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Vers l’émergence du dragon africain

La Chine est devenue un partenaire économique d’une importance mondiale. Il est désormais difficile de la contourner et de faire sans. Au point où en Afrique l’on parle désormais de « Chinafrique ».

La Chine est en ce début de siècle la puissance économique qui force le respect et tend à s’ériger en modèle pour un bon nombre de pays en voie de développement. Forte de près d’1,2 milliard d’habitants, elle étonne en même temps qu’elle surprend le monde de l’économie par son dynamisme constant au point de susciter crainte et suspicion de la part des Occidentaux qui s’empressent depuis une décennie déjà de l’embrasser après l’avoir si longtemps méprisé.

Le dragon chinois tient sa revanche sur le monde. Grâce à son influence économique majeure, il parvient aujourd’hui à dicter sa loi à ces grandes moralisatrices qui ne cessent de se renier. Elles qui n’hésitent plus à troquer les exigences de démocratie et de liberté contre des contrats juteux. La politique des milliards ou la realpolitik a triomphé même là où il y a encore quelques mois, lors de grandes messes électorales, on avait signé son acte de décès. C’est vrai qu’avec une économie au ralenti, une recherche ironiquement vidée de cerveaux, des structures en désuétudes et des délocalisations en masse, certaines nations n’ont guère le choix que de mettre en berne leurs valeurs démocratiques en avalant douloureusement la couleuvre chinoise. Le passage de la flamme olympique dans les capitales occidentales a été un exemple de cette influence de la Chine. Le monde entier se souvient de ces hommes bleus, gardiens d’une flamme olympique souillée par le sang tibétain, qui imposaient la conduite à suivre aux organisateurs nationaux. Tout le folklore triste et insupportable qui a suivi le parcours de cette flamme demeurera dans l’esprit des millions de personnes comme l’un des plus grands fiascos de la démocratie de ce début de siècle. Certes les manifestations ont eu lieu, des milliers de personnes rassemblées[1] pour décrier ce que leurs gouvernements ne pouvaient que murmurer et encore. Timides dénonciations, déclarations en trompe-l’œil, silence complice assumé et décomplexé, les gouvernements occidentaux, pourtant si friands de leçons sur les libertés et les droits de l’homme, ont accueilli la flamme olympique les bras ouverts avec le sourire en prime. Le Dalaï-Lama peut toujours faire le globe-trotter, les Tibétains souffrir de massacres et être les victimes d’un véritable génocide culturel, le plus important c’est de préserver l’essentiel : les centaines de milliards de billets de banque offert par le marché chinois et les bénéfices qui vont avec.

D’énormes enjeux économiques qui justifient l’envoi d’émissaires de haute volée pour demander « pardon » au régime chinois pour les inconvénients liés aux manifestations pro-tibétaines. Le ridicule ne tuant pas, on le pousse jusqu’au bout. Et tous les arguments sont bons à prendre pour légitimer ce ridicule. « Si d’autres le font pourquoi pas nous ? », « alors on n’a pas à rougir de cela », entendons-nous souvent. Le problème c’est que les autres ne se prétendent pas « patrie des droits de l’homme », le problème c’est que les autres, qu’on diabolise trop souvent en indexant d’une manière condescendante les agissements indignes d’une grande nation démocratique et dont la flamme de la liberté devrait éclairer le monde, ont tout perdu dans la course au profit, y compris leur âme. Le problème c’est que lorsqu’on veut porter haut les « Lumières » on ne les éteint pas à l’approche des intérêts économiques et stratégiques. Le problème c’est qu’on copie un peu trop le pire faisant semblant d’ignorer qu’on peut aussi passer des contrats en affirmant ses principes de liberté et de démocratie. L’Allemagne n’est-elle pas la parfaite illustration que le plus important c’est de savoir être à la hauteur de son rang ?

La Chine est devenue un partenaire économique d’une importance mondiale. Il est désormais difficile de la contourner et de faire sans. Au point où en Afrique on parle désormais de « Chinafrique ». Les échanges entre le continent africain et la Chine ne sont pas nouveaux. Déjà, il y a quarante années, les régimes du continent avaient passé de nombreux partenariats avec la République populaire de Chine. Avec la chute du rideau de fer, ces échanges se sont accélérés d’une manière spectaculaire allant jusqu’à rivaliser et mettre à mal les Occidentaux installés en Afrique. Au début, cette implantation de la Chine suscita beaucoup d’ironie et de scepticisme, forts de leurs entrées dans les palais présidentiels africains, les Occidentaux ne s’imaginaient pas une telle fulgurance. Le pré carré et autres reliques du passé colonial étaient des acquis qui ne pouvaient garantir que la pérennité d’un système à bout de souffle et qui a montré toutes ses limites. A l’heure actuelle, c’est pratiquement une razzia à laquelle on assiste dans les villes africaines qui se modernisent peu à peu sous la houlette des Chinois. D’Abidjan à Yaoundé en passant par Bamako, les villes africaines se transforment et se renouvellent au travers de chantiers entre les mains d’ouvriers chinois.

