Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > International > SCRS : Perspectives sécuritaires 2018 – Risques et menaces éventuels (...)

SCRS : Perspectives sécuritaires 2018 – Risques et menaces éventuels (II)

Chapitre 1 – La Chine : des années dangereuses en perspective

Prédire l’avenir de la Chine est un jeu risqué. Il est généralement admis que l’histoire de la Chine évolue de façon cyclique, de longues périodes de stabilité étant suivies de périodes de chaos ou de changement révolutionnaire occasionné par la perte de légitimité des instances dirigeantes. Comme pour tout régime autoritaire qui instaure des politiques et des institutions fragiles, il est difficile de prédire à quel moment de tels changements se produiront. Même si l’on croit qu’un élément ou même l’ensemble du régime doit céder à un moment donné, la mobilisation autoritaire peut toujours permettre de retarder une telle éventualité. Pour les dirigeants de tels régimes, ce sont en fait les caprices de la démocratie qui risquent d’entraîner des changements soudains et injustifiés.

Le risque d’un effondrement du gouvernement a disparu sous le régime de Deng Xiaoping, qui a su apporter des réformes ou des adaptations par vagues à mesure que son pouvoir augmentait. Il en a été de même avec ses successeurs, qui ont toutefois adopté une approche plus progressive. En fait, M. Deng avait le sens de la temporalité. Par exemple, il a conclu une entente prévoyant le maintien pendant 50 ans du système économique de Hong Kong et a reporté « à la prochaine génération » le règlement des conflits territoriaux entre la Chine et le Japon. Dans le même ordre d’idées, les deux rapports les plus influents sur les réformes apportées par l’administration Hu‑Wen étaient intitulés « La Chine en 2030 ». Par contre, Xi Jinping n’a pas établi d’échéancier de ce genre alors qu’il consolide son emprise sur le pouvoir. Les régimes autoritaires n’ont pas de date limite et n’envisagent aucune échéance, alors que les démocraties sont à la merci de cycles électoraux. En Chine, c’est souvent la combinaison de cycles stratégiques et dynastiques qui guide les travaux des analystes. Lorsqu’on parle de cycles stratégiques, on pense au règne de Mao et aux vicissitudes de la réforme amorcée en 1979. Quant aux cycles dynastiques, ils expliquent l’obsession des dirigeants de maintenir le régime à tout prix.

Un soulèvement des classes inférieures est toujours possible en cas de perte manifeste de légitimité du régime. Toutefois, les instruments de contrôle politique (campagnes massives et technologie) dont dispose un régime coercitif et riche en ressources sont redoutables. Réformer le régime à partir des échelons supérieurs est totalement exclu, comme en témoignent les tentatives de Mao, qui se sont avérées désastreuses non seulement pour ses collègues, mais pour la population en général. Sous le régime de Deng Xiaoping, le sort réservé à ses deux lieutenants successifs, Hu Yaobang et Zhao Ziyang, qui ont tenté de faire changer les choses en 1986 et 1989, a montré encore une fois à quel point de tels efforts étaient vains. Xi Jinping a souligné qu’il fallait absolument éviter que la Chine et le Parti communiste chinois (PCC) connaissent le même sort que l’ex‑Union soviétique sous Mikhaïl Gorbatchev.

Au cours des trois premières années de ce que l’on peut maintenant appeler le règne de Xi Jinping, la rigueur du régime n’a fait que s’amplifier. On sait maintenant que la Chine ne deviendra jamais un état de droit (le Parti et la bureaucratie de l’État gouvernant plutôt par décret), alors qu’il subsistait jusque‑là une certaine lueur d’espoir. La répression des activistes de toutes sortes et des conseillers juridiques qui osent les défendre s’est intensifiée dans une mesure inégalée depuis la mort de Mao. Même l’idée de gouvernance collective a été abandonnée, les collègues de M. Xi étant apparemment intimidés par la campagne anticorruption. Ce dernier est d’ailleurs de plus en plus désigné sous le nom de « grand dirigeant ». Les services de sécurité d’État chinois étendent leur influence à l’étranger, c’est‑à‑dire jusqu’à Hong Kong, en Thaïlande, en Australie et même aux États‑Unis. La réforme qui, il y a trois ans à peine (2011‑2012), semblait vouloir prendre la forme d’une réorganisation majeure des institutions de haut en bas, se résume en fin de compte à une myriade de petits changements administratifs et techniques, personne ne voulant apparemment s’ériger en porte‑étendard d’un projet de réforme plus vaste. On assiste à une renaissance de l’idéologie communiste, alors que les réalisations des années 1950 et l’image de Mao comme figure de proue sont ramenées à l’avant‑scène et alimentent la machine de propagande du Parti. Si Xi Jinping a accusé Gorbatchev d’être un liquidateur, il cherche à se poser en tant que force « restaurationniste » du PCC, pour reprendre le terme employé à l’époque de Lénine et de la dynastie Qing.

