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Torture, secret d’Etats : Américains, Britanniques et Marocains, pieds et poings liés

Des parlementaires britanniques ont interpellé mardi le gouvernement pour l’alerter sur les dérives des services secrets, suspectés de complicité de torture sur des prisonniers accusés d’activités terroristes et détenus à l’étranger, comme ce fut le cas pour Binyam Mohamed

« Nous vivons dans la torture...un monde de la torture »  : celui qui s’exprime ainsi a vécu durant près de sept années une terrifiante odyssée à travers trois continents, faite de sévices et de douleurs encore vivaces à sa mémoire. Pour lui, désormais, toute question anodine s’apparente à un début d’interrogatoire.
 Byniam Mohamed, résident britannique originaire d’Ethiopie, est devenu l’incarnation des abus de la sacro-sainte « guerre contre la terreur » déclarée par les Etats-Unis et docilement soutenue par la Grande-Bretagne. Prenant la parole pour la première fois en public depuis sa libération du camp de Guantanamo, le 23 février, le jeune homme âgé de 31 ans s’est confié jeudi dernier à l’occasion de l’inauguration du Guantanamo Justice Centre, nouvelle ONG dont le but est de procurer une assistance matérielle et psychologique aux anciens détenus encore traumatisés par leur incarcération. Mohamed, qui se dit « émotionnellement mort », veut cependant venir en aide à ses anciens compagnons d’infortune en facilitant leur réinsertion, mais aussi, et surtout, en tentant de faire reconnaître la culpabilité des services secrets et sécuritaires américains, britanniques et marocains dans la « chaîne de commandement » de la torture.

Ce mardi, une étape décisive a été franchie : le comité parlementaire mixte portant sur les droits de l’homme a publié un rapport dénonçant l’opacité des ministres de tutelle et des services secrets (MI5 et MI6) quant aux allégations spécifiques de complicité de torture dans diverses affaires de « combattants ennemis » capturés par les forces spéciales américaines et « sous-traités » dans les geôles de certains Etats alliés. Cette étude, dévoilée par le quotidien The Guardian et dirigée par un avocat membre du parti travailliste, Andrew Dismore, fustige le « mur du secret » qui entoure le sujet et condamne la « déficience du système sécuritaire » que l’attitude hermétique des autorités laisse supposer. Précisément, ce sont les conditions de détention et les techniques d’interrogation qui sont mises en accusation par ces parlementaires qui exigent une enquête indépendante .

  CIA, tour opérateur de la torture

Le renseignement britannique est sous pression : cette attaque en règle fait suite à la révélation, transmise vendredi dernier par deux juges de la Haute Cour, concernant la présence d’un agent du MI5, surnommé « Témoin B », au Maroc à la période durant laquelle un résident britannique, Binyam Mohamed, était détenu et torturé par ses geôliers marocains, à la demande expresse de leurs commanditaires américains. Comble du hasard, cet officier était également celui qui avait interrogé Mohamed à la suite de son arrestation au Pakistan, en avril 2002. Le MI5, embarrassé, reconnaît la présence concomitante de l’agent au Maroc mais dément formellement que celui-ci ait pu participer de près ou de loin aux séances de torture ou avoir connaissance de son lieu de détention. Lord Justice Thomas, un des juges responsables de cette divulgation qui s’accompagne de la révision inhabituelle d‘un jugement antérieur, fournit pourtant des éléments précis : alors que Mohamed était retenu en captivité au Maroc entre juillet 2002 et janvier 2004, trois visites y ont été effectuées par « Témoin B » entre novembre 2002 et février 2003. Le MI5 concède tout au plus avoir proposé à la CIA , responsable des interrogatoires, une liste de 70 questions à poser à leur ressortissant/résident britannique et avoir obtenu en retour , sur l’espace de deux ans, cinq débriefings leur permettant d’évaluer la « dangerosité » imputée à Binyam Mohamed. La convergence des nouveaux indices est dorénavant probante : Scotland Yard vient d’annoncer l’ouverture d’une enquête criminelle sur les agissements de cet agent toujours couvert par le MI5.

Six années et dix mois de détention abusive  : c’est le prix à payer pour s’être retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est aussi le temps pour réussir « un doctorat en torture et maltraitances », confessera avec une sombre ironie Mohamed à sa libération de Guantanamo.

