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Saddam et les masques de Doujail

La chronique du blédard : le verdict condamnant à mort Saddam vient de tomber. Premières réactions.

Dimanche 5 novembre. Le verdict du « procès » de Saddam Hussein est tombé depuis peu. Dépêches, flashs radios, images télévisées. Des mots et des expressions tournent en boucle. « Condamné à mort », « pendaison », « trente jours pour faire appel », « tirs de joie dans les quartiers chiites », « manifestations sporadiques dans les régions sunnites malgré le couvre-feu », « Tikrit », « il préfèrerait être fusillé »... Sur CNN passe un documentaire qui rappelle les faits, archives à l’appui. On est en juillet 1982, le raïs avec son treillis vert-olive se fait acclamer dans les rues poussiéreuses du village de Doujaïl, « chiite et hostile à la guerre contre l’Iran », explique la voix off. Spectacle de la mise en scène arabe habituelle. La foule, en délire, salue le grand zaïm qui défile. Les pères qui tendent leurs mains ou leurs enfants, les femmes qui hululent et, toujours et encore, Saddam avec son sourire moqueur, son rictus condescendant. Cordon de sécurité, gardes du corps fébriles. Brutaux. Première scène éloquente. Saddam à l’intérieur d’une maison, assis sur un canapé. Une femme vient vers lui et lui tend un verre d’eau qu’il refuse de la main. La femme est surprise mais n’insiste pas. Elle ne propose même pas de goûter l’eau devant lui... Deuxième scène, encore plus terrible. L’attentat contre son convoi vient d’avoir lieu. Saddam harangue la foule. « Les balles des assassins n’arrêteront pas notre pays », clame-t-il. En contrebas, des jeunes en rangs, bras dessus, bras dessous, dansent, le buste haut, les pieds levés, les chevilles inclinées mais surtout, le visage inquiet. Troisième scène. Saddam s’adresse à des suspects alignés par son escorte. « Je n’ai rien fait, ô mon président. J’ai été un soldat loyal », l’implore un vieux. « Je n’ai rien fait, je jeûnais », bégaie un jeune. « Séparez-les et interrogez-les », ordonne Saddam. La caméra capture alors l’insupportable : le masque hagard de ceux qui devinent soudain qu’ils vont mourir.

On connaît la suite. Une centaine de civils arrachés à leurs foyers pour être exécutés. Des hommes, des femmes, des enfants torturés. Les parents des suspects déportés ou parqués dans un camp à la frontière avec l’Arabie saoudite. Et, plus accessoire, mais hautement symbolique, des dizaines d’arbres sciés et des vergers totalement dévastés. Voilà pourquoi Saddam a été jugé. Pour ces condamnations à mort dont il a revendiqué l’entière responsabilité lors d’une audience en mars 2006.

C’est d’ailleurs pour cela que le Tribunal spécial irakien a choisi ce dossier pour le juger - très bien « conseillé » en cela par l’armada de juristes américains dépêchés en Irak depuis son arrestation. Les preuves existent - des condamnations à mort signées de sa main -, les témoignages étaient faciles à recueillir, et, surtout, il n’y a, dans ce drame, aucune responsabilité directe des occidentaux. Rien à voir avec le gazage des Kurdes de Halabja en 1988 ou le massacre des populations chiites en 1991 après la fin de la Guerre du Golfe.

On devine la réticence de l’administration Bush à faire juger Saddam pour des crimes dont les armes employées - en l’occurrence des gaz chimiques - lui ont été fournies par ses amis de l’époque : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne mais aussi l’Allemagne. C’était le temps où Donald Rumsfeld, que l’on accueille aujourd’hui encore à bras ouverts, ici et là, dans le monde arabe, se rendait à Bagdad pour serrer la main du président irakien. Ces rencontres ont été filmées et photographiées mais les habitants du Kansas ou du Missouri n’en ont jamais entendu parler. De même, il faut rappeler que les chiites ont été massacrés en 1991 parce qu’ils se sont soulevés à l’appel de Bush père, lequel - pour des raisons qui n’ont jamais été clairement expliquées - les a abandonnés à leur triste sort. Finalement, juger Saddam pour ses crimes, c’est, quelque part, juger aussi l’Occident. « Saddam Hussein a été condamné à mort pour un crime commis alors qu’il était notre allié », relève ainsi Robert Fisk, journaliste britannique qui fait honneur à la profession.

Peut-on parler de justice à propos de ce procès qui vient de se terminer ? La réponse est bien évidemment négative. Des témoins empêchés de s’exprimer, des avocats de la défense abattus, des juges écartés au prétexte de leur complaisance avec les accusés, tout cela ne fut que parodie orchestrée à partir de Washington. Un spectacle pitoyable voulu par le « libérateur-occupant » qui, on va le croire, jure que ce n’est que coïncidence si le verdict du procès est tombé quarante-huit heures avant les élections législatives américaines. Plus c’est gros et plus ça passe ! Remarquez, il est plus simple de condamner à mort Saddam Hussein que de capturer Ben Laden... Retour à CNN. Un républicain jubile : « Avec cette condamnation à mort, le monde sera plus sûr, affirme-t-il. Les efforts du président Bush portent leurs fruits. La Libye a renoncé aux armes de destruction massive et l’Algérie a vaincu les terroristes ». Sans commentaire. Si, un seul : il s’agissait avec ce procès de juger un criminel. Cette fumisterie en fait déjà un martyr.

