard (xxx.xxx.xxx.67) 12 mai 2009 10:54
    Vilain petit canard

    Excellente analyse, merci. Il est clair que le RU est amarré aux USA, et que ce n’est pas près de finir. C’est à se demander si ça vaut le coup de les garder dans l’Union Européenne.

  • Par Ben Khabou (xxx.xxx.xxx.141) 12 mai 2009 14:32
    Ben Khabou

    Merci chère PDV,

    Je ne suis, par contre, pas du tout d’accord avec votre vision de politique « multi-polaire » des US. La forme du discours a changé, mais le fond reste le même. Ne continuons pas à nous faire avoir.
    ça me fais plaisir que vous le compreniez ainsi. Pire, cette nouvelle politique risque d’affaiblir encore plus l’UE politiquement. J’ai incorporé un lien sur l’article "Smart Power : un défi pour l’Europe" que je trouve très intéressant même si j’en partage pas toutes les conclusions.
    La responsabilité conjointe des US et de l’Angleterre pour empêcher la construction de l’Europe permet de se reposer la question de la pertinence d’intégration à l’OTAN de la France.....
    Des hommes politiques peu communs (Védrine, Villepin) pensent que ce n’est pas pertinent : un chèque en blanc dont on ne sait où il va mener. Vous ne pensez pas ?

  • Par Ben Khabou (xxx.xxx.xxx.141) 12 mai 2009 19:51
    Ben Khabou

    Tu as raison Traroth. Les citoyens britanniques souffrent énormément du libéralisme. L’un des problèmes majeurs de ce pays est l’inégalité des salaires en plus du recul des libertés syndicales.
    Pour le deuxième point, il n’est pas exclu que la crise actuelle mène à plus de dégâts au niveau social (chômage, précarité de l’emploi, chèreté de la vie). Sans vouloir jouer les alarmistes, les choses sérieuses ne font que commencer : après le choc financier, la crise de l’économie réelle s’installe et il y en a pour un moment !

  • Par Ben Khabou (xxx.xxx.xxx.141) 12 mai 2009 14:24
    Ben Khabou

    Merci Henri pour ces précisions.
    C’est sûr le RU a un bon CV en tant qu’ancienne puissance impériale. Ils ont passé le relais aux EU après la seconde guerre et s’y accrochent depuis pour rester au devant de la scène. Le côté Anglo-Saxon n’explique pas tout, c’est surtout les problèmes économiques qui expliquent leur attitude. L’argument du RU est quelque part cohérent.
    Ce qui est étonnant c’est que d’autres pays de l’UE ont une économie plus solide mais n’osent pas y aller pour affirmer une Europe plus forte comme l’aurait souhaité le Général De Gaulle. Surtout avec l’avènement de la zone Euro (beaucoup moins de risque de pression monétaire qu’avant). Est-ce une question de temps ?

    Je ne voulais pas parler de l’influence du mouvement sioniste dans tous ça. mais c’est sûr qu’il a joué et joue encore un rôle déterminant (Exemple la Déclaration de Balfour

    ) et pas qu’au niveau du RU.

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