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Saviano et les miroirs d’Italie

Roberto Saviano, l’auteur du best-seller Gomorra sur la mafia napolitaine - 1,2 million d’exemplaires vendus - a déclaré qu’il en a marre de vivre comme un « reclus colérique et suspicieux ». En effet la protection policière, qui ne le lâche jamais, doit être plutôt étouffante. Elle a même été renforcée il y a quelques jours à cause des déclarations d’un mafioso repenti, Carmine Schiavone, qui aurait révélé l’existence d’un contrat posé sur la tête du journaliste par le clan des « Casalesi », le plus redoutable et violent de la mafia napolitaine. Que ferait un pauvre écrivain qui reçoit une telle nouvelle de la part d’un repenti qui n’est rien moins que le cousin de Francesco Schiavone, surnommé « Sandokan », le chef des Casalesi ? Il organiserait sa fuite à l’étranger, ou tout du moins, il l’annoncerait. C’est ce qu’a dit Saviano, bien sûr : il va mettre les adjas, lui, pas envie de prendre un bastos dans le trognon, comme l’aurait dit le vieux Sanantonio. L’annonce a valu à l’attention du public national trois ou quatre jours de boucan d’enfer sur le "héros" Saviano. Tout le monde aux tambours des déclarations, l’Etat, le gouvernement, les politiciens, la droite, la gauche, la police, la magistrature, les journalistes, les pompiers, la Croix-Rouge, la statue de San Gennaro et le pensionnat de Bologne pour comédiens à la retraite : « Il faut sauver Saviano », lequel se baladait peinard à la Buchmesse de Francfort entouré de quatre flics allemands costauds et armés comme des Panzer Tiger.

Malheureusement, les choses en Italie son rarement telles qu’on les voit et il s’agit de faire attention aux détails. La « révélation » du camorrista repenti est en fait celle d’un médecin qui avait pris soin de Carmine Schiavone. Le toubib en question avait révélé à un gradé de la police judiciaire que le repenti avait appris l’existence d’un plan de la Camorra pour tuer Saviano à la manière sicilienne, c’est-à-dire le faire sauter à la dynamite sur l’autoroute, dans le style de l’attentat contre le juge Giovanni Falcone. Les seuls à avoir eu l’idée de demander directement à Schiavone ce qu’il en était de cette histoire, ont été le procureur adjoint du parquet de Naples Franco Roberti et le juge de l’antimafia Antonio Ardituro. Et bien sûr, le repenti leur a expliqué que lui, d’une surprise si sympa pour Saviano, il en savait que dalle. Ça a fichu le bazar dans les médias, d’autant plus qu’à un talk-show qui s’appelle Matrix, un boudoir télévisé pour la causette publique, on avait annoncé le scoop de la dernière heure : un fax que Sandokan, renfermé dans la prison d’Opera, aurait envoyé le 11-Septembre dernier demandant à son avocat de dénoncer « le grand romancier » Saviano pour diffamation. Le criminel avait été froissé de la comparaison dont il avait été objet avec le terroriste Arkan. Malheureusement, selon les magistrats, aucune trace du fax. S’il existe pour de bon, personne ne le sait.

C’est que tout cela est un jeu classique de miroirs à l’italienne, avec multiplication médiatique des reflets illusoires. D’autant plus que la savianesque saga a l’air de rapporter pas mal de fric et de notoriété à tout un tas de personnages : la camorra désormais est une marchandise qui se vend bien, un petit eldorado pour maisons d’éditions et boîtes de productions de spectacles péninsulaires qui se sont jetées dessus en flairant le business. De Gomorra on a tiré un film qui va participer aux Oscars hollywoodiens, une pièce de théâtre qui fait le tour de la nation, nombre de lectures et de performances dans les salles des villes de province, une émission de radio sur la troisième chaîne publique où intellos et acteurs plus ou moins en quête de gloire lisent des passages. Sans oublier l’avalanche de bouquins sur le sujet. Voilà quelques titres : O’ sistema (Le Système), Acqua storta (L’Eau tordue), L’Empire de la camorra, La Vie violente du boss Paolo Di Lauro. L’auteur des deux derniers ouvrages s’appelle Simone Di Meo, journaliste napolitain spécialisé dans les enquêtes sur le crime organisé. Or, que dit M. Di Meo ? Que Gomorra n’est pas entièrement, selon une expression italienne, « farine du sac » à Saviano. Il le nargue pour « avoir raconté des bobards en voulant se faire passer pour un jeune homme sans taches et sans reproches qui a défié la mafia pour achever une description du dedans.

