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Turbulences pour le parti majoritaire ? (2)

Cope, en dissidence du parti présidentiel hégémonique, arrivera-t-il à créer une nouvelle force politique crédible aux côtés de son grand frère bien établi ? C’est un peu l’enjeu de la vie politique sud-africaine aujourd’hui. Deuxième partie.

Dans la première partie de cet article sur les élections législatives du 22 avril 2009 en Afrique du Sud, j’évoquais les grandes lignes de la fin de l’apartheid et de la mise en place d’un régime enfin démocratique et multiethnique répondant aux normes classiques d’une République libre.
 
 
Mbeki le dauphin
 
De Klerk quitta la présidence du NP en 1997. Mandela, président de l’ANC, céda ses responsabilités partisanes à Mbeki en décembre 1997.
 
Notons que dans ce régime, le Président est aussi chef du parti majoritaire, un peu à l’instar du Chancelier allemand ou du Premier Ministre britannique, à la différence près que ce n’est pas systématique et que la perte des fonctions de chef de parti a quelques conséquences politiques (le nouveau président de l’ANC devenant naturellement le dauphin ou alors le Président ayant perdu cette présidence de parti risquant de ne plus être capable politiquement de représenter la majorité).
 
Au contraire des fondements progressistes et marxisants de l’ANC, Mandela engagea (avec son allié, le Parti communiste !) une politique de libéralisme économique et de privatisations (menée par Mbeki). Une politique de discrimination positive ("affirmative action") fut conduite pour aider les Noirs à accéder aux emplois à responsabilité. Sur le plan international, l’Afrique du Sud, alliée des Occidentaux, chercha à devenir le gendarme de l’Afrique en multipliant ses offres de médiation dans les divers conflits africains en tant que puissance à la fois économique, politique et démocratique.
 
Mbeki domina donc l’action gouvernementale de l’Afrique du Sud de 1994 à 2008.
 
Après les deuxièmes élections libres, le 2 juin 1999, Thabo Mbeki succéda à Nelson Mandela le 17 juin 1999. Il voulut nommer à l’importante Vice-Présidence Mangosuthu Buthelezi (80 ans aujourd’hui), prince zoulou et ministre depuis 1994, mais ce dernier refusa ce qui amena Mbeki à nommer à la Vice-Présidence l’encombrant Jacob Zuma (67 ans aujourd’hui), proche des milieux syndicalistes et communistes, représentant de l’aile "gauche" de l’ANC.
 
Les élections du 14 avril 2004 conforta Thabo Mbeki pour un second et dernier mandat présidentiel avec Jacob Zuma en numéro deux.
 
 
Rivalités entre Mbeki et Zuma
 
Le problème est que ce Jacob Zuma est un homme très controversé et la multiplication des affaires politico-judiciaires amena Mbeki à se séparer de lui le 14 juin 2005 et à nommer une nouvelle Vice-Présidente, Phumzile Mlambo-Ngcuka. Le Ministre des Finances (de 1996 à 2008) Trevor Manuel (53 ans aujourd’hui) fut également cité pour succéder à Jacob Zuma mais son "origine métisse" (donc non "noire") l’aurait empêché de prétendre être un candidat sérieux à la succession de Mbeki.
 
Très vite, l’ANC fut en proie aux divisions entre, d’une part, Mbeki, libéral, président de l’ANC et au pouvoir, et d’autre part, Zuma, soutenu par les ailes les plus progressistes (syndicats, jeunes, communistes) qui accusa Mbeki d’être à l’origine de ses déboires judiciaires.
 
 
Victoire politique définitive de Zuma au sein de l’ANC
 
Le 18 décembre 2007, Mbeki se présenta de nouveau à la présidence de l’ANC même s’il ne lui était pas possible de se présenter à un troisième mandat à la Présidence sud-africaine, afin de garder le contrôle de l’ANC. Il échoua largement, ne recueillant que 1 505 délégués contre 2 329 en faveur de son rival Zuma (selon Dren Nupen, présidente de la commission électorale de l’ANC). Mbeki perdit complètement la direction de l’ANC (aucun proche ne fut élu dans la direction) et Kgalema Motlanthe (l’actuel Président intérimaire) fut élu vice-président de l’ANC sur pression de Jacob Zuma qui l’imposa ensuite au sein du gouvernement (Mbeki avait soutenu pour le poste de vice-président de l’ANC l’ancienne épouse de Zuma, Nkosazana Dlamini-Zuma, Ministre des Affaires Étrangères depuis 1999).
 