Quelques semaines après la fin de l’invasion américaine en Irak, j’ai publié un article évoquant le Nichibei, c’est-à-dire l’amélioration inattendue des relations entre les Etats-Unis et le Japon quelques années à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’y expliquais - ô scandale pour certains confrères - que, se basant sur leur expérience japonaise, les Américains avaient, malgré le caractère illégal de leur guerre, la possibilité de gagner les cœurs des Irakiens en s’employant à leur offrir confort, sécurité mais surtout aussi justice. Mais l’ont-ils voulu ne serait-ce qu’un instant ? A l’heure où l’on compte au moins mille morts irakiens par semaine et où l’on devine que l’hyper-puissance est tentée, soit de diviser le pays en trois zones - qui existent déjà de fait - soit de le confier à un régime fort - c’est-à-dire, pour dire les choses crûment, à un nouveau Saddam (mais pro-américain)- on réalise que ce procès qui vient de s’achever n’est finalement qu’une preuve supplémentaire du gigantesque échec des Etats-Unis. Une aventure néocoloniale qui a très mal tourné. Un fiasco que, d’abord l’Irak et les Irakiens, mais aussi le monde entier, n’ont pas fini de payer.


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7 réactions à cet article    


  • Serge (---.---.221.100) 16 novembre 2006 13:11

    Bon article. Néanmoins la responsabilité individuelle existe. On poursuit le psychopathe et non l’armurier qui lui a vendu l’arme. Les arabes ne doivent pas être considérés comme des personnes indéfiniment mineures, à qui on devrait tout excuser, et qu’on devrait protéger de la possession d’armes parce qu’ils sont trop infantiles. Ces artifices sémantiques sont un peu courts pour excuser une personne morale de son implication dans un crime, qu’elle aurait pu choisir de ne pas commettre si elle avait eu un minimum d’éthique personnelle.


    • Fred (---.---.64.1) 16 novembre 2006 15:36

      La responsabilité individuelle existe oui, la notion de complices également.


    • LE CHAT (---.---.75.49) 16 novembre 2006 13:26

      à quand un procés avec kim jong il ?

      il était plus facile de se prendre à un Irak affaibli par dix années d’embargo ,d’établir un protectorat pour garantir l’apprivisionement en pétrole et de trouver des hommes de paille pour faire croire que l’irak était encore un pays souverain. Je suis d’accord avec l’auteur pour dire que ce procès est une mascarade , comme ont été toutes les élections organisées depuis 2003 .Saddam mérite 1000 fois la peine de mort , mais pas lui plus que d’autres que l’oncle Sam trouve plus fréquentable selon que ça l’arrange , et aurait mérité un vrai procés en terrain neutre , mais problème , il avait annoncé la couleur , d’autres allaient l’accompagner !


      • fati (---.---.2.82) 16 novembre 2006 13:43

        Bonjour M BELKAID, Félicitations pour votre chronique du blédard, je l’ai découverte il y a un mois, depuis je m’en régale. J’apprécie énormement la justesse de vos propos et les nuances que vous apportez au débat quel que soit le sujet. Vu le rouleau compresseur qui s’est mis en marche en France à cause de certains médias, vos articles sont plus que les bienvenus. Bonne continuation.


        • Marsupilami (---.---.223.69) 16 novembre 2006 19:10

          Encore un bon article superbement écrit. Bravo le blédard !


          • moniroje moniroje 17 novembre 2006 12:24

            Même si ce procès est la preuve de l’échec des US en Irak, je pense à mon ami Irakien connu en Algérie : il avait fui son pays natal avec sa femme et sa fille et vivait à Alger en espérant un jour, rejoindre l’Angleterre.

            Il avait fui parce que père de famille, marié, il n’avait pas voulu faire son service militaire (là-bas, ça durait 7 ans si mes souvenirs sont bons.)

            Et pour le punir de cette fuite, ses parents avaient été massacrés un mois après son départ. Mon ami étant évidemment condamné à mort.

            Alors, même si ce procès est une mascarade selon vous, il doit faire du bien à mon ami ; et je suis content que son assassin soit jugé dans son pays et par une justice irakienne (même si celle-ci est selon vous très influencée par les américains ; c’est évident.)

            Je suppose aussi que 50 ans plus tôt, vous auriez fustigé l’intervention américaine en Europe (vrai que dans son ensemble, le peuple français s’était bien accommodé de la présence allemande) et auriez trouvé mascarade que ce procès de Nuremberg orchestré par les vainqueurs (essentiellement américains)

            Débarrasser l’Irak de son tyran entraîne une guerre civile ; en accuser aussitôt l’Amérique de tous ces maux est facile ; et pas étonnant de la part de ceux qui s’en foutaient complètement que des montagnards irakiens paysans soient mitraillés par de beaux Mirages ayant créé des emplois et échangés contre du pétrole : je me rappelle que l’énoncé de ces atrocités commises au nom de notre ami Saddam ne dérangeait pas trop nos repas et nous aimions voir les pilotes irakiens s’entraîner à la base aérienne de Dijon.

            Je ne renie pas l’attitude de la France qui a été la mienne d’avoir dit Non aux Etats-Unis : nous pressentions ces complications post-guerre et nous pouvons dire merci à Chirac d’avoir eu le courage de transmettre le désaccord de son pays avec les US. Je me doute bien que les US y sont allés pour leur intérêt et que Bush a menti pour faire cette guerre.

            N’empêche, pour que l’Irak vive en paix et point sous la botte d’un tyran, je lui souhaite de tout coeur de s’en sortir de cette guerre civile ; et pour s’en sortir de cette guerre civile, il faut de l’ordre et les américains et quelques autres sont sur le terrain pour cela. Qu’ils soient de faux-amis, c’est possible, mais pour l’Irak, mieux vaut un faux-ami sur place qu’un Français à l’abri critiquant l’aide américaine


            • Visiteur Indigène (---.---.180.214) 19 novembre 2006 13:04

              M.Géronimo alias moniroje croit encore que la cavalerie américaine a une mission civilisatrice...L’épisode Custer est pour bientôt...

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