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Veille d’élections au Royaume-Uni

Vue de Birmingham, la campagne pour l’élection législative de jeudi prend une tout autre allure qu’à Londres. Rien ne semble arrêter la désindustrialisation qui touche la région. La crise financière vient se surajouter. Les conséquences en terme de vote dépassent donc la montée en puissance du parti libéral, dont se gargarisent les médias...

« La ville de Birmingham forme avec ses nombreux faubourgs industriels (le plus important, Wolverhampton, compte 256 600 hab.) une immense conurbation. Deuxième ville du pays pour son nombre d’habitants, l’un des plus grands centres industriels du monde, c’est le pôle de gravité de toute l’économie des Midlands. La ville avait déjà une importance économique et commerciale au XVIème siècle ; elle s’est affirmée définitivement au XVIIème siècle grâce à l’exploitation des gisements houillers des environs et à l’amélioration des communications.

Birmingham possède d’importantes usines métallurgiques et mécaniques – les plus grandes du pays – qui ont des productions diversifiées et hautement qualifiées : armes, moteurs d’automobiles (Austin), matériels ferroviaire et aéronautique. Il faut noter également les industries chimiques, les verreries, les industries alimentaires (confiseries, bière), textiles (rayonne), du caoutchouc et les célèbres bijouteries, qui datent de la phase artisanale du développement industriel et qui occupent un quartier entier au nord-ouest du centre-ville. [...] A partir de 1860, le déplacement des plus grandes usines vers les zones périphériques – le long des voies de communication qui partent de la ville – et la construction de nouveaux et monotones quartiers résidentiels sur les terrains ainsi libérés ont profondément modifié l’aspect de l’agglomération. Pauvre en monuments, Birmingham possède quelques collections d’art de grand intérêt (Museum et Art Gallery). »

Ces quelques lignes figurent à la page 843 de l’Encyclopédie Géographique de la Pochothèque [Le Livre de Poche (1991)], dans l’article consacré au Royaume-Uni, et plus précisément dans la partie traitant des Midlands. A l’époque, Margaret Thatcher habite au 10, Downing Street. Celle dont on a dit qu’elle avait enterré l’industrie anglaise semble ici avoir échoué dans cette entreprise. A Birmingham, il apparaît au contraire que le premier ministre anglais a seulement renoncé à investir des fonds publics pour tenter de sauver des secteurs en perdition, ou jugés comme tels. Le déclin de l’emploi industriel précède son arrivée au pouvoir.

Le développement du tertiaire financier a certes été spectaculaire sous l’ère Thatcher. Fallait-il, alors qu’il semblait prometteur, s’en détourner par principe ? A Birmingham, en tout cas, l’activité industrielle fait la fierté de tout le royaume à la fin des années 1980. Elle est diversifiée, compétitive et technologique. Les usines du XIXème siècle (sidérurgie et textile) cohabitent avec celles du XXème siècle finissant. Une reconversion s’opère au détriment des activités traditionnelles, grâce aux liaisons terrestres avec le sud-est londonien. Du point de vue de la géographie urbaine, l’auteur précise que si l’origine de la ville remonte au Moyen-Âge, l’explosion démographique de Birmingham coïncide avec l’exploitation du charbon tout proche. Nulle ombre ne ternit ce tableau économique presque idyllique.

Nathalie Lacube s’est rendue à Birmingham beaucoup plus récemment [La Croix du jeudi 29 avril 2010]. Son enquête prend toutefois des allures de manifeste politique sous le mode rien ne va plus. Elle a croisé des accablés, des insolvables, dans la première agglomération anglaise après Londres. L’expression de Broken society traduit dans le titre mérite sans doute une illustration. Elle est dans toutes les bouches à l’occasion de la campagne électorale pour les législatives de ce début du mois de mai. En une vingtaine d’années, nombre d’usines ont tout simplement fermé leurs portes. L’acier anglais coûte plus cher que l’acier chinois. La main d’oeuvre anglaise ne peut rivaliser avec ses concurrentes asiatiques dans le domaine du textile. Kraft a racheté Cadbury. Mais le taux de motorisation des Britanniques est plus élevé en 2010 qu’en 1990 ou en 1970. Même les plus modestes peuvent s’habiller avec du textile chinois bon marché. La pollution de l’air, longtemps insupportable a beaucoup diminué. En bref, la désindustrialisation ne présente pas que des aspects négatifs. Les Britanniques se sont enrichis, en moyenne. Il n’empêche que l’on ne reconnaît plus les Midlands industriels précédemment décrites.

Nathalie Lacube a rencontré des chômeurs – 8 % de la population active de Birmingham, comme dans de nombreuses régions françaises. Elle a interrogé des clients à la sortie d’un magasin discount. Ceux-ci expriment la tristesse des parents qui ne peuvent tout offrir à leurs enfants. « C’est juste que les enfants ont toujours envie de tout, et il est difficile de leur expliquer qu’on ne peut pas se permettre d’aller au McDo souvent ». Beaucoup de familles peinent à rembourser leurs emprunts immobiliers. Le pourcentage de surendettement progresse. Les journaux se complaisent dans le récit de faits divers édifiants, un homme volant pour manger, un mari indigne abandonnant femme et enfants.

