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Abandonner la quotidienneté pour le long format : une question de vie ou de mort pour la presse écrite

Le journalisme se trouve aujourd’hui à un tournant de son histoire. Depuis une quinzaine d’année, il doit faire face aux développements rapides du web et du numériques, des développements qui remettent en question sa raison d’être, son modèle financier et son autonomie. Et si sur le net, la situation est instable, il en est de même, de façon encore plus critique, pour la presse écrite traditionnelle. Si elle veut survivre, cette dernière devra abandonner sa quotidienneté, et réinvestir les longs formats.

10 ans. C’est ce que le magnat britannique Rupert Murdoch a donné à la presse avant de mourir. Cette affirmation, un brin provocante, n’est pas entièrement fondée, mais possède cependant quelque justesse. Appliquée à la presse écrite quotidienne uniquement, elle semble même correspondre tout à fait aux tendances actuelles[1]. Cette presse, en perte de vitesse, subit de plein fouet une concurrence du web qu’elle ne peut supporter – pour des raisons techniques d’impression et de bouclage, mais aussi de réactivité ultra-rapide du numérique à l’information « chaude », au scoop et à tous ce qui peut alimenter le « Buzz ». D’année en année, les éditions de la presse quotidienne partent en cure d’amincissement forcées, et s’étiolent de leur contenu, qui se trouve transféré en ligne sur les sites web des médias en question (Libération et le Figaro par exemple en France). A la place d’une information de qualité qui coûte cher, surtout produite quotidiennement, s’insèrent des pubs, des annonces marketing camouflées en article, des condensés de dépêche d’agence. Cela au détriment de réflexions de fond, d’enquêtes, de grands reportages et d’analyses.

Et ce qui est le plus alarmant, c’est que la perte de contenu condamne à termes encore plus durement les ventes de ces quotidiens, puisque les lecteurs, pas idiots, refusent de payer 2 euros (environ) une information épurée et « marketingisée » disponible par ailleurs sur le net ou dans les journaux gratuits comme 20minutes ou Direct Matin.

Sortir de l’environnement concurrentiel créé par le numérique semble donc être un impératif vital pour la presse papier. Cela ne veut pas dire pour autant que cette dernière, en tant qu’entité journalistique, soit vouée à disparaître entièrement. Si ses dérivés quotidiens le sont, ce n’est pas forcément le cas de ses formats plus longs, comme les bi-hebdomadaires, les mensuels, les trimestriels ou les semestriels. Ces formats là ont toute leur place en version papier, et correspondent parfaitement à une information détachée des impératifs commerciaux de l’actualité chaude et réactive (particulièrement adaptée au web) des scoops et du buzz. Ils correspondent peut-être même mieux à une telle information que le support numérique. Comme l’écrivent justement Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, les créateurs de la Revue XXI, la presse papier devrait « prendre le temps de l’enquête – aller voir, laisser infuser et revenir – et apprendre à travailler à contre-temps de l’émotion immédiate : tout doit être fait pour apporter aux lecteurs une information différente, intense, concentrée sur ce qui dure, que l’article fasse dix ligne ou dix pages.  »

Les mooks (Longcours, XXI, 6mois, Muze, entre autres), ces journaux-revues de plus de 100 pages vendus souvent uniquement en librairie, nés à la suite de la création de la Revue XXI il y a 6 ans, sont des exemples récents montrant que cette transition est viable et possède un vrai public. Les mensuels comme le Monde Diplomatique arrivent aussi à vivre de leurs abonnements et de leurs ventes en kiosque, et les hebdomadaires comme le Nouvel Observateur, Le Point et l’Express ne s’en sortent pas trop mal non plus. Même si pour ces derniers tout n’est pas rose, la situation n’est de loin pas aussi catastrophique que celle des quotidiens. L’édition du week-end de Libération par exemple, au contenu plus étoffé, se vend mieux que les éditions quotidiennes, malgré un prix légèrement plus élevé. Cela atteste d’une réelle attention des lecteurs au rapport qualité-prix, et du fait que ces derniers sont prêts à payer un peu plus si le contenu est au rendez-vous.