C’est vrai, la difficulté rencontrée dans ce partenariat « gagnant-gagnant » est sans doute le communautarisme. Les Chinois vivent entre eux, presque coupés du monde, ils importent tout leur matériel y compris leur main-d’œuvre ne participant pas alors à la lutte contre le chômage des nationaux. Mais est-ce leur rôle ? Les gouvernements locaux ont la responsabilité de penser les moyens de lutter efficacement contre le chômage des jeunes sans forcément compter sur les Chinois. D’ailleurs si l’on compare les pertes des gouvernements africains qui recevaient et prenaient en charge les coopérants occidentaux, extrêmement coûteux et pas souvent compétents, on peut conclure que les Chinois présentent cet avantage du travail fait aussi bien que les Occidentaux sans solliciter les fonds des Etats. On entend des fois la critique dire que les produits chinois ont submergé les marchés africains. C’est aussi vrai pour ce qui est des produits importés occidentaux entassés dans les rayons de supermarchés de Douala, Libreville ou Dakar, à la différence près que les prix des Chinois sont imbattables. Conséquence directe : un nombre important de ménages africains peut joindre les deux bouts avec un pouvoir d’achat presque dérisoire. Si le tissu économique interne des pays africains tend à être encore plus fragilisé par cette compétitivité virulente, c’est parce que longtemps les politiques économiques (privatisations en masse afin de satisfaire les programmes d’ajustement structurels de la Banque mondiale) ont été inadaptées, dictées pour la plupart par les institutions de Bretton Woods et par les aléas indicibles de l’aide, voire de la coopération. Les économies nationales sont donc victimes de leur impréparation face au phénomène chinois. Et comme partout ailleurs cette situation provoque et attise les attitudes xénophobes, un peu comme les Africains dans les pays occidentaux qui viennent « voler » la place des nationaux. Une situation qui fait le bonheur électoraliste de la droite et de son extrême.

Depuis que les marchés publics au Cameroun sont gagnés par les Chinois, on assiste à une profonde transformation du paysage urbain. Les constructions et les bâtisses poussent comme des champignons et la modernisation des structures connaît une certaine accélération. Avant la réalisation de ces marchés publics était bâclée, les entrepreneurs occidentaux faisaient un travail largement insuffisant, loin des normes internationales. Aujourd’hui, en faisant un tour du côté de Cotonou, de Gahni à Fidjrossé, on peut admirer le travail nettement meilleur des entrepreneurs chinois. En outre, des centaines de jeunes Africains vont de plus en plus en Chine se former et grâce aux accords bilatéraux[2] ils reviennent dans leurs pays d’origine monter avec l’aide de la coopération chinoise des entreprises qui embauchent les nationaux. Un processus qui contribue à détourner lentement, mais durablement la jeunesse africaine de l’Occident. D’ailleurs, à part les pays nordiques (Suède, Norvège) et anglo-saxons (Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Canada), l’Occident pour les jeunes étudiants africains ne fait plus rêver car certaines destinations européennes, naguère favorites, sont désormais désuètes[3], sans valeur académique, ni professionnelle, mais engluées dans une arrogance débridée qui vient flatter un nationalisme à peine avoué.

Lorsque d’un côté on ne cesse de décrier les malheurs de l’Afrique, à appeler à la prise de conscience de la jeunesse africaine, comme si les milliers de jeunes morts à Conakry, à Douala, à Pointe-noire ou au Caire protestant contre les abus des régimes dictatoriaux et les injustices sociales, ne comptent que pour du beurre, les mêmes vertueux signent des contrats dans les antichambres où le sort des millions de vies humaines est scellé. Vente d’armes, interventions armées, amitiés fraternelles et autres sordidités d’usage pour encenser les pires crapules politiques africaines, c’est là la triste réalité d’une politique occidentale qui perdure bien au-delà des hommes. Ce qui est intéressant avec la Chine dans tout ce concert d’hypocrisie, c’est qu’elle est consciente de ses propres faiblesses, une république manifestement démocraticide où le pouvoir central contrôle tout. Et donc elle n’a pas la prétention de dicter une conduite politique ou morale aux Africains, son attitude ambiguë au Darfour en est une illustration. On la critique sur ce dossier et c’est une bonne chose. Mais une question mérite d’être posée : si les Etats-Unis, l’Angleterre ou la France avaient détenu des droits d’exploitation pétrolière importants de la Chine au Soudan, auraient-ils trouvé ce régime infréquentable ? Les exemples du passé sont des réponses fortes. Panama, Irak, Ouganda, etc.

Il y a quelques années, Mugabe était fréquentable quand il faisait le bonheur des multinationales occidentales. Kadhafi n’a-t-il pas été réhabilité grâce à son pétrole qui attise toutes les convoitises ? Idriss Deby, Omar Bongo, Paul Biya, Sassou Nguesso, Faure Nyassimbé, pour ne citer que ceux-là, ne sont-ils pas des nababs qui arrosent les entreprises occidentales et les hommes politiques ? Qui ignore encore que l’argent de ces tyrans va souvent financer les campagnes électorales des leaders occidentaux ? Il y a une sagesse africaine qui conviendrait mieux pour expliquer cette attitude : « la bouche qui mange ne parle pas ». Lorsqu’on pille les ressources d’un pays, qu’on vampirise littéralement sa matière grise, on évite de froisser en même temps le républicain monarque africain qui veille scrupuleusement à ce que le pillage se fasse dans les normes. Les droits de l’homme et la démocratie sont des notions à géométrie variable, la Chine l’a comprise et s’en sert pleinement.