https://www.csis.gc.ca/pblctns/ccsnlpprs/2016/2016-06-03/chap-01-fr.php

Grandes tendances qui influent sur la scène politique chinoise et qui sont susceptibles de perforer l’armure que Xi Jinping a réussi à recréer

Revers de fortune pour l’économie chinoise

L’auteur appartient à l’école de pensée qui croit qu’après avoir fait un énorme battage autour de la croissance miraculeuse de la Chine, les observateurs internationaux exagèrent maintenant l’état d’urgence économique dans lequel se trouverait le pays. Le ralentissement de la croissance était non seulement prévu, il était même souhaité, du moins par certains dirigeants de l’ancien gouvernement qui préconisaient la réforme. Le cadre dans lequel s’opère la transition (d’une économie dont la croissance repose sur les ressources et les investissements à une économie de consommation axée sur les services et la haute technologie) se heurte toutefois à des obstacles. La réglementation des marchés boursiers et la libéralisation de la devise ont, de toute évidence, été mal gérées. Les inquiétudes relatives au ralentissement de la croissance ont mené, en 2015, à une autre vague d’emprunts pour stimuler l’économie. Cette mesure n’a toutefois pas été accompagnée de la croissance qu’elle avait permis de soutenir jusque‑là. Autrement dit, malgré la stimulation effrénée de l’économie par le gouvernement chinois, la croissance ralentit.

Les instances dirigeantes chinoises voient donc se ternir l’aura d’invincibilité en matière de gouvernance qui les protégeait. Au mieux, il s’agit d’un désastre du point de vue des communications. En mettant les choses au pire, la situation témoigne d’une mauvaise compréhension des règles de l’économie par les dirigeants, qui croient pouvoir exploiter un régime de marché attrayant à l’échelle internationale tout en prenant des mesures musclées pour corriger ce même régime. Ces difficultés économiques sont à l’origine d’un autre phénomène : les entreprises de la Chine ayant des liens à l’échelle internationale et les citoyens chinois ayant des actifs à protéger se précipitent vers l’étranger. Comment interpréter autrement la sortie de capitaux de 1,1 billion de dollars américains par annéeNote de bas de page1 qui dépasse maintenant les 100 milliards de dollars américains par mois ? Les explications données, c’est‑à‑dire que les entreprises et les particuliers abandonnent progressivement leurs paris sur le cours du dollar en prévision d’une levée sur la restriction à l’achat de dollars, que les autres devises détenues dans les réserves de change de la Chine sont dévaluées et que les données d’exportation sont fabriquées, ne formulent aucune hypothèse et ne font que décrire la façon dont les sorties de fonds s’effectuent.

Il n’existe aucune justification rationnelle à cet exode, si ce n’est deux facteurs psychologiques. Premièrement, on croit que le dollar continuera de s’apprécier et que le yuan cessera d’être ancré sur le dollar et sera donc dévalué, que ce soit un objectif ou non des instances dirigeantes. Deuxièmement, on craint de plus en plus que les mesures arbitraires prises par les dirigeants chinois menacent la richesse acquise et les entreprises. La classe moyenne supérieure et les entrepreneurs chinois, qui ont souvent des relations en haut lieu, ont toujours vu la corruption comme un mal nécessaire dans les relations d’affaires et comme un moyen d’accéder à la fortune. C’est aux classes inférieures que la corruption déplaît. La campagne dirigée par Xi Jinping et Wang Qishan, chef de la redoutée Commission centrale pour la discipline du PCC, a déclenché un exode des capitaux semblable à celui qui a été observé en Amérique latine.

