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Yaoundé by night

Un regard sur les enfants de la rue à Yaoundé, capitale du Cameroun, pays situé au coeur de l’Afrique. Ils sont des centaines à hanter les rues dans la quasi indifférence des autorités locales.

Quand s’éteignent les lumières de la nuit, sous les réverbères mal éclairés dorment les oubliés des soirées folles de Yaoundé. Couverts par de vieux cartons, ils se protègent contre un froid devenu sibérien au cours des années. Que sont-elles, ces choses que l’on évite au détour d’une rue comme si elles portaient les plaies les plus sombres de cette ville ? Que sont-elles, ces épaves qui se sont échouées au coin de l’insouciance de cet univers magnifique où brillent de pleins feux les guirlandes de cette fin d’année ? Ce sont des enfants[1], de jeunes adolescents qui se sont réfugiés dans la rue à l’abri d’un passé qui n’est jamais très loin[2]. Anciens enfants prodiges, futurs gangsters et déjà délinquants en puissance, nul ne sait exactement ce que leur réserve cette vie étrange dont le sens semble leur échapper. Ils sont désormais livrés aux féroces spectres de la nuit, ils ne manqueront à personne car au fond que sont-ils ? Rien d’intéressant, tout de déplaisant. Les passants qui s’en vont quelque part, à force de les voir tous les jours, se lassent de compatir et finissent par glacer leur sensibilité. A force de voir des corps couverts de papier journal sur les bancs publics, on finit par les effacer de ce champ qu’est le monde. Et à ne penser qu’à la magie de Noël et à se dire, un peu honteux, que la misère du monde on en est vraiment saturée.

Le rond point central, carrefour de toutes les âmes solitaires, oasis nocturne de toutes les escapades amoureuses, étincelle la ville en lui donnant des allures féeriques. Surmontée par une tige l’étoile du berger éclaire le centre-ville comme pour indiquer aux passants qui se hâtent, le chemin du bonheur. C’est noël, l’on respire à chaque pas la vie. Les sourires sont accrochés à des visages joyeux, tandis que les centres commerciaux ne cessent d’accueillir l’enthousiasme monétaire des clients. Tels des spectres, ils hantent les lieux où l’argent coule à flot, ils s’agrippent aux bras des hommes et, avec leur français boiteux, réclament la charité, on leur offre de la pitié[3].

L’unique vraie réaction des autorités c’est d’envoyer des policiers pour qu’ils nettoient la ville de ces indésirables. Les services sociaux ont depuis renoncé à faire leur travail, faute de moyens. Seules les associations et les ONG locales essaient encore d’y croire[4]. Elles leur viennent en aide par une prise en charge afin de leur assurer une formation professionnelle concrète qui puisse leur permettre de sortir de la rue et de les arracher aux griffes de mafieux. Mais la tâche n’est pas aisée, surtout qu’un retour à cet enfer de la rue pour ces enfants, ces jeunes, ces frères n’est pas exclu.

Il fait noir et froid en cette nuit de décembre, Yaoundé est en fête, des milliers de personnes viennent s’amuser et vivre de fabuleux moments. Il y en a qui traversent le Boulevard du 20 mai en trombe partagé entre les délires des festivals organisés ça et là, et les chants des sirènes de la rue de la joie. Arpentant les allées du Boulevard Kennedy, l’on retrouve en petites bandes ces adolescents de la rue, fumant du chanvre et buvant de la bière. A leur vue il faut être courageux pour rester sur le même trottoir, on dirait des pitbulls prêts à mordre. C’est la violence qui est leur langage, la seule politesse qu’ils connaissent, elle est l’expression de leur manière de vivre, d’être présent et accepté par un univers impitoyable. Doit-on pour autant les stigmatiser et les craindre ? Ce serait la pire attitude et de loin la plus irresponsable.

Entre prostitution et esclavagisme moderne, la difficile existence des enfants de la rue dépasse tout entendement, il n’y a qu’à les entendre parler de leur quotidien pour mesurer l’ampleur du drame humain qui se joue dans les rues de cette capitale magnifique. Il ne faut pas être un expert en la matière ou un sociologue averti pour comprendre la souffrance de ces jeunes adolescents qui auraient pu avoir un parcours différent si seulement la vie ne leur avait pas réservé l’une de ses tragédies dont elle a le secret. Quand on regarde dans leurs yeux, on peut y entrevoir une envie de sortir de cette spirale infernale dans laquelle ils sont pris, en tenaillés entre les griffes des hommes décidemment plus prédateurs que loups. Il y a quelques mois, un journal local faisait sa une sur une histoire terrible d’un enfant retrouvé décapité et les organes génitaux volés, le corps fut retrouvé près d’une décharge municipale. Personne ne sait vraiment d’où il venait, on savait juste qu’il dormait dans la rue en compagnie d’autres adolescents de son age. Une nouvelle qui fit un grand émoi, et beaucoup de bruit. Malheureusement la mobilisation qu’avait suscitée cette affaire retomba en même temps que l’émotion qui l’avait porté. Nul ne sait encore combien d’enfants ont été victimes de ces réseaux depuis cette affaire, mais au fond qui se sent concerné ?

Yaoundé ressemble à une princesse endormie aux premières heures de la matinée, quittant le cinéma Théâtre Abbia et en déambulant jusqu’à la Poste, elle offre à l’insomnieux une fraîcheur particulière, comme une sorte de caresse matinale. Mais pour ces enfants perdus qui grelottent sous le froid, les matinées sont rudes et moins imprégnées de romantisme. Une nouvelle journée a deja débuté, il faudra gagner quelques sous en multipliant les petits métiers, faire la manche ou s’adonner au larcin. Comme quoi la vie n’est pas toujours et pour tout le monde plein d’espoir.



[1] Des milliers d’enfants vivant dans la rue sans surveillance, sans éducation, sans amour ni attention, habitués à la violence et aux brutalités quotidiennes. Quel avenir y a-t-il pour ces enfants et pour notre pays ? –– Educateur d’enfants de la rue à Lubumbashi (recueillis par Human Rights Watch).

[2] Après la mort de mes parents, je suis parti habiter chez mon oncle. Mais les choses allaient mal chez lui. Il était souvent ivre et alors il me battait. Il a pris des choses à mes parents mais il ne voulait pas s’occuper de moi. J’ai commencé à passer de plus en plus de temps dans la rue. –– Garçon de la rue à Kinshasa (recueillis par Human Rights Watch).

[3] La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine est proclamée dans la Charte des Nations Unies.

[4] La Déclaration universelle des droits de l’homme, les Nations Unies ont proclamé que l’enfance a droit à une aide et à une assistance spéciales.


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