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Accueil du site > Actualités > International > Tchad, la fin d’un régime, et non d’une époque.

Tchad, la fin d’un régime, et non d’une époque.

Les querelles entre les membres d’un clan au pouvoir suscitent une vague de désertions des officiers et hauts-fonctionnaires tchadiens. Cette situation exacerbe la tension entre le Soudan et le Tchad.

C’est du Soudan que l’actuel président du Tchad, Idriss Deby, soutenu par la France, est descendu sur Ndjaména, pour chasser Hissène Habré du pouvoir en décembre 1990. Quelques années auparavant, en 1977, c’est aussi du Soudan que Habré signait les accords de réconciliation nationale ayant permis son entrée à Ndjaména et le lancement de la guerre, qui gomme du pouvoir en 1979 le général Félix Malloum, arrivé lui-même à la tête de l’Etat par un pronunciamiento, en 1975. Habré est reparti en décembre 1980 au Soudan, pour revenir en juin 1982 et mettre dehors Goukouni Weddey. Aujourd’hui, c’est encore du Soudan que la menace de la fin du régime de Deby se fait réelle et imminente. Si la Libye a été l’intendant des rébellions au Tchad, c’est le Soudan qui a toujours tiré le numéro gagnant de la cagnotte tchadienne. Le Soudan a vu naître le Tchad politique en place depuis 1979, car c’est sur son sol, en 1966, que le premier mouvement armé rebelle est né...

Actuellement, la situation entre Deby et le président soudanais ressemble, malheureusement, à l’état de santé du président tchadien, c’est-à-dire à une situation en déconfiture depuis bientôt deux ans. Les deux chefs d’Etat s’accusent d’armer et de soutenir des opposants à leurs régimes dans la zone de Darfur. Le président tchadien n’a pas cessé de jouer sur les cordes sous-régionales, continentales et internationales de la diplomatie, pour attirer l’attention de l’opinion et mobiliser ses pairs africains contre leur confrère soudanais. Pour ce faire, il a récemment réuni, le 4 janvier dernier, dans la capitale tchadienne, une assemblée spéciale de la Communauté économique et monétaire des Etats de l’Afrique centrale (Cémac). Le résultat de cette rencontre a été loin de ce qu’il escomptait, tout comme le résultat du mini-sommet africain de conciliation à Tripoli a été une catastrophe, pour ses projections.

Reconnu comme un chef d’Etat capricieux, infantile et belliqueux, Deby est isolé. Il paie un peu le prix de ses menaces à l’encontre de certains chefs africains car, s’il a eu à tirer gloriole des affrontements avec la Libye, à propos de la bande d’Aozou, ses ingérences militaires en RCA, en RDC, etc. n’ont pas été toujours bien appréciées, et ses pairs se souviennent de ses états d’âme à l’encontre de son ex-ami et voisin Félix Ange Patassé.

Deby est aujourd’hui démantelé, politiquement, diplomatiquement, socialement, militairement et économiquement. Politiquement, plusieurs organisations qui l’ont soutenu aux élections dernières se sont retirées pour former, avec les partis de l’opposition, un collectif. Son propre parti, le MPS, critique la réforme de la constitution et un obscur projet de succession par son fils. L’opposition armée contre lui s’intensifie, et l’amène, dans la confusion, à déclarer un « état de belligérance » avec le Soudan. Diplomatiquement, Deby perd toutes les initiatives. On soupçonne la France, qui, à son corps défendant, a porté à bout de bras le régime tchadien, de ne pas lever un seul doigt pour le soutenir dans le capharnaüm diplomatique contre le Soudan ; bien au contraire, il y a des chances qu’elle soit plutôt en train de pousser d’autres hommes de main à reprendre du service auprès des autres, à la même place au Soudan, comme l’a fait Paul Fombonne, qui, en son temps, a apporté la caution de la France à Deby depuis le Darfour. Il appartient à Deby d’en tirer les conclusions.