Les revendications de la Chine en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale mettent sérieusement à l’épreuve la résolution de la communauté internationale

À première vue, le contexte de l’enjeu est rassurant. La Chine a certes déjà flirté avec plusieurs lignes rouges, mais sans jamais les dépasser, sauf dans le cas du Vietnam (1974, 1988 et 2014), un pays sans alliés. Quant aux économies voisines, elles entretiennent des liens tellement étroits avec la Chine qu’elles agissent en tant que frein — même le Japon, le pays qui aurait le plus de raisons de forcer la Chine à dévoiler son jeu plutôt que d’avoir à faire face plus tard à une superpuissance militaire. De leur côté, les États‑Unis ont fait des concessions tacites établissant des « zones grises » en tolérant les positions fermes de la Chine sans que l’alliance prenne de contre‑mesures. Il existe actuellement trois zones grises. La première porte sur l’incursion dans les eaux sous le contrôle administratif du Japon situées près des îles de Senkaku (ou Diaoyu) — d’abord à l’aide de bateaux de pêche, puis de bateaux munis d’armement léger des forces navales de la Chine et, enfin, en décembre 2015, d’une première frégate armée. Une autre zone grise a trait à la crise qui perdure depuis juin 2012 dans l’atoll de Scarborough aux Philippines : tout en se gardant de déclencher un conflit militaire direct, la Chine a bloqué l’accès des Philippins à la zone. Quant aux États‑Unis, ils n’ont pas tenu la promesse qu’ils avaient faite au début de 2013 d’assurer aux autres pays concernés le libre accès à leurs îles. Une troisième zone grise concerne la liberté de navigation, que ce soit par voie maritime ou aérienne. Même si les États‑Unis contestent les restrictions imposées par la Chine, les actions de cette dernière ont un effet de dissuasion sur les autres pays, qui manifestent leur opposition en paroles seulement.

La situation comporte de nombreux dangers imminents. D’abord, doutant de la mesure dans laquelle les États-Unis peuvent donner suite à leurs engagements, les alliés de Washington dans la région, surtout le Japon, pourraient être tentés de les remettre en question. Ensuite, même si l’administration Xi reprend petit à petit le contrôle de l’opinion publique en Chine et ravive le sentiment nationaliste, le régime n’est pas à l’abri d’un revers sur le plan de la souveraineté et de la fierté nationale. C’est peut‑être effectivement la crainte d’une réaction plus vive de la part des Chinois qui a empêché le Japon de manifester son opposition dans la région. Enfin, le risque qu’un conflit éclate accidentellement augmente. L’installation récente par la Chine de missiles surface-air dans les Paracels ne fait qu’accroître cette possibilité.

Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, les États‑Unis ont réorienté leur stratégie en Asie‑Pacifique afin de privilégier la stabilité plutôt que le changement. Cette concession a connu énormément de succès jusqu’à la fin de 2009, mais est maintenant contestée par la Chine. D’ailleurs, les secteurs possibles de coopération entre les deux pays — Corée du Nord, politique sur les changements climatiques, FMI, négociations à l’ONU — se font de moins en moins nombreux. Xi Jinping semble aussi avoir un problème de crédibilité — sa déclaration en septembre 2015, alors qu’il était en visite aux États‑Unis, selon laquelle la Chine n’avait aucune intention de poursuivre la militarisation dans la mer de Chine méridionale ressemble à celles de Vladimir Poutine au sujet de la crise en Ukraine.

Contestation politique au sein même du régime

Xi Jinping semble croire que resserrer son emprise sur les médias, les organismes de propagande et de surveillance et le système judiciaire, faire en sorte que le Parti contrôle toutes les administrations et regrouper tous les dossiers sous son autorité personnelle constituent les seuls moyens d’éviter l’affaiblissement du régime et, ultimement, la chute du PCC. En 2012‑2013, son plus proche adjoint, Wang Qishan, avait conseillé aux cadres à plusieurs reprises de lire les œuvres d’Alexis de Tocqueville. L’observation de Tocqueville qui s’applique le plus à la Chine est, bien sûr, celle selon laquelle les régimes courent des risques plus grands lorsqu’ils entreprennent des réformes. L’équipe de gouvernance formée de MM. Xi et Wang lutte contre la corruption politique, ce qui lui permet d’exercer un contrôle, modifie de façon subtile les règles qui, souvent, ne sont pas appliquées intégralement, et refuse catégoriquement toute réforme politique.