Arrivé sur le sol britannique en 1994 à l’âge de 15 ans , le jeune homme fait une demande d’asile, après avoir quitté les Etats-Unis où son père, cadre responsable dans la compagnie Ethiopian Airlines et jugé politiquement dissident dans son pays d‘origine, aura un temps songé à s’installer. Le jeune homme perd ses repères au royaume de Sa Majesté la Reine et prend insidieusement la tangente : les drogues douces puis dures lui servent d’échappatoire. Devinant qu’il devient un toxicomane latent, le jeune Binyam se ressaisit à la suite d’une discussion avec un ami sur le parcours de Malcom X et décide alors de se convertir à la religion de sa mère : l’Islam.

Mai 2001 : son désir d’engagement auprès des indépendantistes tchétchènes, dont il épouse la cause à distance, l’amène à prendre la route de l’Asie, via l’Afghanistan. Il y intègre un camp d’entraînement militaire où d’autres desperados, comme lui, des causes dites musulmanes se côtoient, dans une ambiance de brigade internationale. Lorsque le 11-Septembre se déploie à Manhattan et sur les écrans du monde entier, Binyam est à l’hôpital de Kaboul, souffrant des maux typiques d’un dépaysement précipité. Les évènements qui vont suivre sur la terre afghane l’incitent à reprendre le chemin vers ce qu’il considère encore comme son « foyer »  : la Grande-Bretagne. Muni d’un faux passeport, il est arrêté au Pakistan en avril 2002, soupçonné d’être un fantassin au service d’Al-Qaïda. Sous la torture, il avouera, pour en finir, avoir comploté un attentat à la « bombe sale » au cœur de New York, bien qu’aucun élément matériel ni témoignage concordant ne vienne corroborer cette affirmation extorquée par la contrainte physique.

 Présomption de culpabilité

L’engrenage est déclenché : découvrant par hasard que Binyam est issu d’un quartier londonien surnommé « Little Morocco » en raison de la présence d’une importante communauté marocaine, les officiers américains de la CIA l’expédient au royaume chérifien afin de le faire « craquer » sur l’identité d’éventuels complices qui auraient été ses voisins d’immeuble... « Vous êtes coupable jusqu’à ce que vous prouviez votre innocence », lui dit froidement un Américain à Karachi, avant le transfert. Et pendant dix-huit mois, le jeune homme connaîtra sa pire détention sur près de sept ans, du moins sur le plan physique  : brimades constantes, privations de sommeil, mutilations sexuelles, entre autres sévices.

Moralement, c’est par la suite, envoyé à nouveau ailleurs, cette fois-ci en Afghanistan, dans le camp surnommé « Dark prison » de Kaboul et dans celui de Bagram, tout au long de l’année 2004, qu’il traversera les pires tourments psychiques comme, par exemple, cette pratique saugrenue qui consistait à lui faire écouter en boucle l’album « The Eminem show », à tel point que sa santé mentale en aura été profondément altéré. Néanmoins, le moment le plus déchirant, selon lui, aura été ce jour au Maroc où il a compris que les questions qu’on lui posait étaient transmises par des agents britanniques.

De l’Afghanistan à Guantanamo Bay : les quatre dernières années de sa captivité se dérouleront dans cette zone grise juridique, réservée ni aux criminels ni aux prisonniers de guerre mais aux « combattants ennemis ». Dans ce sinistre camp, dans lequel croupissent encore 229 détenus, pour la majorité Yéménites, les gardiens auraient eu tendance ces derniers temps à se défouler d’après Mohamed, libéré en février. L’engagement formel d’Obama de faire fermer la zone au début 2010 aurait suscité le relâchement des matons qui profiteraient dès lors de cette dernière phase pour faire de la surenchère dans l’humiliation. Quant au président américain, sa résolution affichée d’en finir avec l’ère Bush contraste, par exemple, avec l’invocation, faite en février par l’Administration de la Maison Blanche devant une cour spéciale de San Francisco (Ninth Circuit Court of Appeals), du recours au « secret-défense » pour ne pas donner de suite aux actions judicaires intentées par les avocats de Binyam Mohamed. A ce jour, la procédure engagée par l’ancien détenu aura néanmoins permis à ce que Jeppesen Holdings, filiale de Boeing responsable des « vols fantômes » de la Cia transférant les détenus, soit amenée à publier prochainement les itinéraires géographiques empruntés, et dès lors, les complicités étatiques, dans le cadre d’un programme illégal au regard du droit international.

