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Accueil du site > Actualités > Médias > Baudrillard et la société de l’information

Baudrillard et la société de l’information

 

Lisez donc, je veux dire « consommer » donc cette information...

 « Évidence de l’abondance », liberté de choix, « errance ludique » : nous y sommes ! L’univers en ligne reproduit à s'y méprendre le cauchemar narcissique de Jean Baudrillard, l'oracle de la contre-culture française (hurlements terrifiées). Si on saisit sous les verdicts du sociologue, la compréhension profonde des mécanismes qui régissent nos comportements IRL (in real life), on devine, au long de ces pages, à quel point ces comportements sociaux déterminent des phénomènes observés lorsque nous sommes connectés. De plus, la lecture de ses ouvrages, étonnamment intemporels et illustrés dans nos quotidiens, permet de saisir qu'il n'y a qu'un pas de la "Société de la consommation" au monde de l'info moderne, une frontière infime que le web 2.0 a allègrement franchi (bruits de foule qui s'enfuit). Petite confrontation de l'info à ses travers, petit rappel d'une des pensées les plus intéressantes du siècle précédent.

(Merci à Agoravox d'accueillir cette contribution. Vous pouvez également retrouver cet article sur l’Apériodique)

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un peu débordé ?

 

CONSO, INFO-CONSO ?

Le rapport à l’information a évolué

Pour débuter, rappelons l'essentiel. Je n'apprendrai rien à personne : c'est l’ère de l’info-marchandise. L'actu, de midi à minuit, le web indéfini, il s'agit désormais d'une "zone" de consommation à part entière, régie par les mêmes règles de masse. Bombardés en permanence d'une info massifiée par le net, nous en sommes venus à nous informer un peu comme nous faisons des courses, la rétine décalquée à force d'actualiser nos comptes. Dans ces conditions, il est intéressant de remarquer à quel point un des ouvrages majeurs de la sociologie française, "La société de consommation", permet de décrypter nos comportements en ligne. Ces analyses, bien qu'antérieures à l'émergence du web, jettent sur la consommation (et donc sur le net) un regard sévère et scrutateur. Ainsi, si Mark Zuckerberg (le fondateur de Facebook) a énoncé le premier que « la norme sociale est en train d'évoluer » avec internet, le rageux Baudrillard avait extrait les fondements de ce mouvement depuis plusieurs années, avant l'apparition du net. Et nombre de ses verdicts se sont du coup exportés en ligne, ce qui permet de le redécouvrir encore aujourd'hui, avec autant de force. Quelques exemples pour illustrer ce constat :

Le supermarché de l'information : page d'accueil du journal Le Monde

 

LA SUPÉRETTE DE L’INFO

La logique du drugstore

Sur le net désormais, les principaux producteurs d’informations (les sites d'info comme le Monde, le Figaro, les sites communautaires comme Youtube) présentent leurs contenus un peu comme des étalages, des vitrines d'e-news (titres et photos alignées, catégories...). De plus, chaque requête, nous amène à l’ensemble des types d’informations recherchées, classées, triées, minutieusement hashtaguées, afin de gouverner notre parcours. En leur sein, des onglets "sur le même thème" aux liens internes, nous nous baladons entre les "rayons" de ce tumulte d'images et d'idées. En quelque sorte, nous "remplissons notre panier" puisqu'il s'agit en fait d'une reproduction de la logique des Grandes Surfaces, telle qu'elle a été intégrée par les journalistes depuis l'avènement du net. Entre autres, les notions de "centrifugeuse" ou d'"agrégateur d'information" développées par Bruno PATINO du Monde (France Télévisions, France Culture...) et d'autres analystes, évoquent clairement cette logique du "tout en un", cette idée d'un journalisme qui évolue en rassemblement et re-traitement des contenus du web. Cette idée se trouve également au cœur de la logique du consumérisme de Baudrillard comme " la synthèse des activités consommatrices", "l'amalgame des signes, de toutes les catégories d'objets" où toutes les activités "s'enchaînent sur le mode combinatoire", ce qui s'observe bien sur le média en ligne.

On recherche...

 

LA PÉNURIE ORGANISÉE

#ACTUALITÉ #MODE #NOUVEAUTÉ

L’offre crée sa demande, ce n’est plus un mystère, et nous voilà tous veilleurs, suspendus au fil d’actu de nos profils avides ! C’est un autre aspect de la consommation exploré par Baudrillard qu’on retrouve sur la toile et qui influe lourdement sur nos comportements. En effet, étant donné que le net vit économiquement d’une injection permanente de « nouveauté » (un peu comme la mode), les sites d'information et les créatifs de tous bords sont amenés à renouveler leur offre en permanence, à respecter le rythme cyclique et quotidien du net. Quelqu’un qui ne publie pas est noyé dans la masse. Pour ce qui est des viewers (de notre côté), nous sommes devenus d’abondants consommateurs, rapidement en "manque", rapidement oublieux, mais également pressés à la consommation. En ligne comme dans les boulevards commerçants, le revers de l’ « illusion d’abondance » se trouve toujours être la « pénurie organisée », la boulimie du web, la recherche effrénée. Ainsi, suite à une étude de l’infolab sur la question, l’évolution du rapport des Français à l’info est interprétée par plusieurs observateurs (Antoine Allard, Alexandre Ribichesu) comme le développement d’une forme de "dépendance" (un peu comme les boulimiques face aux aliments). En tout cas le développement d’indices laissent présager que l'info pourrait être, sous certaines conditions une "substance addictive" (et c'est un toxico de l'info qui vous écrit) : 72% des français déclarent s’informer plus qu’il y a 5 ans ; l’émergence de la « fast news » comme norme pour occuper les temps morts ; 40% des français sont en contact avec plus de 4 médias par semaine ; le multitasking est particulièrement important sur l’usage du mobile en consultation ; 76% des français se sentent submergés par l’information (82% des 15-24 ans). La facture de cette abondance se paie en anxiété, en stress, et en fatigue.