Il s’agit d’une combinaison dangereuse. Selon un expert chinois haut placé, Xi Jinping tente d’incarner à la fois Mao, le Grand Timonier imprévisible, et Zhou, l’administrateur méticuleux. Le premier ministre Li Keqiang est tellement peu visible que même les rumeurs à son sujet sont maintenant très rares, comme si sa présence importait peu. Par ailleurs, M. Li se rend rarement à l’étranger, ce qui n’est pas le cas de M. Xi.

Bien que les politiques régressives de M. Xi rappellent l’ère maoïste, elles ne représentent pas pour autant un retour à l’idolâtrie de Mao. En tant que figure dominante, il est vrai que Mao a un effet dissuasif sur ceux qui seraient tentés d’apporter des changements politiques, mais il ne faut pas en faire de nouveau une idole. D’ailleurs, on semble voir apparaître les éléments d’un culte de la personnalité autour de M. Xi. Ce ne peut qu’être intentionnel. En fait, l’entrevue hautement inhabituelle qu’il a accordée à une revue chinoise en 2000, intitulée « Comment je suis entré en politique »Note de bas de page2, semble être une reprise de la célèbre entrevue avec Mao réalisée par Edgar Snow en 1936Note de bas de page3. Ce qui paraît clair, c’est que Xi Jinping ne peut se permettre de renoncer au pouvoir absolu qu’il a réussi à instaurer de nouveau. Il risquerait de faire face à une puissante réaction de la part de ses collègues et de tous les activistes qui le craignent en ce moment, puisque sa modération serait interprétée comme de la faiblesse. Son équilibre psychologique constitue un véritable enjeu pour l’avenir. L’homme s’est montré docile, souple et très capable de gérer les contradictions, y compris au sein de sa famille proche (sa fille bien‑aimée étudiant depuis longtemps à l’Université Harvard, ce qui va tout à fait à l’encontre de ses préceptes). Toutefois, l’obséquiosité, la sous‑estimation des réalités économiques et le culte de la personnalité sont des éléments qui ont mené à la déchéance de Mao Zedong et du pays. Fait intéressant, Xi Jinping n’a jamais reconnu publiquement avoir commis une seule erreur.

Les risques psychologiques associés au pouvoir absolu sont très réels. M. Xi a mis fin à la trêve tacite qui empêchait les dirigeants du Parti d’obtenir l’élimination ou l’emprisonnement de leurs pairs. Tout échec évident de la politique étrangère ou économique de la Chine pourrait entraîner une contestation de son pouvoir au sein même du régime — ou l’adoption de méthodes autocratiques encore plus rigoureuses. Il y a deux ans seulement, on pariait que Xi Jinping s’orienterait vers un « léninisme consultatif », principe selon lequel les dirigeants s’appuient sur l’avis d’experts et des classes inférieures pour prendre des décisions ou rendre des arbitrages. Ce n’est plus le cas.

Scénarios possibles pour les deux prochaines années

Les perspectives pessimistes évoquées précédemment permettent d’échafauder les scénarios suivants. Des réserves s’imposent toutefois quant à la vitesse à laquelle certaines tendances pourraient s’installer.

Économie en déroute et conséquences

Même ce scénario inquiétant ne laisse pas présager une véritable crise monétaire ou économique. Les autorités ont plusieurs cordes à leur arc pour faire face aux conditions défavorables : utiliser les réserves de change accumulées pour renforcer encore davantage la compétitivité commerciale ; révoquer certaines mesures de libéralisation des capitaux en Chine ou ailleurs, soit ouvertement, soit au moyen de « règles » administratives. À l’heure actuelle, ce n’est pas le compte des opérations avec l’étranger qui représente le plus grand risque — l’excédent commercial compensant la fuite importante des capitaux — mais bien l’accumulation de la dette intérieure. Le gouvernement a le choix de prendre des mesures de resserrement, qui favoriseront la libéralisation économique continue, mais risqueront d’avoir de sérieuses conséquences sociales et politiques, ou de relâchement de la politique monétaire, qui déplaceront à l’étranger une partie du fardeau de l’ajustement et obligeront la réimposition de contrôles des mouvements de capitaux plus officiels ou officieux. La montée du dollar pourrait faire contrepoids au risque politique. D’autres devises, comme le yen et l’euro, sont plus vulnérables à la faiblesse du yuan sur le plan de la compétitivité commerciale.