 Le silence ou le carnage

Et comme si le scandale d’une complicité britannique dans la torture réalisée en sous-main par l’allié marocain n’était pas suffisant, une autre polémique est en train d’émerger. Les autorités américaines viennent de faire explicitement pression sur leurs alliés britanniques afin qu’ils ne permettent pas la publication d’un document compromettant pour la CIA : ce texte, long d’à peine sept paragraphes , confirmerait la nature et l’ampleur de la torture commanditée par les Américains, supervisée par les Anglais et appliquée par les Marocains. La secrétaire d’Etat, Hillary Clinton , adoptant la même stratégie appliquée l’été dernier par les faucons de l’administration Bush, a fait savoir à son homologue David Miliband que la coopération des services secrets entre leurs deux pays serait interrompue si ce papier explosif était relâché par la Haute Cour britannique. Cette juridiction étudie actuellement sa marge de manoeuvre en ce sens. Le chantage ne s’arrête pas là puisqu’Hillary a surenchéri, en insinuant que des vies en Grande-Bretagne seraient menacées si ce document était publié et qu’il était donc de l’intérêt national mutuel de préserver la censure de ce papier décidément bien sulfureux.

Samedi dernier, les juges ont transmis une requête auprès du ministre Miliband, lui demandant de confirmer personnellement les dires de sa conseillère juridique, Karen Steyn, qui reprend également la menace suggérée par la secrétaire d’Etat, et ce afin de pouvoir rendre leur décision de publier ou non ce texte, en connaissance de cause. Le chantage américain est limpide : faites disparaître ce document gênant ou vous serez responsable des futures actions terroristes sur votre sol qui en découleront. En termes feutrés, il s’agit là d’une tentative d’obstruction de justice.

Comme une version sinistre des « trois singes de la sagesse », les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Maroc réagissent de concert, unis qu’ils sont dans les liens secrets de la torture : l’un ne voit pas, l’autre n’entend pas, le dernier ne parle pas. Pendant ce temps, Binyam Mohamed et tous ceux qui ont parcouru l’enfer « pavé des bonnes intentions » proclamées de l‘anti-terrorisme, se reconstruisent, priant Dieu et les hommes que justice soit faite. Les principaux responsables de la « chaîne de commandement » de la torture sont toujours libres, eux, d’aller et de venir. Pour combien de temps encore ? *H*H*


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14 réactions à cet article    


  • morice morice 6 août 2009 11:53

    L’engrenage est déclenché : découvrant par hasard que Binyam est issu d’un quartier londonien surnommé « Little Morocco » en raison de la présence d’une importante communauté marocaine, les officiers américains de la CIA l’expédient au royaume chérifien afin de le faire « craquer » sur l’identité d’éventuels complices qui auraient été ses voisins d’immeuble..



    c’est aussi con que ça en plus !

    • Michael Jordan Manson (MJM) Michael Jordan Manson (MJM) 7 août 2009 09:33

      Monde de torture contre monde de défis.


    • jakback jakback 6 août 2009 12:45

      Tout est dit, décrit : http://www.ted.com/talks/lang


      • miwari miwari 6 août 2009 14:22

        C’est comme cela que nos belles démocraties aiment voir se comporter les autres pays, si une nation a le malheur de se rebeller ou de se comporter autrement, elle aura vite fait de se voir inscrite sur la liste de l’axe du mal et voir se déchainer sur elle les merdias du « monde libre » et si cela ne suffit pas une expédition punitive pour finir.


      • Walden Walden 6 août 2009 15:57

        Article édifiant ! Néanmoins l’auteur pourrait-il préciser ses sources ?

        Car lorsqu’il écrit : « Le chantage ne s’arrête pas là puisqu’Hillary a surenchéri, en insinuant que des vies en Grande-Bretagne seraient menacées si ce document était publié (...) », cela paraît quand même énorme, tant ce genre de menace s’apparente bien davantage à des méthodes ouvertement maffieuses qu’à l’habituel langage diplomatique... alors serait possible de citer aussi les propos réellement tenus ?


        • Walden Walden 7 août 2009 09:52

          Bon, monsieur Globereporter, j’attends toujours (comme promis :) « le dévoilement en mots de ce qui est ignoré ou dissimulé ». Merci d’avance.


        • Hicham Hamza globereporter 7 août 2009 11:44

          Salutations, Walden.

          Voici la source, reprise par de nombreux journaux anglo-saxons, de la citation de Hillary Clinton au sujet de sa « double menace » à l’encontre des Britanniques :
          http://www.telegraph.co.uk/news/newstopics/politics/lawandorder/5934016/Hil lary-Clinton-made-security-help-threat-to-David-Miliband-over-Binyam-Mohamed-case.html

          Je n’ai pas trouvé d’article en français faisant état de cette inhabituelle menace entre deux alliés mais j’espère que cela ne vous étonnera pas de la part des médias hexagonaux.. smiley

          Cordialement, *H*H*


        • Walden Walden 7 août 2009 13:08

          Bonjour et merci donc pour ce lien :) Mais je comprends tout autre chose. Qu’on en juge :

          « Insisting that there could be no »wriggle room« on the issue, the judge said :  »He (Mr Miliband) understands the position of the US government is that it would risk the intelligence relationship with the United Kingdom with the result that there would be a serious risk to the national security of the UK and that would endanger the men, women and children of the United Kingdom – that is really what Mrs Clinton is saying according to the Foreign Secretary ?« 
          (...)
          Mrs Clinton refused to comment directly on proceedings in the High Court, saying that : “The issue of intelligence sharing is critically important to our two countries and we both have a stake in ensuring it continues to the fullest extent possible.”

          Autrement dit (pardon pour les approximations de traduction) : »Le juge dit que M. Miliband comprend que la position du gouvernement US est que cela compromettrait le partenariat du renseignement avec le Royaume Uni, avec le résultat d’un risque sérieux pour la sécurité nationale du RU, et que cela mettrait en danger les hommes, femmes et enfants du RU - est-ce que Mme Clinton a réellement dit cela selon le Secrétariat aux Affaires Etrangères ?« [on n’en sait rien, c’est seulement noté et transmis, N. D. T.]

          (...) Mme Clinton s’est refusée à commenter la procédure de la Haute Cour, disant que : » « La question de l’échange de renseignements est extrêmement importante pour nos deux pays et nous avons tous deux intérêt à garantir que cela continue le plus largement possible. » 

          Ce que je comprends, c’est donc que selon M. Miliband, le gouvernement américain fait remarquer que si les échanges de renseignements entre EU et RU était suspendu, le RU courrait des risques du fait d’un déficit de renseignement. Et Mme Clinton émet le souhait que les conditions soient réunies pour que ce n’ait pas lieu. Il y a quand même une sacrée nuance avec votre commentaire ? Bravo cependant pour votre article. Cordialement.


        • Hicham Hamza globereporter 7 août 2009 22:26

          Merci pour votre appréciation de l’article.
          Pour préciser la nature de la controverse autour des propos de Mme Clinton, voici une synthèse du Guardian qui vous expliquera le sens que je donne à la polémique.
          http://www.guardian.co.uk/commentisfree/cifamerica/2009/aug/03/torture-binyam-mohamed-miliband

          Bonne lecture (et traduction !)


        • miwari miwari 6 août 2009 19:38

          @Kinini,

          L’article n’est pas en mon sens haineux ni envers le Maroc en tant que nation, ni envers le peuple marocain qui comme tous les peuples mérite respect et n’aspirent qu’a vivre en paix, mais contre le régime marocain, cette monarchie ou tout est possible pour une poignée et tout est interdit pour le reste de la population.

          Je ne comprendrai jamais que des gens puissent se dire sujet de quelqu’un même si cette personne se prétend descendante du Prophète, cela est valable bien sûr même pour les sujets de sa « gracieuse majesté »


        • fouadraiden fouadraiden 7 août 2009 01:31


          salut Kinini


           calme- toi, personne ici ne s’en prend aux Marocains, peuple pacifique et doux , mais dis -moi , t’as qd meme pas participé aux scènes de torture contre ces pauvres terrorsites pour défendre comme tu le fais le régime marocain dans cette affaire. ???.ha ha ha hi ho ho

          ceci dit rien d’étonnant à ce que le Maroc ou n’importe quels autres pays arabes pretent main forte aux occidentaux pour mater les prétendus islamistes.


          • stephanemot stephanemot 7 août 2009 09:11

            Raison de plus pour barrer la presidence de l’Europe a Tony Blair, qui a engage son pays dans la croisade de GWB en depit des fortes reserves emises par ses propres conseillers, surpris de voir que Bush voulait attaquer quoi qu’il advienne, meme si l’alibi WMD s’averait faux.

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