Par ailleurs, et chose plus grave, fort de son ego surdimensionné, Deby fait fi de la diplomatie et des règles de droit, pour lancer une communication virulente contre les instances internationales, en l’occurrence la Banque mondiale, qu’il assimile à son opposition politique locale, qu’il a pris l’habitude de traiter avec le fer et le fouet. Ayant ratifié, en toute conscience, les accords sur la gestion du pétrole, Deby fait volte-face depuis qu’il est harcelé par la rébellion de son clan dans le Darfur. Il exige de l’Assemblée nationale qu’elle vote la révision de la loi dite "001" sur les revenus pétroliers, adoptée en 1999 en échange du financement de l’oléoduc devant permettre de sortir le brut des puits du sud du Tchad jusqu’au port du Cameroun. Économiquement, Deby est aux abois, après avoir dilapidé avec son clan les fonds des aides internationales ainsi que la manne pétrolière, et c’est ce qui lui vaut cette « guerre de pétrole » avec le FMI et la Banque mondiale. Les grèves des fonctionnaires et même des députés (chose rarissime), pour le non versement des salaires, indiquent une grave crise économique et sociale et accentuent l’impopularité du président tchadien, devenu infréquentable. Il a fêté, malgré lui très chichement, le quinzième anniversaire de son arrivée au pouvoir, et détonne par des langages qui traduisent l’état de son ego. Selon Christophe Boisbouvier, pour J.A.I, il a déclaré à l’endroit de ses opposants : « Ce n’est pas parce qu’Idriss Déby a marché sur N’Djamena à partir de l’Est que n’importe quel aventurier va faire la même chose..... Venez me chercher, si vous en êtes capables ». Ce langage particulier ressemble à une chanson connue, celle des perdants. Goukouni l’a dit à sa façon, parlant de Habré, et Habré a grogné la même chose contre Deby. Tous les trois viennent de la même région du Tchad, et à chaque fois qu’ils ont pressenti que leur temps était compté, ils ont tenu ce langage. Si Deby le dit, c’est qu’au fond de lui le message de la fin est clair. Il s’en ira, mais est-ce la fin d’une époque ? C’est-à-dire, est-ce la fin des coups d’Etat, et surtout des rébellions armées postées à l’Est du Tchad ? Enfin, est-ce la fin des régimes claniques, dont les idéologues sont ceux-là mêmes qui aujourd’hui, pour des raisons personnelles, ont pris les armes et crient haro sur le baudet ?

Il est vrai que les faiblesses de Deby sont aujourd’hui insurmontables, et que son état de santé est en soi une adversité, sur laquelle ses opposants comptent pour le décrire en coulisse comme mentalement inapte à diriger un pays, surtout en proie à un déficit politique et diplomatique considérable et qui exige de la lucidité. Par ailleurs, l’état d’insécurité et de psychose est tel que les conseils touristiques habituels prennent un ton d’avertissement. Le Public Announcement du Travel State des E-U.A, en date du 8 janvier 2006 sur le Tchad, est une mise au point qui dit la position américaine. Le déploiement français à Abéché dans le Nord-Est est aussi significatif de la psychose généralisée. Les désertions des militaires sont devenues des phénomènes publics. Les militaires quittent les garnisons en faisant savoir à tous qu’ils sont en train de déserter. Parfois, ils s’arrêtent dans les cafés qui bordent les quartiers populaires, partagent bruyamment un pot avec d’autres clients, puis annoncent leur désertion. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Telle est la faiblesse d’un régime clanique, lorsque la moindre querelle familiale divise ses membres. Il s’agit aujourd’hui pour le Tchad de sortir du gouffre du militarisme, du clanisme et de la médiocrité. Je ne peux pas finir mon article sans rappeler ce que m’a dit un réfugié tchadien : « Pourquoi c’est toujours la même région, toujours les mêmes personnes qui prétendent diriger ce pays par les même moyens ? ».


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2 réactions à cet article    


  • (---.---.226.80) 25 janvier 2006 11:49

    Très bon article... il est probablement vrai que Déby ne passera pas l’entièreté de 2006 au pouvoir ! Bonne analyse prospective de la situation au Tchad... par un tchadien d’origine (cela semble évident). J’aurais aimé également un développement beaucoup plus aprofondi sur l’interaction avec le conflit au Darfour. Son opposition violente à Béchir (Président du Soudan) alors qu’il n’y a pas si longtemps, il était plutôt de son côté. Quels sont les groupes d’opposition au Darfour que Déby soutient ? Est-ce que des Soudanais à la solde de Béchir vont participer activement à son renversement ?

    Beaucoup de questions essentielles qui méritaient d’être abordées, pour autant qu’on en connaisse les réponses !!!

    Mo.


    • M. K. PETER (---.---.51.16) 26 janvier 2006 04:42

      Tres bonne analyse de la situation au Tchad.En effet, comme Khobet, je pressens la fin de ce regime.cependant, il est regretable que le changement de regime au Tchad s’effectue toujours par la meme voie et par les memes personnes qui, du reste,sont bien places autour du president. Leurs actes sont plutot guides par des interets egoistes que par le besoin de diriger le pays vers un developpement integral. Il aurait ete plus sage pour Deby de reconnaitre sa defaite aux elections de 2001 et de quitter en meme temps le pouvoir. Malheureusement il a persiste et maintenant il court vers une malheureuse fin. Puisque le schema est bien connu, ma priere est que cela se passe comme en decembre 1990,sans combat a N’djamena et dans d’autres villes du Tchad.

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