En fait, à Naples, il suffit de demander aux collègues journalistes et photo-reporters : personne n’a jamais vu Saviano sur les lieux d’un crime. Ni sur sa mobylette ni sur ses jambes. Sur l’affaire des plagiats, vrais ou présumés, de Saviano, ça fait deux ans que sur les sites internet des journalistes antimafia italiens on s’est bien marré, chacun apportant son petit témoignage venimeux. Enfin, Gomorra serait en bonne partie le résultat d’une astucieuse et patiente œuvre de copier-coller de dossiers judiciaires et articles des canards locaux. Les magistrats antimafia ne se font certainement pas casquer pour avouer que tout ce qui est rapporté dans Gomorra, eux, ils le savent bien depuis belle lurette. Ce qu’on reproche à Saviano c’est de ne pas avoir rendu à César ce qui est de César, ni d’avoir jamais vraiment mouillé son pif dans la fange. Comme quoi, Saviano se promène avec une escorte de poulardins aux trousses tandis que ses collègues quotidiennement menacés par les « camorristi » n’ont qu’à s’adresser à la Madone de l’Arco. D’ailleurs, en novembre 2006, quelques jours après la parution de Gomorra, l’agence de presse Adnkronos renseignait sur la décision de l’éditeur, Mondadori, d’ajouter aux éditions successives de l’ouvrage le rappel d’une source d’information qui avait été « oubliée » par l’auteur.

Sur ce, Di Meo a tenu pendant près de deux ans un blog dédié aux gestes de Saviano. Le héros, pour sa part, a déclaré dernièrement (à L’Express aussi) : « Je n’ai pas peur de mourir. Je sais qu’ils me feront payer, peut-être dans dix ans, mais je sais que cela arrivera. Ou alors ils décideront de détruire mon image, quitte à soudoyer des journalistes locaux pour qu’ils attaquent ma crédibilité ». Détail : dans la bio professionnelle de Di Meo, on trouve qu’il a travaillé pour "Italiani nel mondo Channel", la télévision par satellite d’une association homonyme dont le président est Sergio De Gregorio. Et qui c’est ce gars ? Un sénateur de Forza Italia, président de la délégation italienne auprès de l’assemblée parlementaire de l’Otan, qui avait été élu en 2006 à la Chambre des députés sous les drapeaux du parti de l’ancien juge de Mani pulite Antonio Di Pietro et par la suite devenu berlusconien. En juin 2007, il a été mis sous enquête pénale par les magistrats de l’antimafia napolitaine pour violation présumée de la loi sur le recyclage et complicité avec la Camorra, en 2008 par le parquet de Rome pour un soupçon de corruption.

Mais enfin, les fils ne portent pas les fautes des pères et non plus les journalistes celles des politiciens patrons de télévisions. Question presque biblique celle-là. A propos, on s’attendait à ce que le pape Benoît "treize et trois" dise son mot sur le crime organisé dimanche dernier lors de sa visite à Pompei, au cœur même d’un des territoires des "camorristi". Il a parlé des progrès de l’anticléricalisme. Sur la Gomorrhe italienne pas un verbe, un adjectif, un soupir « pour ne pas vexer les honnêtes gens qui demeurent ici », a fait savoir le bureau de presse du Saint-Siège. Au vu et au su des anticléricaux.


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2 réactions à cet article    


  • italiasempre 21 octobre 2008 11:07

    Bonjour signor Lucidi

    "Sur ce, Di Meo a tenu pendant près de deux ans un blog dédié aux gestes de Saviano. (...)
    . Détail : dans la bio professionnelle de Di Meo, on trouve qu’il a travaillé pour "Italiani nel mondo Channel", la télévision par satellite d’une association homonyme dont le président est Sergio De Gregorio. Et qui c’est ce gars ? Un sénateur de Forza Italia, président de la délégation italienne auprès de l’assemblée parlementaire de l’Otan, qui avait été élu en 2006 à la Chambre des députés sous les drapeaux du parti de l’ancien juge de Mani pulite Antonio Di Pietro et par la suite devenu berlusconien. En juin 2007, il a été mis sous enquête pénale par les magistrats de l’antimafia napolitaine pour violation présumée de la loi sur le recyclage et complicité avec la Camorra, en 2008 par le parquet de Rome pour un soupçon de corruption. "

    Pardonnez-moi, je ne comprends pas tres bien ce que vous reprochez a Saviano, et a Di Meo aussi d’ailleurs...

    www.informazione.it/c/d76f75d8-b910-45e7-b87c-88ae300fa90c/Presentazione-del-libro-Limpero-della-Camorra-di-Simone-Di-Meo-Newton-Compton-NAPOLI-4-marzo


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 21 octobre 2008 11:43

      Votre 4 eme paragraphe me semble pertinent et exact.

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