Malgré la croissance très soutenue de 5% pendant les trois dernières années et la construction de millions de logements sociaux, la politique de Mbeki fut très contestée en raison de résultats peu élogieux : criminalité très forte (50 homicides sont commis chaque jour), pauvreté en hausse (43% de la population vit avec moins de deux dollars par jour), chômage très élevé (taux situé entre 20 et 40% de la population active), pénurie d’électricité, catastrophe sanitaire avec le sida (1 000 personnes meurent du sida chaque jour)…
 
 
La transition de Motlanghe
 
Comme dit au début de cet article, Mbeki est renversé en septembre 2008 avec sa Vice-Présidente et plusieurs ministres dont l’inamovible Trevor Manuel. La démission a pour origine une question assez obscure : les partisans de Zuma accusaient Mbeki d’avoir instrumentalisé la justice contre Jacob Zuma. La justice ayant relaxé Zuma le 12 septembre 2008, ce dernier se sentit politiquement plus libre pour imposer cette démission.
 
Motlanghe a souhaité faire une transition en douceur pour ne pas affoler les milieux économiques et internationaux : s’il a changé les ministres de la Santé et de la Sécurité, il a rappelé Trevor Manuel (démissionnaire avec Mbeki) aux Finances : « Je ne désire pas dévier de ce qui fonctionne. Ce n’est pas à moi de réinventer la politique. » a-t-il déclaré à son discours d’investiture.
 
Dans son deal avec l’ANC, il fut convenu que Motlanghe laissait la voie libre à Jacob Zuma pour se présenter à la Présidence de le République. Ce qui a fait dire au journal "Business Day" qu’il allait « devoir réussir le tour de force de ne paraître trop bon dans son travail » pour ne pas faire d’ombre à Zuma.
 
 
Scission au sein de l’ANC
 
Quelques semaines après la démission de Thabo Mbeki, ses partisans décidèrent de quitter l’ANC et de fonder le Congrès du peuple (Cope) en désignant le 16 décembre 2008 à Bloemfontein (ville de la fondation de l’ANC le 8 janvier 1912) l’ancien Ministre de la Défense Mosiuoa Lekota (60 ans) président et Mbhazima Shilowa (50 ans) vice-président. Pour eux, la fondation du Cope fut un acte historique pour tourner la page d’une ANC en quasi-monopole (deux tiers des voix) : « L’histoire de l’Afrique du Sud ne sera plus jamais la même. Nous avons pris cette mesure parce que nous sommes le parti de l’avenir. » selon Lekota.
 
Les dirigeants du Cope ont souligné aussi la bonne santé démocratique de l’Afrique du Sud en faisant remarquer que Thabo Mbeki ne s’était pas accroché au pouvoir et que sa démission a été exemplaire de dignité (le 20 septembre 2008, Mbeki avait remis sa lettre de démission à celle qui est devenue l’actuelle Vice-Présidente de l’Afrique du Sud : « J’ai aujourd’hui remis à l’honorable présidente du Parlement, Baleka Mbete, ma lettre de démission de l’éminent poste de Président de l’Afrique du Sud. »).
 
L’objectif du Cope, qui revendiqua dès sa création 400 000 adhérents, est d’empêcher l’ANC d’obtenir la majorité absolue des sièges. Ses thèmes de campagne sont la poursuite de la politique de Mbeki (lutte contre le chômage et encouragement à la croissance économique) en insistant sur l’affairisme sulfureux de Jacob Zuma.
 
 
Jacob Zuma, futur Président de l’Afrique du Sud ?
 
Car Jacob Zuma a toutes les chances de devenir dans quelques jours le prochain Président de la République d’Afrique du Sud. Il a reçu, le 19 avril 2009, un très tardif soutien de l’historique Nelson Mandela lors du dernier meeting de l’ANC rassemblant à Johannesburg 100 000 sympathisants. Tardif mais moralement salutaire pour lui alors qu’une petite moitié de l’électorat se dit convaincue, dans les sondages, de sa culpabilité dans les affaires qui l’entachent.
 