Doit-on pour autant prendre au pied de la lettre l’idée d’une société en miettes ? Tous les indices relevés par la journaliste valent en tout cas ailleurs qu’au Royaume-Uni, en France par exemple. « Broken Society, ou Broken Britain, est un concept flou qui épouse les inquiétudes du moment. Il recouvre pêle-mêle tout ce qui va mal : la pauvreté, les mères célibataires, la violence des jeunes, l’alcoolisme, les grossesses d’adolescentes, les vieux isolés, toutes les injustices sociales. Elles sont nombreuses dans un pays où, selon une étude de la London School of Economics, les 10 % les plus riches possèdent, en patrimoine et revenu, plus de 100 fois plus que les 10 % les plus pauvres. Les familles populaires avec plusieurs enfants sont les plus frappées.  »

Je ne saurai trop recommander la lecture du dernier livre d’Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia Nos phobies économiques (Pearson / 2010). On retrouvera dans le chapitre intitulé Mon pouvoir d’achat s’est volatilisé les principaux mécanismes en jeu. Dans les vingt dernières années, la part des dépenses contraintes (emprunt immobilier ou loyer, assurance, impôt, eau, gaz et électricité) a progressé dans le budget des ménages occidentaux, au contraire du reste. La part dévolue au logement explique en bonne partie ce changement. Les loisirs, l’alimentation ou la culture connaissent une évolution rigoureusement inverse. Au cours de la même période, les inégalités ont fortement progressé, essentiellement à cause de l’envolée des plus hauts salaires. Nathalie Lacube observe que l’Etat britannique n’a pas réussi à bloquer cette évolution, malgré un effort financier continu en faveur des plus pauvres. Certes, « les profits des financiers de la City ont explosé  », mais je doute fort que l’activité desdits financiers londoniens ait directement nui à l’activité industrielle de Birmingham.

Le dernier débat télévisé entre les trois représentants des grands partis de gouvernement instruit sur une tout autre fracture. On a discuté non des conséquences d’une remise en cause de l’Etat-providence, mais de l’ampleur des coupes budgétaires. Vous avez dit délétère ? Le plus instructif à mon sens dans l’enquête de Nathalie Lacube tient à la description d’une population blanche que l’on qualifiera de déclassée. Elle vit d’autant plus difficilement les difficultés qu’elle manque souvent de garde-fous : absence de repères supérieurs, flou identitaire, effacement des solidarités familiales, etc. La violence et l’alcoolisme complètent parfois le tableau. « Les jeunes immigrés ont des avantages qui peuvent manquer aux jeunes Blancs, analyse Daniele Joly, directrice du Centre de recherches en relations ethniques de l’université de Warwick. Ils ont des réseaux sociaux et familiaux (NDLR : les mères isolées sont, en majorité, blanches). Ils ont un sens plus clair de leur identité. En outre, ajoute la sociologue, ’ils ont une meilleure capacité d’analyse critique de la société. S’ils ne réussissent pas, ils peuvent incriminer le racisme ou la ségrégation, qui leur sont extérieurs, quand les Anglais de souche ont le sentiment qu’ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes.’ Les Anglais blancs se sentent exclus par leurs semblables dans leur propre pays, trahis par les élites. De plus, précise Daniele Joly, ’les musulmans boivent moins’, alors que l’alcoolisme reste un fléau, en dépit des mesures prises pour limiter les abus dans les pubs.  »

A Birmingham, les extrémistes du British National Party risquent fort d’attirer les suffrages. Le BNP mêle les arguments séduisants pour les oubliés de la prospérité : rejet des immigrés, haine de l’Europe de Bruxelles, méfiance vis-à-vis des élites londoniennes accusées de vivre à l’écart du commun des mortels. Les primes et exonérations généreusement octroyées aux députés du Parlement - l’affaire a récemment occupé les unes de journaux - en a scandalisé plus d’un. L’inconnu réside dans la proportion de gens désabusés ou furieux qui n’iront pas voter. Toute comparaison avec le continent n’est pas inutile...

PS./ Geographedumonde sur le Royaume-Uni : La crise, à London ?!Des difficultés d’être à la fois fils et retraité, Liverpool, capitale pour papy-boomersEchos laids d’Ecosse. 

Incrustation : Le canal de Birmingham.

 


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3 réactions à cet article    


  • ZEN ZEN 5 mai 2010 10:45

    Des élections incertaines, car l’abstention sera sans doute massive
    L’essentiel se jouera après , quand il faudra affronter les problèmes de fond

    -Une page se tourne au Royaume-Uni, mais on peut s’attendre à un nouveau conservatisme...

    -La fin d’un « modèle » ?


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 5 mai 2010 22:24

      Pourquoi n’y a-t-il pas foule pour cet excellent article ? Je crois que la popu ;ation - et doinhc les lecteurs sur Avox - comprennent intuitivement que ce n’’est pas en Angleterre que ça se passe aujourd’hui, mais en Grèce.


       Quel que soit le gouvernement élu a Londres, sa liberté de manoeuvre sera nulle. Les Banquiers ne prennent meme plus la peine de cacher qu’ils tirent les ficelles. C’est donc à Athènes qu’on va voir la prochaine scène du dernier acte de « EUX contre NOUS », le drame en marche depuis Bretton-Woods. On va voir si la tentative du système de transformer la révolte en terrorisme va réussir, ou si QUELQU’UN, aujourd’hui inconnu, va faire de cette révolte une révolution. 

      Si c’est le cas, il faudra voir si cette révolution en est vraiment une, ou simplement une autre position de repli préparée par ceux qui ont le pouvoir. Chose certaine, cette avant-première en Grèce est une répétition générale qui a été minutieusement préparée. L’Ennemi a choisi son terrain

      Dans ce contexte, des élections en Angleterre font un peu XIXè Siècle...


      Pierre JC Allard

      • georges 5 mai 2010 22:34

        "Nous ne regardons pas la société de haut en bas, comme une sorte de projet national qui aurait à être géré, dirigé et évalué. Nous regardons la société de bas en haut, comme constituée d’individus, de familles, de communautés, d’organisations de bénévoles et de groupes religieux, d’entreprises – tout cet émerveillement complexe suscité par un pays moderne, divers »."

        Tout l inverse de nos traditions , je les envie ces anglais !

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