Le scénario que nous envisageons pour les deux prochaines années comporte deux volets. Dans un premier temps, le yuan se déprécie et entraîne une fuite des capitaux — notamment des acquisitions importantes à l’étranger par de grandes entreprises ainsi que l’accélération des achats de biens immobiliers par des Chinois riches. Dans un second temps, le régime réagit en imposant encore plus de freins et en dissociant la Chine des marchés de capitaux mondiaux, d’où une baisse des acquisitions à l’étranger et, ainsi, la réduction ou l’annulation des liens actuels — comme le marché du yuan « offshore » (extraterritorial), la connexion établie entre les bourses de Shanghai et de Hong Kong ou les accords de swap avec les banques centrales.

Par ailleurs, le second volet de ce scénario émousserait tout désir de coopération internationale que pourrait avoir la Chine. Son mercantilisme et ses pratiques de dumping susciteraient une opposition plus vive, étant donné que le facteur compensateur, soit l’investissement de capitaux, serait moins important.

Sur le plan politique, les répercussions sont évidentes. Le statut de monnaie de réserve que le FMI a accordé au yuan, mais qui ne sera confirmé officiellement qu’en octobre 2016, pourrait être menacé. D’ici là, l’équilibre sur la scène intérieure entre les sociétés d’État ou les secteurs protégés, d’une part, et l’entrepreneuriat privé ou la nouvelle économie, d’autre part, est devenu plus important que les débats sur la libéralisation des échanges internationaux. L’économie de la Chine, qui s’orientait dans un tout autre sens que celui du régime de plus en plus isolé, est en train de s’y arrimer.

Ce scénario ne présage rien de bon à plus long terme. Il ne permet pas de justifier une libéralisation politique et étouffe les sources de croissance externes. On compte donc davantage sur les forces du marché intérieur et l’intervention de l’État. Quoi qu’il en soit, à court terme, ce scénario est quand même viable, surtout si l’économie mondiale tombe en récession et que d’autres grandes économies se livrent à la concurrence monétaire ou au mercantilisme. Aussi à court terme, l’économie de la Chine n’est pas moins concurrentielle. Au contraire, son excédent commercial qui ne cesse de gonfler contribue à restreindre la croissance mondiale et pourrait représenter un problème important à l’extérieur de la Chine.

L’économie de la Chine, qui s’orientait dans un tout autre sens que celui du régime de plus en plus isolé, est en train de s’y arrimer.

Sur le plan stratégique, Xi Jinping adopte des politiques fondamentalement axées sur le Parti, alors que, sur le plan économique, il opte pour le laissez‑faire. Cette attitude aurait pu fonctionner dans l’économie à faible revenu d’il y a dix ans. Par contre, des choix plus clairs doivent être faits dans le monde actuel où l’économie et les finances sont interdépendantes, la technologie prend plus de place et les réseaux ouverts sur le monde extérieur sont plus nombreux. Malheureusement, sur le plan politique, ces réalités sont tout à fait contradictoires avec la façon dont Xi Jinping a évolué depuis le début de son mandat : il ne peut se permettre de menacer les membres de la classe dirigeante que parce qu’il garantit leur survie collective.

Obliger la Chine à dévoiler son jeu dans le cadre de ses revendications maritimes

Étant donné que M. Xi privilégie la gestion rigoureuse de toutes les questions touchant l’opinion publique et les médias et rejette catégoriquement la démocratie, il n’est pas étonnant que l’hostilité politique croissante envers la Chine des pays asiatiques voisins le laisse indifférent. Il doit plutôt tabler sur les victoires au sol remportées par la Chine au cours des dernières années.