La presse se doit donc de rapidement sauter le pas et tourner le dos à la concurrence déloyale du numérique en réinvestissant des espaces d’expressions inexplorés par l’information transitant sur le net. Elle peut réaliser cela en abandonnant définitivement la quotidienneté et en créant et développant les formats longs, lieux propices à la créativité, à la réflexion et à l’enquête. Il en va de l’avenir du papier en tant que support journalistique. Il en va peut-être aussi de l’avenir d’un journalisme détaché des flux incessants de l’information, détaché du temps court, et se réappropriant la compréhension des sujets traités.

Cette adaptation nécessaire de la presse papier dans des formats plus longs, relayant des contenus à haute plus-value informationnelle, lui permettra aussi de gagner son indépendance financière et de se détacher d’un modèle économique qui ne lui convient pas. Elle lui permettra de se rapprocher de ses lecteurs, et de ne compter que sur eux pour ses revenus.

Le web ne disparaîtra pas, et ne s’adaptera pas à une presse quotidienne moribonde. Il gardera sa place et fera office de relai pour l’actualité chaude, celle qui est traitée sur le vif et sans recul. Cette information là a sa raison d’être sur le web, et le web en sera sont support privilégié. Il est possible que des dérivés papiers de ces informations « minutes » soient conservés, sous forme de journaux gratuits fonctionnant sur le modèle de 20minutes, et ne faisant que reprendre de manière synthétisée des dépêches d’annonces, ce qui ne coûte rien à produire. Il est même possible que de grands quotidiens qui ne souhaitent pas s’adapter au format long et qui ont décidé de se tourner entièrement vers le web, conservent une version papier, avec un contenu informationnel équivalant à celui d’un quotidien gratuit actuel.

Souvent on entend dire que la presse à raté le virage du numérique, et que c’est la raison de son marasme actuel. Il est vrai que pour ce qui est de la mise en ligne de contenus, la presse a pris du temps à réagir à l’explosion des réseaux sociaux et autres interfaces web permettant à l’information de circuler rapidement aux quatre coins du globe. Mais ce n’est pas en adaptant sa temporalité à celle du web, ou en cherchant à concurrencer cette dernière, que la presse papier trouvera une porte de sortie à la crise dans laquelle elle se trouve embourbée. Sa seule chance de perdurer est de changer de format et de réinvestir une autre temporalité, plus longue, plus objective, et détachée de l’importance devenue dogmatique de devoir être les premiers à annoncer une information inédite. A ce jeu là, la presse papier sera toujours perdante, et Twitter toujours gagnant. Si la presse quotidienne décide de se tourner vers des formats plus longs, et de proposer un contenu différent et complémentaire de celui du web, alors elle aura réussi son « virage numérique ».

Article originellement publié sur Nouvelles Alternatives


[1] En France, de janvier à août 2013, Libération a vu ses ventes papiers chuter de 30%, Le Monde de 17% et le Figaro de 8%. Dans cette baisse générale, exception qui vient confirmer la règle, seule La Croix parvient à garder la tête hors de leau, avec +11% de vente. En Suisse, même scénario  : fin 2012, le quotidien francophone Le Temps a licencié 18 collaborateurs, et le Courrier de Genève peine à joindre les deux bouts.

 


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11 réactions à cet article    


  • howahkan Buddha Marcel. 15 janvier 2014 12:47

    Merci d’avoir apporté le sujet...comme pour tous les pays du monde qui sont tous en faillite par rapport aux règles que eux même ont dictée, la presse à lire elle aussi est morte et la télé va suivre....seules certaines banques privées qui créent de la fausse monnaie seront toujours avec une case + au niveau qui leur convient....on vous a pourtant dit de ne pas jouer au monopoly....mais l’appât éventuel du gain étant le premier et dernier désir de certains humains que voulez vous qu’il advint d’autre...dans un monde de fausse compétition, competition qui veut dire éliminer, qui veut dire toutes les guerres etc etc...

    voir cet article..

    salutations.


    • howahkan Buddha Marcel. 15 janvier 2014 12:51

      bref la presse écrite logiquement doit disparaitre..........mais comme elle est un des éléments du lavage de cerveau,.......................elle va subsister...

      tout ça pour des maitresses ou des amants sous le pont neuf, une ou plusieurs grosse voitures, et tout le reste......

      l’humain se trouve petit, alors il monte sur un tabouret..Epitre selon Saint Coluche


    • ANTI-NOVLANG ANTI-NOVLANG 15 janvier 2014 14:43

      Il est tout à fait logique que la presse écrite qui est devenue une presse dictée, soit appelée a ne plus être lue, et ce, indépendamment de son support . 


