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Tourisme exotique papale...

Le souverain pontife arrive au chevet d’un pays à l’agonie pour lui administrer les derniers sacrements.

Avec un chômage national généralisé, la recrudescence d’une pauvreté jamais suffisamment et durablement maîtrisée, le sentiment d’injustice sociale qui rend encore plus insupportable le fossé deja abyssal entre les riches gouvernants et un peuple dépouillé de tout jusqu’à sa dignité, l’anxiété du présent appuyée par l’incertitude terrifiante des lendemains que nombreux voudraient de plomb et de sang, car ici la saturation des excès étatiques et l’accumulation des frustrations poussent les plus optimistes à la révolte et les autres au suicide, le Cameroun est depuis plus d’une vingtaine d’années un navire sans capitaine naviguant à vue.
 
Le voyage du Pape Benoît XVI en terre camerounaise, une primeur africaine, tombe à un moment où la crise économique mondiale pousse les entreprises à licencier massivement la minorité de jeunes qu’elles employaient. Faute d’une relance à la hauteur de la morosité ambiante, le rôle de l’Etat se limitant à l’événementiel politique et à l’entretien de ses barons, les rêves de réussite sociale, bouées de sauvetage auxquelles s’accrochent des générations entières abandonnées à leur piètre sort, pour ceux qui ont encore le courage d’y croire, sont chaque jour assassinés à coup de mesures arbitraires, de clientélisme, de tribalisme et de népotisme. Lorsque le Pape sillonnera les rues de Yaoundé dans sa papamobile, accompagnés par le vacarme des poncifs du gouvernement et leurs hordes de désespérés qui y verront l’occasion de se remplir la panse, qu’il écoute bien la souffrance de ce peuple qui gémit dans les banlieues oubliés, de ces cris muselés dans les geôles étatiques où l’on tente de discipliner la protestation contre le gâchis monumental du règne du Prince. Qu’au-delà de la pathétique comédie d’un régime à bout de souffle, des louanges convenues, qu’il regarde le peuple dans les yeux pour voir la sombre réalité de sa condition, de ces familles qui ont la hantise de l’avenir et d’un devenir que l’on leur a volé.
 
L’espoir a cédé du terrain depuis un certain nombre d’années à la fatalité, et l’Eglise a cautionné cette apocalypse en bénissant un pouvoir incapable de mettre le bien-être général devant les intérêts de clans antagonistes. Aujourd’hui les temples de la souveraineté apostolique romaine sont aussi vides que les bourses de fidèles qui du coup ont immigré vers les « apôtres » de l’évangélisme triomphant. La pauvreté n’étant plus une condition requise pour accéder au paradis, le peuple court désormais à la poursuite du bonheur en regardant les soutanes impériales avec beaucoup plus de scepticisme. Dieu n’est pas mort, mais l’Eglise si. La visite du Pape s’inscrit donc dans cette logique de reconquête d’un age d’or où ses officiers pouvaient commander au peuple l’absolue soumission à des préceptes d’un autre temps que seuls les démunis se devaient de respecter scrupuleusement. Mais en fin de compte, les crises succédant à l’incompétence, la souffrance et la misère s’accentuant et tuant aussi implacablement, le peuple est arrivé à se dire que cette foi, dont se moquent les hommes forts du régime, ne suffit guère à rassasier les ventres creux. Il est clair pour la majorité des camerounais que sauver le corps qui subit les assauts terribles du quotidien est une urgence immédiate, chacun veut survivre à ce présent angoissant, quelques fois au détriment de tout, même de la survie de son âme, c’est la manifestation basique de la nature humaine.
 
On aura attendu que le Pape vienne au Cameroun pour que le gouvernement songe à refaire les routes, à restaurer les bâtiments insalubres, à nettoyer les caniveaux, bref à se faire un lifting visuel. Du jour au lendemain, d’immenses chantiers ont été lancés, l’argent que l’on croyait avoir disparu des caisses de l’Etat est réapparu comme par miracle. Et les petits badauds qui étaient installés aux bordures des artères de la capitale, ont été chassés comme de vulgaires mendiants, il ne fallait pas que sa Sainteté croise cette désespérance alors que les autorités souhaitaient donner à cette visite presque christique un éclat aussi démesuré qu’indécent. Pour le citoyen ordinaire qui patauge tous les jours dans la boue rougeâtre des quartiers populaires, cette mascarade est à la fois indigne et conforme à la démagogie du Prince. On aimerait bien recevoir chaque jour le Pape, si seulement les efforts déployés ces derniers temps par les gouvernants pour moderniser un pays atteint de vétusté aiguë pouvaient continuer et permettre ainsi au peuple de se sentir compris et respecté. Malheureusement, à la fin de ce spectacle artificiellement enthousiasmant, le rideau écarlate tombera avec le poids de la facture que le contribuable camerounais devra payer de sa poche trouée par les dettes et l’usure.
 
La jeunesse réclame de la considération, une meilleure prise en compte de ses aspirations, quelques semaines après la commémoration des émeutes sociales de l’an dernier, le gouvernement lui offre le crucifix et de l’eau bénite. Comme si ce Pape qui voudrait que la messe soit dite en latin dans un monde où les langues mortes sont belles et bien enterrées, et que cela pourrait s’apparenter à une autre forme de néocolonialisme, comprenait vraiment les attentes d’une jeunesse désemparée face aux enjeux actuels. Ce n’est pas qu’il soit ringard ou « à coté de la plaque », le Pape vit dans une bulle idéologique hors de son temps, une sorte d’ovni spirituel dans les cieux d’un monde en pleine mutation, méprisant ce rigorisme clos et stérile qui a tant fait de mal à l’humanité. Les combats de la jeunesse camerounaise ne sont pas dans la lutte contre l’avortement, à la haine des homosexuels, à l’incrimination d’une sexualité « précoce », mais dans l’adoption d’une éthique véritable dans laquelle les attitudes irresponsables telles que la corruption et l’exclusion ne constitueraient plus un obstacle au développement de l’ensemble de la communauté. Elle n’attend pas de leçons de morale de la part d’un dirigeant qui s’est empressé de mettre à mal le dialogue inter-religieux, de protéger autant que possible ses nombreux pervers. Elle regarde ce Pape en qui elle ne se reconnaît pas, poser près de ses fossoyeurs avec une candeur terrifiante. 
 
Depuis Jean Paul II, le Cameroun est passé du pire au cauchemar. Et du cauchemar à l’enfer. Benoît XVI n’est pas accueilli en messie. Si le Prince et ses collaborateurs s’empressent de l’embrasser et de faire croire à l’euphorie populaire, le peuple lui, celui qui trime pour presque rien, ne voit en lui qu’une espèce en voie de disparition, à des années lumières de ses préoccupations réelles. Il y a près de trente pour cent de catholiques au Cameroun, plus des deux tiers ne sont pas pratiquants et ne semblent pas tellement affectés par cette désertion non pas de leur foi mais de leur appartenance à cette sorte de conglomérat de vieillards épuisés par une époque qui manifestement les dépasse. Une visite papale de plus, bruyante et drôlement tapageuse, qui ne changera pas grand-chose à l’avenir d’un peuple désabusé, résigné à être la vache à lait des caprices princiers, et obligé de supporter avec ses maigres moyens le tourisme exotique papal sous les tropiques.

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