Le problème, c’est qu’il n’y a peut‑être plus beaucoup de victoires faciles pour la Chine. La relation avec Taïwan en est un exemple. La Chine a effectué un important rapprochement avec Taïwan, mais même le président taïwanais sortant, Ma Ying-jeou, qui s’accroche au consensus de Singapour de 1992 et à la formule « une Chine, deux interprétations »Note de bas de page4 afin de décourager les velléités indépendantistes après son départ, n’a pas réussi à faire progresser les relations politiques avec la République populaire de Chine (RPC) pendant son mandat. La Chine est peut‑être déjà allée trop loin en établissant la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) dans la mer de Chine orientale, même si, pour l’instant, elle n’insiste pas sur sa mise en œuvre complète. Concrètement, la Chine a acquis l’accès aux eaux territoriales des îles Senkaku (ou Diaoyu), alors que les autorités japonaises empêchent leurs propres pêcheurs d’accéder à ces eaux. À l’aide d’un navire quasi militaire, la Chine flirte à nouveau avec la ligne rouge — un pas de plus serait extrêmement risqué. Dans la mer de Chine méridionale, Beijing est sur le point de se doter de moyens de surveillance et même d’interdiction aérienne dans une certaine mesure. Il sera donc plus difficile de s’en tenir aux protestations verbales lorsque les États‑Unis adopteront la doctrine de libre navigation. Pourtant, un affrontement aurait de vastes répercussions. Quant aux voisins asiatiques, ils sont pratiquement tous en train de se réarmer.

Une première épreuve pour la Chine pourrait venir au milieu de 2016. Si le tribunal international tranche en faveur des Philippines, il est presque certain que la Chine contestera la validité de la décision et qu’elle ne la mettra pas en œuvre. À quoi faut‑il alors s’attendre ? Avec l’éventuel soutien d’un groupe effacé de partenaires asiatiques qui souhaitent que les États‑Unis renouvellent leur engagement à l’égard des alliances qu’ils ont conclues dans la région, les Philippines pourraient préparer une contestation concrète qui pourrait sembler pacifique : obtenir le droit de navigation et de réapprovisionnement dans les îlots auxquels les navires de l’Administration des océans ou de la garde‑côtière chinoise ont bloqué l’accès. Une telle contestation est beaucoup plus probable que le déclenchement, largement prédit par les analystes, d’un conflit entre la Chine et le Vietnam. Bien que le Vietnam ait lancé une vaste campagne de diplomatie publique, il n’a pas porté l’affaire devant les tribunaux, espérant plutôt arriver à un règlement à l’amiable. Contrairement à la Crimée ou au Donbass, aucun groupe activiste aux actions incontrôlables n’est intervenu dans cette affaire. Le Vietnam est donc mieux placé pour obliger la Chine à dévoiler son jeu. Comme les États‑Unis sont en pleine campagne présidentielle, les réactions de Washington sont plus difficiles à prévoir.

Le dossier de Taïwan représentera, de toute évidence, une deuxième épreuve pour la Chine. Ayant choisi de contenir l’opinion publique à Hong Kong, il lui sera difficile de laisser le nouveau président de Taïwan, Tsai Ing-wen, donner libre cours à ses sentiments nationalistes, et encore moins, exprimer des visées indépendantistes. Dans les deux cas —Hong‑Kong et Taïwan — la perception d’un retour de la Chine à un régime plus autoritaire a mobilisé plus que jamais depuis 1989 l’opinion publique taïwanaise contre la RPC.

Le dossier de la Corée du Nord pourrait constituer une troisième épreuve. Il serait tentant de voir les récentes actions de la Corée du Nord — un quatrième essai nucléaire et la mise en orbite d’un satellite à l’aide de ce qui a été qualifié de missile balistique — comme la simple poursuite d’une tendance existante. Pourtant, la crédibilité des États‑Unis est en jeu, tout comme celle de la volonté de coopération de la Chine sur le plan stratégique. La Corée du Nord, les changements climatiques et le statut de la Chine au sein du FMI sont les seuls trois secteurs de véritable coopération entre Beijing et Washington. Toutefois, le plan de coopération sur le climat a été renversé aux États‑Unis (à la suite d’une décision de la Cour suprême) et la coopération sur les questions monétaires risque de se dégrader vu la nouvelle conjoncture économique en Chine. Il reste le dossier de la Corée du Nord, et ce, seulement si la Chine accepte d’imposer des sanctions plus sévères. Bref, d’ici l’an prochain, la Chine a le choix soit de se mettre les États‑Unis à dos dans un autre dossier encore, soit de défier les dirigeants de la Corée du Nord, avec toutes les conséquences désastreuses que ces options pourraient entraîner : d’une part, perdre un atout en jouant dans la main des États‑Unis et, d’autre part, déstabiliser la péninsule coréenne. Par contre, la Chine exercerait momentanément une influence sans précédent sur la Corée du Sud, bien qu’il ne soit pas garanti qu’elle puisse la maintenir. Dans une telle situation, une dégradation des relations avec les États‑Unis semble être le scénario le plus plausible.

