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Ukraine : Histoire d’une guerre (6)

LE GAZ - 16 JUILLET 2014

Il y a au moins trois aspects à considérer dans une énergie : sa production, sa commercialisation et sa distribution. Chacun de ces trois aspects peut faire l’objet d’un conflit, les deux premiers étant par exemple vraisemblablement, au moins partiellement, l’origine ou l’objet d’une bonne partie des guerres au moyen-orient de ces dernières années.

 

Quelques éléments

Au niveau mondial, la Russie est très nettement la plus grande réserve mondiale de gaz naturel (avec environ un tiers des réserves) suivie de l’Iran, du Qatar et du Turkménistan[1]. Mais en production, la Russie se place en deuxième position derrière les Etats-Unis qui sont devenus le premier producteur mondial depuis 2009[2] (ces deux pays ont un niveau de production équivalent et se placent très loin devant les suivants). Cette augmentation de la production aux Etats-Unis, ainsi son premier rang, a pour origine la production de gaz de schiste dans laquelle les Américains sont leaders et experts[3]. Il semble toutefois que, s’il est facile de projeter la production et le coût du gaz par les méthodes conventionnelles, il est en revanche plus difficile de faire des prévisions sur l’évolution de l’exploitation de gaz de schiste, notamment parce que son coût en production propre pourrait dépasser le coût des importations en gaz[4] et que la prospection est moins fiable que pour l’extraction de gaz conventionnelle. C’est un problème classique en énergie : le prix de vente détermine les quantités extractibles. En d’autres termes : plus le prix de vente est élevé, plus les réserves sont importantes.

 

Commercialisation

25% de la consommation européenne provient de la Russie mais les situations de chaque pays sont très différentes puisque par exemple la France n’importe de gaz russe que 14% de sa consommation alors que l’Allemagne en importe 43% et d’autres, comme la Tchécoslovaquie ou les pays baltes, 100%[5]

Il faut enfin préciser que les prix ne varient pas qu’en fonction des coûts de production et de transport, ils sont aussi et surtout discutés en fonction des acheteurs et ils peuvent donc varier du simple au double en Europe[6]. Il y a beaucoup de facteurs comme les volumes garantis, la part de la vente dans le total des achats, des contreparties, la capacité des acheteurs, la durée, les risques,… On imagine facilement que ces contrats complexes sont âprement discutés et les prix sont confidentiels (sauf révélations, il s’agit d’estimations).

Remarques : L’idée a récemment été émise par le commissaire européen à l’énergie que le prix devrait être unique pour tous les acheteurs de l’union européenne[7]. Raisonnablement, cette proposition n’a aucun sens et n’a aucune chance d’être ni appliquée ni même prise au sérieux par les décideurs. En effet, pour se mettre d’accord sur un prix unique, il faudrait que certains acceptent d’augmenter considérablement leur facture pour permettre à certains autres de diminuer la leur d’autant, sans compter que les contrats dépendent de conditions particulières pour chaque pays. Sauf bien sûr si les commissaires européens envisagent d’aligner tous les prix sur celui le plus bas, excellente idée à laquelle Gazprom réfléchirait certainement. Cette déclaration n’est donc vraisemblablement qu’une opération de communication, ce que l’on perçoit d’ailleurs à la lecture des articles relatant cette proposition[8] puisque l’échec inévitable de ce projet serait alors imputé à Gazprom.

La relation client-fournisseur est une relation de dépendance dans les deux sens. S’il importe à chaque client d’obtenir le prix le plus bas, il importe au moins autant au fournisseur de conserver ses acheteurs, et la Russie n’est donc pas maître du jeu dans tous les cas[9].

 

Distribution

Pour transporter le gaz russe vers l’ouest, la Russie disposait de réseaux de gazoducs qui transportaient plus de la moitié de l’énergie en transitant par l’Ukraine. Pour éviter cette dépendance, objet de crises et de menaces récurrentes, Gazprom a mis en service le Nord Stream en 2011 passant sous la mer Baltique jusqu’en Allemagne. Et en 2012, l’entreprise a démarré le projet du South Stream avec plusieurs partenaires européens dont EDF (15%), l’Allemand BASF (15%) et l’Italien ENI (20%). Ce gazoduc doit passer sous la Mer Noire et remonter jusqu’en Autriche (pour avoir une bonne compréhension de la situation, on peut lire un excellent article de 2012 dans Les Echos, écrit au moment du démarrage du South Stream[10]). A terme, ce gazoduc permettrait de ne plus faire transiter que 20% du gaz vers l’Europe par l’Ukraine et d’espérer pour la Russie augmenter encore ses exportations en Europe. De même que le Nord Stream quelques années plus tôt, il s’agit de contourner l’Ukraine et d’augmenter ses capacités de vente.

 

Le South Stream[11]

C’est un projet très important pour les pays qui y gagneraient leur sécurité énergétique, c’est-à-dire la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Italie dont certains sont 100% dépendant du gaz transitant actuellement par l’Ukraine.

Ce projet, qui doit être totalement achevé en 2018, fait son entrée dans la guerre d’Ukraine le 17 avril 2014 lorsque le Parlement Européen adopte une résolution déclarant que le South Stream ne doit pas être construit[12] et que les pays européens devraient chercher d’autres fournisseurs que la Russie[13]. Début juin, le commissaire européen à l’énergie décide que les travaux du South Stream sont gelés[14], ce à quoi la Bulgarie répond qu’elle entend bien les poursuivre. Et voici un court extrait du début d’un article du New York Times du 1er juillet : « Début juin, des officiels de l’Union Européenne ont exigé que la Bulgarie arrête les travaux sur le gazoduc, disant que cela violait les lois de l’UE. Peu après, une délégation de sénateurs américains Ron Johnson, John Mac Cain et Chris Murphy ont rencontré le premier ministre Bulgare pour lui exprimer leurs inquiétudes et dire l’influence que ce projet donnerait à la Russie. Ils ont aussi critiqué l’obtention d’un contrat de gazoduc donné à une compagnie sanctionnée par les Etats-Unis. A la conférence de presse suivant la rencontre, le premier ministre Bulgare a annoncé que la Bulgarie bloquerait les travaux du South Stream  »[15]. L’eurodéputé Bela Kovacs dénonçait le 18 juin l’ingérence américaine à l’origine de cette décision. La Serbie devait suivre la même interdiction, et l’eurodéputé Gabor Vona dénonçait également l’influence grandissante des Etats-Unis sur l’Union Européenne[16].

Mais tous les pays concernés par le South Stream ne se laissent pas décourager et l’Autriche, la Hongrie et surtout l’Italie affirment continuer le projet[17]. Lire l’article dans Les Echos sur ces « contradictions européennes »[18] .

Le South Stream est donc l’objet d’une bataille entre les Etats-Unis alliés aux instances de l’Union Européenne d’une part, et… les pays d’Europe d’autre part. En effet, et c’est un point très important, ce ne sont pas les pays membres qui s’opposent formellement au gazoduc, mais les instances de l’UE. En revanche, les pays qui veulent le South Stream sont précisément ceux qui veulent défendre leur sécurité énergétique. Et lorsque Iatseniouk, chef du gouvernement ukrainien, présentait pour la deuxième fois son projet de loi d’ouverture à des capitaux étrangers des compagnies gazières nationales ukrainiennes, il ajoutait à l’adresse des députés qui la veille avaient voté contre : « Ceux qui ne votent pas cette loi jouent du côté de la Russie avec la construction du South Stream »[19]. Alors, pourquoi les Etats-Unis et l’Ukraine s’opposent-ils avec tant de force au South Stream, contre l’intérêt de pays européens ? 

 

La « guerre du gaz »

Le transit par l’Ukraine d’une importante partie du gaz russe vers l’Europe a déjà occasionné des problèmes d’approvisionnement de 2005 à 2009[20].

Le 16 juin, Gazprom fermait les vannes en direction de l’Ukraine, faute d’être parvenu à un accord sur les prix et le remboursement de la dette gazière. Les données sont les suivantes : courant 2013, le prix était aux alentours de 400$[21]. Au début de la crise en novembre, Gazprom a octroyé à l’Ukraine un tarif de 268$. Après le renversement de Ianoukovitch, Gazprom a voulu revenir au prix d’origine et a offert comme dernier prix 385$. Kiev a refusé[22]. Signalons qu’il est absolument légitime pour la Russie de souhaiter revenir à un tarif régulier après que l’Ukraine lui ait signifié son refus de rejoindre une union douanière et ait choisi de lui tourner le dos. En d’autres termes, l’Union Européenne ne peut pas faire basculer l’Ukraine de son côté et demander à la Russie de payer la facture. Ce refus étrange et injustifié d’un tarif encore préférentiel a fait dire à Lavrov qu’il était vraisemblable qu’il y ait là l’intervention d’un pays tiers.

 

 

Finalement, les Etats-Unis organisent un problème d’approvisionnement de l’Europe avec d’un côté le blocage du South Stream, et d’un autre des risques certains d’approvisionnement provoqués par le refus de Kiev d’accepter un tarif régulier.

Le 25 mars, Obama proposait à Bruxelles de lui vendre son gaz de schiste « pour casser l’emprise russe »[23]. Il déclarait : « L'Europe doit trouver comment diversifier ses approvisionnements. Les États-Unis, eux, ont la chance d'être richement dotés. Accélérer le mouvement serait bon pour l'UE et bon pour l'Amérique. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Mais c'est maintenant qu'il faut agir, dans l'urgence. »

 

* * * * * * *

 

Note ajoutée le 19 juillet : on apprenait quelques jours plus tard dans le magazine Challenges qu’EDF passait un contrat d’achat de gaz de schiste avec le groupe américain Cheniere[24]. Curieusement, cette information ne figurait ni dans Le Monde, ni dans Le Figaro.

 



[9] C’est vrai par exemple pour la France qui ne prend que 14% de sa production, mais la domination est évidente sur d’autres pays dont la Russie est le seul fournisseur.

[11] Pour une information complète et technique sur l’enchainement des évènements relatifs à l’importance du South Stream, on peut lire : http://oilnews.kz/en/home/analytics/is-europe-ready-to-refuse-of-the-south-stream-piping/


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2 réactions à cet article    


  • hans 24 juillet 2014 11:15

    Le gaz effectivement gros problème surtout pour l’Allemagne, n’oublions pas aussi les 6 zigotos dans la station spatiale qui ne peut être atteinte que par les Russes.


    • coinfinger 24 juillet 2014 19:10

      J’apprécie cet article , c’est moins émotionnel que le format médiatique standard , mais plus sur . Effectivement le gaz , là comme ailleurs c’est ce qui fait courrir tout le monde .

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