La tenue du G8 la semaine dernière sur la scène du désastre de L’Aquila nous rappelle, de manière un peu abrupte, que les catastrophes peuvent occasionner un très important bénéfice politique et économique ; au point que certains les attendent parfois avec impatience… A L’Aquila en effet, comme dans de nombreuses autres villes italiennes, l’ampleur de la catastrophe s’explique plus par un système particulier de gestion urbaine, que par le séisme lui-même.
Les Abruzzes sont connus depuis longtemps pour être l’une des zones les plus à risque sismique de la péninsule ; des séismes de magnitude égale à 6,7 sur l’échelle ouverte de Richter ont frappé L’Aquila par le passé, tandis que les séismes de violence moyenne sont fréquents, d’après l’Institut National italien de Vulcanologie et de Géophysique (INGV). Le séisme du 6 avril 2009 était d’une magnitude de 5,8 sur l’échelle de Richter : forte, mais loin d’être exceptionnelle. Des règles strictes de construction sont connues depuis très longtemps dans la région, le respect de normes proprement parasismiques y est obligatoire depuis 1974, et ces dernières ont déjà été renforcées plusieurs fois.
Pourtant, le séisme a fait 300 victimes et détruit une grande partie de la ville, laissant 50 000 personnes sans domicile. Le nombre de victimes et les dégâts matériels sont démesurés par rapport à la violence moyenne du tremblement de terre. On peut comparer ici avec l’exemple japonais, où des séismes de cette magnitude, pourtant plus fréquents et dans des zones très peuplées, font incomparablement moins de dégâts (comme lors d’une série de violents séismes en 2005).
L’hôpital de L’Aquila, en particulier, est devenu le symbole tragique de malfaçons et de mauvaise gestion du risque sismique. La mise aux normes parasismiques des structures hospitalières est pourtant le principe le plus fondamental de toute gestion du risque sismique, puisque l’hôpital est le lieu de soin le plus important en cas de catastrophe. L’hôpital de L’Aquila était neuf, inauguré en 2000. Or il s’est effondré : ses piliers n’étaient pas aux normes parasismiques. Une enquête a été ouverte par le procureur de L’Aquila, suite à la découverte de ces malfaçons dans les constructions.
La situation témoigne de l’insuffisance des contrôles sur les réalisations des chantiers de construction et de réparation. C’est ici le maillon le plus faible de la chaîne de responsabilité. Dans certaines régions italiennes, moins de 10 % des chantiers sont contrôlés, et encore cette statistique ne concerne que la construction légale.
Dans la région de L’Aquila, de nombreux édifices monumentaux s’étaient déjà écroulés et avaient été reconstruits. La cathédrale, entre autres, s’était déjà effondrée plusieurs fois, et le bâtiment actuel est une œuvre reconstruite. Mais dans bien des cas, les travaux de restauration privilégient la rénovation de façade plutôt que la réparation et la consolidation de la structure, ce qui revient en fait à fragiliser l’édifice face au risque sismique.
Défauts de construction non réparés, consolidations parasismiques non effectuées, restaurations mal réalisées, alertes non écoutées : ces facteurs de risque sont récurrents, voire systématiques. La catastrophe était prévisible mais n’a pas été prévenue, et a même été accélérée par une gestion inappropriée.
En réalité, certains acteurs politiques et économiques y trouvent leur compte. Bien entendu, qu’une tragédie soit exploitée à des fins politiques ou lucratives n’est pas une invention récente. Mais les catastrophes naturelles et les situations de crise sont une occasion pour le pouvoir de s’affirmer de façon nettement plus efficace que lors de la mise en place de politiques de prévention. La prévention implique de réglementer, d’interdire des constructions, d’imposer des coûts supplémentaires à des électeurs dans des objectifs abstraits, pour un risque théorique, considéré comme lointain. A l’inverse, la gestion de l’urgence est extrêmement rentable politiquement, car les autorités peuvent déplorer la catastrophe « naturelle » aux côtés des victimes et annoncer des aides d’urgence. La réaction rapide des responsables politiques et leur présence sur les lieux d’une catastrophe sont souvent très médiatisées, comme l’a montré la tenue du G8 à L’Aquila en juillet.