Une lutte de pouvoir aux échelons supérieurs

Il s’agit d’une hypothèse intéressante. Le fait que Xi Jinping a réussi à se réapproprier le pouvoir absolu, son utilisation de la campagne anticorruption à des fins politiques, la menace de plus en plus importante qu’il fait peser sur la tranquillité et la prospérité de la classe moyenne supérieure chinoise ainsi que les conséquences sur le plan social du ralentissement sectoriel dans certaines régions particulières sont autant d’éléments susceptibles de constituer d’importantes sources de mécontentement. La mesure exceptionnelle dans laquelle M. Xi arrive à contrôler l’opinion publique et les médias pourrait en fait entraîner une situation explosive. Un rival qui arriverait à asseoir sa légitimité pourrait soudainement obtenir beaucoup d’appuis.

Une telle éventualité n’est pas inconcevable. Au cours des dernières années, Bo Xilai et Zhou Yongkang ont effectivement tenté de se poser en rivaux, d’abord conjointement, puis successivement.

Toutefois, les statistiques disponibles tendent à écarter cette possibilité. Aucun numéro deux (ni trois, ni quatre d’ailleurs) du PCC n’a jamais réussi à défaire un numéro un (à l’exception de Mao à l’époque révolutionnaire du Parti). Au‑delà de certains « incidents de masse » localisés, les seules révoltes fomentées par des membres des échelons inférieurs qui ont eu un peu de succès, quoique temporaire, avaient été encouragées par le numéro un. Les luttes de pouvoir entre factions politiques alimentent le mécontentement. Toutefois, en tant que nouveau « grand dirigeant », Xi Jinping a les outils nécessaires pour réprimer tout mouvement de contestation de la part de ses collègues. L’opposition de l’Armée populaire de libération (APL), souvent citée au cours des dernières années, a été neutralisée grâce à d’importants remaniements de personnel et à la campagne anticorruption. Seule surprise, le général Liu Yuan, fils de l’ancien président Liu Shaoqi, nationaliste inconditionnel, défenseur des mesures anticorruption et proche de M. Xi, a été mis à la retraite au lieu d’être promu. Il faut supposer que le numéro un ne souhaite pas avoir un seul homme fort au sein de l’APL, même pas un ami proche. En fait, la purge pratiquée par M. Xi au sein des forces armées ressemble à celle à laquelle a procédé Kim Jong‑un en Corée du Nord, sans la violence physique du moins jusqu’à maintenant.

S’il perdait la face à cause d’une erreur stratégique, le numéro un ne ferait probablement que durcir sa position. Le « président de tout » s’en est pris à presque toutes les factions, exploitant leur hostilité mutuelle pour renforcer son pouvoir absolu. Les seules personnes qui ont des chances d’être promues sont celles qui l’ont suivi dans sa carrière précédente, autrement dit, ses « copains ». Les analystes qui supposent qu’il vantera les mérites de sa propre faction au XIXe Congrès national du Parti en 2017 ne tiennent pas compte du fait qu’il ne permet à aucune autre faction de subsister. Les risques psychologiques associés au pouvoir absolu sont très réels.