Au contraire de Mandela, Jacob Zuma (zoulou) fut un autodidacte, enfant sans diplôme ni instruction qui s’engagea très tôt dans la lutte contre l’apartheid (dès l’âge de 17 ans). Il apprit à lire et à écrire pendant ses dix ans d’incarcération après son arrestation comme conspirateur (il rencontra en prison Mandela). Dès sa libération en 1973, il retourna dans la clandestinité au sein de l’ANC et revint en Afrique du Sud seulement à a légalisation de l’ANC en 1990.
 
En décembre 1994, Zuma fut hissé au troisième poste de l’ANC après Mandela et Mbeki et fut élu numéro deux (vice-président de l’ANC) en décembre 1997 (Mbeki venait d’être élu président de l’ANC).
 
De juin 1999 à juin 2005, Jacob Zuma fut Vice-Président de l’Afrique du Sud. Mbeki le limogea en raison des multiples affaires judiciaires, de corruption, pots de vins, fraudes, accords secrets avec des sociétés d’armement etc.
 
À partir de 2005, Zuma contesta le pouvoir de Mbeki jusqu’à l’obliger à démissionner (voir plus haut) une fois que la justice le relaxa le 12 septembre 2008 (un autre procès était prévu le 25 août 2009 et pourrait être tenu même s’il était élu Président de la République ; cependant, le 8 avril 2009, la justice a renoncé définitivement à le poursuivre pour fraudes et corruption).
 
Sa personnalité est très entière et on l’accuse aussi de viol (d’une jeune femme séropositive), d’abus sexuels, de mariages multiples malgré sa foi chrétienne (la polygamie étant une coutume zouloue), de méconnaissance totale du mode de transmission du virus du sida…
 
D’un point de vue politique, Jacob Zuma est clairement positionné comme soutenu par l’aile gauche de l’ANC. Il pourrait être à tort comparé à un Hugo Chavez de l’Afrique du Sud. Il serait plutôt son Lula.
 
Car loin de remettre en cause le libéralisme économique qui a permis à l’Afrique du Sud de devenir la première puissance africaine et la onzième puissance mondiale avec l’ouverture massive aux investisseurs étrangers, Jacob Zuma est favorable à la poursuite de la politique économique en vigueur depuis 1994. Par ailleurs, il a montré une profonde aversion pour le régime voisin de Robert Mugabe.
 
 
Sa campagne électorale
 
Très à l’aise pour parler à la tribune, Zuma a cherché pendant cette campagne à courtiser les Blancs qui détiennent encore le potentiel économique du pays en estimant que les Afrikaners (descendants des colons néerlandais) étaient aussi africains que les Zoulous et en affirmant que l’Afrique du Sud « appartient à tous, Noirs et Blancs » tout en promettant de respecter la démocratie : « Nous utiliserons notre majorité avec responsabilité et nous ne foulerons pas aux pieds les droits des citoyens, ni n’obligerons les autres parties à se soumettre. », ce qui rassure par rapport aux droits des minorités souvent bafoués même après la fin de l’apartheid.
 
L’un de ses thèmes de campagne est cependant de redistribuer 30% des terres cultivables en faveur des "communautés noires" d’ici 2014. Une promesse déjà donnée en 1994 et qui fait penser aux sombres événements zimbabwéens de cette décennie.
 
 
22 avril 2009, date historique
 
Assurément, ce 22 avril 2009 est une date historique pour l’Afrique du Sud. Elle clora la première étape post-apartheid essentiellement marquée par Thabo Mbeki avec une ANC hégémonique dans l’électorat et au Parlement.
 
Le bilan de ces quinze dernières années reste donc éloquent malgré la conjoncture sociale difficile : démocratie exemplaire, multiethnique et féminisée (beaucoup de femmes sont à des postes à responsabilité notamment le deuxième personnage de l’État), développement économique et influence politique et morale sur tout le continent africain. De pestiférée de la communauté internationale pendant plusieurs décennies, l’Afrique du Sud est devenue modèle.
 
Dans les sondages, le Cope aurait 15% et l’ANC serait à environ 60% des intentions de vote, ce qui l’empêcherait d’avoir une majorité des deux tiers, seule possible pour réviser la Constitution (en 2004, l’ANC avait obtenu 69,7% et à la veille de ces nouvelles élections, il occupe 290 sièges sur 400).
 
L’élection probable de Jacob Zuma le 6 mai 2009 à la Présidence de l’Afrique du Sud rendrait sans doute de l’espoir parmi les populations les plus pauvres du pays mais apporterait aussi des doutes sur la poursuite de la politique économique sud-africaine.
 
Dans tous les cas, l’apparition d’un nouveau parti "mbekiste" représentant un tiers des militants de l’ANC apportera un autre paysage politique dans l’une des rares démocrates africaines.
 
 
 
Sylvain Rakotoarison (22 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
 
 
 
 
 
(NB : Cet article a été rédigé avant la connaissance des résultats électoraux du 22 avril 2009).
 
 
 
 
 

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Turbulences pour le parti majoritaire ? (2)

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4 réactions à cet article    


  • jltisserand 23 avril 2009 08:00

    Si Zuma maintient à son programme la redistribution des terres, il perdra ses soutiens financiers et le pays senfoncera avec le risque de guerre civile (comme au Zimbabwe), s’il ne redistribue pas, les peuples n’auront aucune chance de sortir de leur pauvreté sauf pour ceux qui monteront dans le « greevy train » des différentes ONG. En tout cas l’avenir est assez sombre pour ce pays qui est le seul à être économiquement au-dessus des autres pays Africains.


    • Pierre 23 avril 2009 09:47

      « Sylvain Rakotoarison »
      ca fait aussi
      « Sarko vylain to raison »

      c’est marrant smiley

      Bon article sinon. Je suis egalement pessimiste quand a l’avenir de l’Afrique du Sud, l’apres coupe du monde 2010 va etre un moment critique. Mais c’est surtout le dece de Nelson Mandela qui liberera porbablement de nombreuses tensions longtemps restraintes.


      • Bois-Guisbert 23 avril 2009 09:50

        Si Zuma maintient à son programme la redistribution des terres, il perdra ses soutiens financiers et le pays senfoncera avec le risque de guerre civile (comme au Zimbabwe), s’il ne redistribue pas, les peuples n’auront aucune chance de sortir de leur pauvreté

        Je n’ai jamais trouvé le moindre motif de penser que l’Afrique du Sud échapperait à la débâcle caractéristique de tous les pays africains dirigés par des Africains. Déjà, le pays arc-en-ciel rêvé par Mandela est un échec complet.

        On constate l’existence d’un apartheid à l’envers, par l’application d’une discrimination positive à l’égard des Noirs - elle a appauvrit de nombreux Blancs sans sortir les Noirs de leur bourbier - et on se souvient encore des meurtrières émeutes xénophobes de mai 2008, à Johannesbourg.

        Le pays caracole en tête de tous les hit-parades mondiaux en matière de criminalité, les Blancs les plus lucides, et qui en ont les moyens, quittent l’Afrique du Sud pour des horizons, non pas plus prometteurs, mais tout simplement prometteurs en termes d’avenir.

        Toutes choses qui étaient prévisibles, et annoncées, il y a vingt ou trente ans. La seule chose qui a changé, c’est que le pays ne présente plus du tout l’intérêt stratégique qui était le sien lorsque, pendant la Guerre froide, il contrôlait l’artère maritime de remplacement pour le vulnérable canal de Suez.

        Il ne reste donc plus qu’à l’abandonner à la « zimbabweïsation » qui l’attend. Que pourrait-on faire d’autre ?


        • jltisserand 24 avril 2009 10:33

           Bois-Guibert.
          Je n’ai jamais trouvé le moindre motif de penser que l’Afrique du Sud échapperait à la débâcle caractéristique de tous les pays africains dirigés par des Africains.

          mais JAMAIS encore un pays Africain n’a été dirigé par un Africain (sauf peut-être l’Afrique du Sud avec Mandéla). Ils sont effectivement « dirigés » par les anciennes puissances coloniales et maintenant on y ajoute tous les « ..AID » venus de l’Europe, des US, UK etc .... qui sont les vrais maitres de l’Afrique, les Eglises evangéliques.... Comme les vrais propriétaires des terres et des mines sont à Londres, NY, Paris.

          Un exemple ? MALAWI environ 300 entreprises enregistrées - et 3000 ONG qui déversent leur sédatif.

          Mais c’est un point qui doit être traité par les Africains eux mêmes.

          La discussion serait passionnante.

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