      • Martin BERNARD 15 janvier 2014 17:37

        Non justement. Le changement de support permettra de redonner de la qualité aux contenus proposés, et à termes de permettre aux médias longs formats de ne dépendre financièrement que de leur lectorat (abonnements et vente directe), ce qui règlerait les problèmes de conflit d’intérêt et d’agenda médiatique. C’est déjà le cas de XXI notamment, ce qui prouve que c’est un modèle qui fonctionne...


      • ANTI-NOVLANG ANTI-NOVLANG 18 janvier 2014 16:03

        Quand je parlais de presse écrite, c’était évidemment dans le sens traditionnel du journal imprimé qui passe en numérique sans changer de fond.
        Il est évident qu’une forme de support interactif donne une ouverture vers beaucoup de sources et de recoupements , et donc une information moins manichéenne et plus objective.


      • vesjem vesjem 15 janvier 2014 17:19

        @martin
        tu appartiens sans doute au système et tu voudrais sauver ta peau , ou bien tu fais un sondage d’opinions par AV interposé ;
        tu le connais bien , pourtant , le problème , alors pourquoi fais-tu un faux papier sur ce sujet ?


        • Martin BERNARD 15 janvier 2014 17:31

          Pour pouvoir répondre il me faudrait un peu plus d’élément quant à l’accusation. Car je ne veux ni sauver ma peau, ni faire un sondage d’opinion, ni, encore moins, faire un faux papier. Je cherche juste à dégager les options qui restent à la presse écrite si elle ne veut pas se faire bouffer par le numérique.

          Le manque d’indépendance de la presse pourra être résolu lorsque cette dernière ne dépendra que de ses lecteurs pour ses revenus financiers. XXI est l’exemple français qui montre que c’est possible. Dans un autre format, médiapart et le Monde Diplomatique en sont des exemple également. Seulement, si l’on veut vivre uniquement de ses lecteurs, il faut que l’information qu’on leur propose soit conséquente, fouillée, et leur apporte une plus-value pour comprendre l’environnement social. D’où la nécessité d’un long format et l’abandon de la quotidienneté. La encore, pour la presse papier, c’est bien mon propos.


        • vesjem vesjem 15 janvier 2014 17:52

          @martin
          Il ne s’agit pas d’accuser les travailleurs des médias ; ils sont TOUS sur un siège éjectable , et en l’état , le problème est insoluble ;
          A la place de ces « besogneux » , de l’ouvrier imprimeur au patron , je choisirais moi aussi l’obéissance ; chacun a une famille à nourrir ;
          Le problème est structurel et lié au capitalisme même (comme au communisme d’ailleurs , en d’autres temps) ;
          Tiens , A V soi-même est « achetable » ; mais dans le cas « internet » , du jour au lendemain , A V n’aurait plus ni rédacteur , ni commentateur (la désaffection commencerait par ces derniers d’ailleurs) , si un « margoulin » venait à l’acquérir ; le lendemain , un autre A V No2 naîtrait ;
          Quant à « médiapart et le Monde Diplomatique en sont des exemple également » , je ne donne pas cher de leur peau au vu de leurs mécènes .
          salutations


        • Martin BERNARD 15 janvier 2014 18:07

          Les mécènes de Médiapart, comme du Canard Enchaînés d’ailleurs, sont les journalistes qui y travaillent... Je donne personnellement très cher de la peau de Mediapart.

          http://blogs.mediapart.fr/blog/la-redaction-de-mediapart/150114/qui-appartient-votre-journal


        • vesjem vesjem 15 janvier 2014 18:26

          @l’auteur
          je leur souhaite bon vent également ; merci de ta réponse


        • Axel de Saint Mauxe Axel de Saint Mauxe 15 janvier 2014 22:27

          La presse française est momifiée, enrubannée dans les subventions, incapable de la moindre innovation, de la moindre défiance, soucieuse de ne pas froisser l’état et les banquiers.


          Ses journaleux sont soit des valets soumis, soit des collabos.

          La vraie presse est ailleurs : fanzines, sites internet, pour le pire, mais surtout pour le meilleur.

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