Nous avons donc affaire à un règne qui vient à peine de commencer et dont on ne peut prévoir la fin. Un expert chinois perspicace a signalé en privé qu’un trait dominant chez Xi Jinping est sa propension à modifier ses politiques. Il a donné l’exemple du Japon, dossier que M. Xi a tout simplement abandonné après avoir semé la zizanie. Ainsi, il risque de laisser tomber le « rêve chinois » et peut‑être même le projet « Une ceinture, une route » maintenant que l’exportation des réserves de monnaie est devenue moins nécessaire et que les marchés de l’énergie et des matières premières sont à la baisse. L’engagement qu’il a pris, lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies en 2015, d’assumer sa part de responsabilité dans les dossiers internationaux s’est estompé après une visite aux États‑Unis qu’il aurait qualifiée de décevante. Malgré tous leurs impairs, Jiang Zemin (dans le cas de l’intervention contre Saddam Hussein en 2002) et Hu Jintao (dans celui de l’intervention en Libye en 2011) avaient assumé de plus grandes responsabilités.

Nous avons donc affaire à un règne qui vient à peine de commencer et dont on ne peut prévoir la fin.

On assiste, au contraire, à une nouvelle montée du culte de la personnalité, lequel pourrait s’avérer plus fort que les restrictions imposées par la Constitution du PCC ou le droit coutumier tacite. Quelques observateurs osent avancer que Xi Jinping prendra sa retraite après dix ans et deux mandats. Les mêmes observateurs qui prédisent que M. Xi adoptera des politiques réformistes après le Congrès du Parti en 2017 le voient aussi en 2022 faire ce que Vladimir Poutine a fait, c’est‑à‑dire rétablir les élections directes en tant que tactique constitutionnelle. Ce sont là de vaines chimères. Même le régime autoritaire de la Russie comporte beaucoup plus de restrictions et d’éléments démocratiques que celui de la Chine d’aujourd’hui. La popularité de M. Poutine repose sur l’opinion publique, même s’il la façonne à sa guise. M. Xi, lui, n’a pas besoin de l’opinion publique.

Nous nous trouvons donc aux prises avec les conséquences à long terme d’un régime autoritaire et fragile qui a mis de côté toute la souplesse que les prédécesseurs de M. Xi avaient tenté de maintenir. Seule la détérioration de la santé de M. Xi pourrait changer le scénario à court terme. Cette éventualité ne serait pas pour autant un gage de stabilité puisque le président est un homme inconstant, opportuniste et parfois violent.


Moyenne des avis sur cet article :  4.33/5   (3 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • howahkan howahkan Hotah 22 juin 13:47

    Salut

    tout cela vient d’ici
    Service canadien du renseignement de sécurité

    propriété de la Reine, le Canada suit sinon précède tous les vœux des néo-cons bien sur...

    don on assiste ici à une présentation de leurs vœux en fait....

    c’est mon avis, mais je ne sais pas si je le partage..tout ceci me semble si subjectif, flou, etc

    salutations


    • sls0 sls0 23 juin 03:33

      @howahkan Hotah
      Un peu du style Alain Bauer, je veux te faire peur.
      J’ai regardé toutes les analyses, c’est assez correct.

      Pour des analyses sécurités, on risque plus d’en avoir sur un site sécurité que sur un site d’art graphique. L’art graphique est assez loin de la pensée gouvernementale, pas la sécurité.
      C’est à lire sans oublier l’influence gouvernementale.

      Cela dit entre nous les analyses de Bauer j’en vois souvent le matin, elles disparaissent quand je tire la chasse d’eau.

Ajouter une réaction


    Si vous avez un compte AgoraVox, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page (bouton «Connexion»)

    Vous pouvez vous inscrire ici pour en créer un.



FAIRE UN DON

:-) :-)) ;-) :-| :-/ :/-) :-( :-(( :-p :-O :->

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Attention : ce forum est un espace de débat civique et civilisé qui a pour but d'enrichir cet article. N'hésitez pas à signaler tout abus en cliquant sur le lien présent en bas de chaque commentaire pour nous indiquer tout contenu diffamatoire, injurieux, commercial, raciste... et qui sera supprimé dans les plus brefs délais (Consulter la Charte de bonne conduite).

Sachez également que des informations sur votre connexion (telle que votre adresse IP) seront mémorisées et partiellement affichées avec chaque commentaire posté si vous n'êtes pas connecté.

Pour repérer rapidement l'auteur de l'article, son pseudo s'affiche en rouge.

Si vous constatez un bug, contactez-nous.

Auteur de l'article

roman_garev


Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès