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Une audacieuse insolence...

Depuis le tribunal de Nuremberg où les bourreaux, c’est-à-dire les vaincus, furent contraints de faire face aux conséquences de leur folie, des millions de morts et énormément de gâchis, le droit international n’a cessé d’évoluer avec la perversité des crimes commis de plus en plus contre l’humanité, au point de laisser penser que jamais l’impunité ne serait tolérée et acceptée comme une règle universelle. Mais la réalité du politique est toujours venue briser cette naïveté juridique, à de nombreuses occasions la justice internationale a su détourner le regard pour satisfaire les intérêts « supérieurs » de certains pays dits « civilisés ».

Il y a bien longtemps que la duperie qui se cache derrière ce vocable de justice internationale n’échappe plus à personne, sauf à ceux qui ont encore des idéaux, bien que salement amochés mais debout, et qui ont la foi en une morale sanctifiée. Pour le reste du monde, ce droit international à géométrie variable, excellent pour les plus faibles et optionnel pour les puissants, est une superbe fumisterie avec laquelle on « enfume » l’opinion afin qu’elle puisse s’endormir paisiblement sur des « vérités » dressées pour elle. L’émission du mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale contre le président soudanais Omar El Bechir vient renforcer l’idée que toute justice internationale, aussi légitime soit elle, est la manifestation d’une vengeance politique menée dans un cadre bien établie,donc forcement contestable. Qui oserait critiquer cette décision alors même que le « génocide » au Darfour paraît comme une évidence ? Qui pourrait s’opposer à celle-ci en sachant que des milliers d’enfants, de femmes et d’hommes ont été massacrés par des forces gouvernementales et par des groupes rebelles ? Qui s’offusquerait de voir traduire en justice un tyran sanguinaire qui n’a su que terroriser son peuple, un peuple dont il avait le devoir de protection ? Le problème est ailleurs.

Le problème de cette Cour pénale internationale qui se veut indépendante que ce soit dans sa manière de mener les enquêtes, d’engager des poursuites à l’encontre des personnes accusées des crimes les plus graves ayant une portée « internationale », de les juger, le problème de cette Cour, disais-je, se situe justement dans son incapacité à rester « entièrement » indépendante. Même aux yeux du « gendarme » américain, pourtant si prompt à incarner la droiture vertueuse, la CPI est un « danger » parce qu’elle est susceptible d’être manipulée à des fins loin d’être acceptables et satisfaisantes. Elle a été depuis l’entrée en vigueur du statut de Rome en 2002 et la nomination des premiers juges en 2003, un instrument parmi d’autres aux mains d’une pseudo Communauté internationale jouant les sapeurs pompiers dans des régions où elle a été la principale incendiaire. Dans ce remous juridico-politique, le pire c’est que les véritables responsables finissent loin du tumulte des audiences où le sort de l’accusé-condamné est su de chacun bien avant qu’il ne comparaisse. On laisse à l’histoire les miettes d’une vérité falsifiée et d’une justice illusoire, incomplète et bafouée.

Il est évident qu’il faut juger les responsables des graves violations du droit international, de ceux qui perpétuent des nettoyages ethniques à ceux qui méprisent la souveraineté des Etats et se permettent d’envahir des pays qu’ils jugent comme appartenant à l’ « axe du Mal ». Autant que les crimes contre l’humanité ne peuvent restés impunis, autant les crimes d’agression ne sauraient être tolérés. Il ne devrait pas y avoir de « sous-crimes », mais l’action de la justice internationale semble nous indiquer le contraire. Il existe des « violations » inacceptables et les « autres », celles qui ne plairaient pas aux « amis », au « commerce » et aux « stabilités » maintenues par la répression sanglante. La Communauté internationale a le pouvoir presque « divin » d’absoudre les fautes d’un dictateur, ancien « terroriste », lorsqu’il ouvre les vannes de ces canaux d’où jaillissent l’or noir. Le responsable de l’attentat de Lockerbie ne trône-t-il pas au sommet de cette Union Africaine moribonde, ne s’est-il pas vu ouvrir les portes des capitales occidentales ? A quand une comparution des dirigeants nord-coréens et birmans qui affament leur peuple, et dont les Etats sont devenus des prisons à ciel ouvert ? En même temps que l’on accorde l’exil doré aux frais du contribuable à d’anciens guérilleros des FARC, de l’autre coté on s’émeuve devant les enfants soldats, les viols, les litres d’hémoglobine avec lesquels on ne cesse de badigeonner les consciences, jurant que les « fauteurs de trouble » seraient châtiés convenablement. A quand des poursuites contre les responsables des FARC ? Des certains groupes gouvernementaux nettoyant de fond en comble la Tchétchénie sous le nez d’une Europe qui se bouche les narines ? Ou des chefs de guerre qui ont participé aux pillages, aux destructions, aux massacres en Georgie, en Palestine, aux attentats en Israël ? Il est là le problème de la justice internationale. Elle manque à la fois de consistance et de crédibilité.

Avec le précèdent du 25 novembre 1998 dans l’affaire Pinochet, qui marque un tournant dans la responsabilité pénale des « Chefs d’Etat » vis-à-vis du droit international, la justice internationale a cru pouvoir s’affranchir de l’influence politique. La suite de l’histoire est connue. Les pressions exercées de toutes parts font trop souvent craquer le navire. Malgré les inculpations de Slobodan Milosevic, de Charles Taylor, la justice internationale est une profonde déception. Dans les régions où elle devrait être célébrée, elle ne suscite que méfiance et défiance. Le triomphe de cette justice là ne se trouve que dans le satisfecit général des décideurs soulagés de mettre hors d’état de nuire les empêcheurs de leur monde de tourner en rond. Lorsqu’il est clairement établi que les actes publics accomplis, directement ou indirectement, par un Chef d’Etat ne relèvent pas de la compétence étatique, à l’instar de la torture, mais demeurent impunis, c’est un scandale. Et que des responsables politiques prennent une retraite paisible en laissant des familles entières plongées dans la tristesse, le chaos et le désenchantement après avoir déchaîné dans leurs cieux les enfers au nom de raisons fallacieuses, simplement parce que leur pays a un siège au Conseil de sécurité, on reste dubitatif quant à la valeur apportée aux actions de justice internationale.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a créé les tribunaux pénaux internationaux dans le but de « maintenir la paix et la sécurité internationales » tel que stipulé dans l’article 1 de la Chartre des Nations Unies. Loin d’égaler cet objectif fondamental, ils ont contribué à accroître le sentiment d’impunité, d’une justice à deux vitesses, amorphe, incapable de dynamisme et d’impartialité. D’un autre coté, avec quatre « situations » toutes venant d’un seul continent, un procès en dix années d’existence, la Cour pénale internationale ne semble pas être à la hauteur de ses ambitions, si tentées qu’elle en ait encore. L’acharnement africain du Procureur de la CPI est à la fois l’aveu d’impuissance d’un Bureau limité, obligé de se concentrer sur les drames terribles d’un continent mis en terre quotidiennement par les fossoyeurs occidentaux, et l’expression d’une subtile influence de certains réseaux décidés à garder la main sur l’essentiel des appareils politiques régionaux.

L’émission d’un mandat d’arrêt à l’encontre de M. Omar El Bechir tombe dans un contexte particulièrement délicat, le processus de réconciliation piétine, la sécurité des populations n’est guère assurée, le message subliminal envoyé au régime soudanais, comme à tous les autres récalcitrants, qui rechignent à rentrer dans le « système », est limpide. La question actuelle que se pose désormais les dirigeants africains, sur lesquels la CPI semble s’être focalisés, est de savoir : à qui le tour ? On imagine bien que dans l’obscurité des couloirs des palais présidentiels, chacun s’empresse de s’assurer le soutien de ces « pairs » occidentaux en leur offrant forêts et pétrole pour que jamais il n’aille comme Jean Pierre Bemba, comme Thomas Lubanga, comme Hissène Habré, goûter la froideur du bac des accusés de la justice internationale. Au fond, cette décision ouvre la boite de pandore et lève un tabou. Le plus intéressant sera de voir jusqu’où pourra aller cette audacieuse insolence.


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