Au plan économique, la fréquence irrégulière et l’intensité non prévisible des séismes sont de fait compensées par un système qui augmente la vulnérabilité des bâtiments et concentre les moyens sur un petit nombre d’édifices : de sorte que, si les séismes sont rares ou irréguliers, les dégâts causés sont, eux, beaucoup plus fréquents et réguliers ; les marchés de la reconstruction sont stabilisés, moins dépendants des variations des aléas naturels. La reconstruction du Frioul après
Cet afflux massif et régulier d’argent engendre des craintes quant à son utilisation, craintes étayées par la fréquence des malfaçons et renforcées par la rareté des contrôles sur les constructions. A L’Aquila, à peine l’argent de la reconstruction commence-t-il à être distribué, que la polémique sur son utilisation apparaît. Dans un premier temps, le maire Massimo Cialente avait nommé comme délégué à la reconstruction Pierluigi Tancredi, un conseiller communal déjà condamné plusieurs fois par la justice pour sa gestion frauduleuse de l’argent public. Les protestations des habitants ont poussé ce conseiller à démissionner de cette charge. Mais la polémique n’est pas close, car l’homme que le maire a désigné pour le remplacer, Mario di Gregorio, a également été condamné à de la prison pour prise illégale d’intérêts.
Un autre facteur, le tourisme, intervient pour consolider ce système, en accentuant la différence de traitement entre bâtiments patrimoniaux et habitations.
Pour la reconstruction, les habitations ne sont pas considérées comme prioritaires par rapport aux édifices patrimoniaux. Certes, les motivations identitaires et culturelles sont très importantes, et l’histoire justifie l’attention portée aux monuments. Mais le contraste entre patrimoine monumental et habitations est croissant, et parfois choquant. Par exemple, à Assise, après le séisme de 1997, d’immenses moyens ont afflué du monde entier pour restaurer la basilique de Saint-François et d’autres monuments, en urgence, avant le grand jubilé de l’an 2000. Pendant ce temps, la population locale n’a pas eu droit aux mêmes égards : douze ans après le séisme, plus de 500 personnes sont encore logées dans des préfabriqués. La dynamique touristique est essentielle, puisque le séisme de 1997 avait causé une baisse de plus de 33 % de la fréquentation touristique à Assise l’année suivante.
Or, on reconstruit de plus en plus à l’identique le patrimoine monumental détruit, type de reconstruction qui coûte extrêmement cher ; par exemple, la reconstruction à l’identique de la cathédrale de Noto (Sicile), qui s’était effondrée en
En outre, quand la reconstruction est effective, elle modifie considérablement la façon de vivre la ville. Gémone, petite ville du nord de l’Italie, presque entièrement détruite par un violent séisme en 1976, illustre bien cette tendance. La cathédrale et quelques autres monuments ont été reconstruits à l’identique. Le reste de la ville a été reconstruit rapidement, mais les habitants du centre ont changé leurs habitudes et leur lieu d’habitation. La vie est descendue dans la plaine : le cœur historique ancien ne bat plus ; il tente une reconversion touristique. Juste à côté, le village de Venzone a, lui, été entièrement reconstruit à l’identique. Il est devenu une destination touristique, un village musée que ses habitants ont quitté.
A L’Aquila, les milliers de personnes logées sous les tentes savent que leur « week-end en camping » (expression employée par Silvio Berlusconi lors de la mise en place des campements d’urgence) risque de durer plusieurs années. Mais le centre historique, lui, sera reconstruit rapidement ; et probablement à l’identique. En attendant le prochain tremblement de terre ? Antoine le Blanc est Maître de Conférences en géographie à l’Université du Littoral Côte d’Opale, auteur de Les politiques de conservation du patrimoine urbain comme outils de gestion du risque sismique. Trois exemples en Italie : Noto, Assise, Gémone, thèse de doctorat, Aix-en-Provence, 2006.

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28/07 20:23 - la truie qui fileTrés utile rappel , surtout ce passage (cela m’avait scandalisé à l’époque) : Il (...)
17/07 09:57 - ZEN
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