Mettant de côté cet aspect peu glorieux de la Chine, les gouvernements africains devraient songer à adapter les recettes de l’économie chinoise aux réalités locales. Ce modèle économique asiatique pourrait servir d’exemple à un continent qui a de nombreux atouts et lui inspirer de nouvelles politiques de développement. Il faudrait à cet effet redéfinir les « secteurs à cibler en priorité » et la « stratégie de réforme à poursuivre ». Il est vrai que la Chine n’a pas commencé sa transition économique avec un « programme de stabilisation macroéconomique »[4]. En Afrique, le point de départ devrait être la garantie de la stabilité politique afin de s’assurer d’une relative stabilité économique. Les guerres, les conflits armés sont autant de facteurs qui mettent à mal le continent.

Après cette stabilisation politique, l’accent sera mis sur le secteur qui offre les plus fortes chances de réussite. Pour les pays comme la Côte-d’Ivoire ou le Cameroun, le secteur agricole représente un « secteur-clé en termes d’emploi ». Celui-ci peut éventuellement servir de « tremplin » pour la mise en œuvre de réformes à venir ou ultérieures. Une revalorisation qui passe par une modernisation du secteur, mais aussi une réorientation des politiques agricoles. De tels efforts augmenteraient « la productivité à travers la réallocation des ressources », la « croissance de la production et l’augmentation du revenu des paysans ». Tout ceci devrait favoriser la création et le renforcement d’une « épargne rurale » importante et des « fonds pour l’investissement des communes[5] et des villages ». Ces derniers devraient donc être la dynamique majeure en dehors de l’Etat (une main-d’œuvre nombreuse[6] préalablement formée, qualifiée, flexible, mais surtout bon marché, est un atout fondamental). Dans le domaine industriel, comme les Chinois dans les années 1980, la priorité sera mise sur « une plus grande autonomie des entreprises ». L’éclosion des entreprises implantées dans les zones rurales devraient être encouragée en s’appuyant sur la « libéralisation des marchés et de la concurrence » avec la soumission des entreprises à « la sanction de la contrainte financière », également favoriser une émulation des collectivités locales.

Cette transition économique des pays africains devraient accélérer leur intégration dans l’économie mondiale à travers l’ouverture plus importante au commerce extérieur et de l’investissement direct étranger en leur « faveur ». Le renforcement de l’intégration sous-régionale (liens économiques et culturels particulièrement) deviendrait une nécessité pour les Etats africains. A cet effet, la Chine est un exemple intéressant[7] mais aussi celui de ses dynamiques voisins, les fameux « dragons » d’Asie (Singapour, Malaisie). Une ouverture qui favorisera l’acquisition de technologies et l’appropriation d’idées novatrices.

Ainsi on le voit, l’Afrique gagnerait à se tourner vers le modèle chinois, du moins à tirer avantage de cette proximité « diplomatique et économique » qu’elle a su construire avec ce grand pays. Un choix qui se ferait dans un cadre de développement plus sain. L’accueil de la jeunesse africaine et sa formation par la puissance chinoise est une manière de pérenniser cette relation et de la renouveler sans cesse avec les générations. Une façon plus respectueuse et intelligente de contribuer à l’émergence du dragon africain.



[1] Mais tout ceci au prix de restrictions imposées par les représentations chinoises et un zèle un peu trop prononcé des forces de l’ordre.

[2] Le Japon et l’Allemagne ont aussi la même politique.

[3] Depuis deux ans, le nombre d’étudiants camerounais qui ont été séduits par le modèle académique suédois est en forte augmentation. Gratuit et le plus performant d’Europe, le modèle académique suédois offre l’avantage de s’ouvrir aux étudiants étrangers en facilitant leur intégration dans la société.

[4] James Kathuri in « L’Afrique peut s’inspirer du modèle chinois ».

[5] A l’instar du Fonds économique d’investissement inter-communautaire (FEICOM) au Cameroun.

[6] Contrairement aux institutions de Bretton Woods, il faudrait encourager les politiques démographiques natalistes. La démographie n’est pas l’une des raisons de la pauvreté, c’est le manque de structures capables de répondre aux besoins des populations qui posent problème. Il faut être en Afrique pour faire le constat que les familles nombreuses sont celles-là qui sont les moins handicapées. Au Cameroun, l’ethnie Bamiléké a réussi par une politique nataliste importante à devenir la principale du pays, et fort de cette représentativité à entrer dans tous les secteurs de l’économie jusqu’à devenir quasiment incontournable. D’ailleurs, on les surnomme avec respect les « Chinois d’Afrique ».

[7] Contrairement à certaines nations occidentales, la puissance de la Chine n’est pas issue du pillage colonial.


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