Source des indices ci-dessus : Frenchweb : le magazine des professionnels du net

Absorbé par l'écran

 

 LA LOGIQUE DE L’AMBIANCE

Du drama à l’infotainment

En fait, une fois l’information libérée, le web ressemble un peu à un immense "Forum", à ce gigantesque amas de données où l’on vient se divertir autant qu’acheter, ou l'on se promène autant qu'on s'informe, ce qui reproduit encore la logique des centres commerciaux, des Halles, des Hypermarchés. On y retrouve en effet des ingrédients précis destinés à arrondir les angles (musique, décor, design, variété), étudiés expressément afin d'instaurer une ambiance. En ligne (comme dans la presse papier d'ailleurs), ce décorum est une sorte de "package", une manière d'"ambiancer" l'info (inutile de revenir sur les bases de l'infotainement : il n'y a qu'à regarder le Petit journal, pour comprendre de quoi il retourne). Le divertissement est un des aspects activement recherchés par les sites : les supports convergent et les barrières s’effondrent ; on combine des flux pour amener la plus grande diversité, un immense divertissement. Les gros producteurs de médias (les sites d'informations, les plateformes d’échanges) combinent constamment les formes d’expression (blogs, éditos, communiqués de presse...) et les registres (humour, drame, "coup de gueule") tandis que le lecteur est invité à papillonner, à "flirter" d'une info à l'autre . Pour finir,  les liens internes se multiplient pour permettre un parcours, un mix de sens et d’info inattendu. Alors, s’informer devient une « exploration ludique ». L'info est assimilée à un loisir, parfois au détriment de son contenu (idéologie, sens, analyse). C'est en tout cas l'interprétation que prête Jean Baudrillard à la consommation, qui substitue à l'utilité de l'objet un sens nouveau, distinctif selon lui.

 Le Petit Journal : l'émission humoristique rallongée en septembre 2011

 

L’INFO - FÉTICHE

Marché de la nouveauté 

 Comme l'expliquait Marc Zuckerberg : « Les autres mecs pensent que le but de la communication est d'obtenir des informations. Nous pensons que le but de l'information est de favoriser la communication. » En effet, ce que ne savez pas à cet instant, vous allez le savoir à très courts termes. La permanence et l’accessibilité de l’info en temps réel a mis fin, dans certains milieux au débat de connaissance, traditionnel, au profit du débat sur la nouveauté. C’est la logique du partage ou du « retweet ». L’info ne vaut plus en tant que telle mais par rapport à ce que les autres en font : c’est une logique fétichiste de l’objet, en l’occurrence de l’info, qui s'installe. L'actualité est un lieu de concurrence, de construction d'un rapport entre les acteurs. Cette logique, originaire du monde journalistique, s'exporte sur les réseaux à l'ensemble des usagers. Elle avait également été observée dans les échanges de biens dès les années 1980 par le sociologue.

 

 

« KNOW YOUR MEME »

 « Connais-toi toi-même »

Allez, un dernier et je vous laisse vous procurer le bouquin. Ce dernier exemple illustre sans doute l'aspect le plus intéressant de l'application de Baudrillard au net. Il s'agit de notre représentation en ligne, de l'image que l'on renvoie. En effet, comme l’a très bien explicité "La Société de Consommation", consommer est devenu plus que jamais un des premiers "relais du paraître", et finalement du classement social des individus. Du coup, Grosso modo, les nouveaux riches flambent, les anciens riches se cachent, les classes moyennes se répartissent entre bobos, nouveaux pauvres, bomeurs, faux prolos, vrais cadres (c'est bien sûr une série de clichés que j'ai développée ici)... Il demeure cependant que le net peut s'apparenter au règne des apparences :  s’informer, échanger et poster (infos, vidéos) revient bien à se présenter d’une certaine manière, à exprimer ce que Baudrillard appelle le P.P.D.M. (la Plus Petite Différence Marginale), soit un moyen de « personnaliser » son rapport à l’usage. Si "Facebook", "Twitter", "Linkedin" et consorts sont aussi employés, c’est précisément parce que l’info ou le divertissement qu’on y développe nous donne l’opportunité de décrire cette particularité, exprimée auparavant dans la consommation. C'est aussi ce qui nous rapproche des autres ou nous éloigne. Etre un sportif, un banlieusard, un ‘hipster’, un prof de lettres ou un geek des familles, c’est donc pratiquer le net d’une manière orchestrée, programmée par des références culturelles. C'est se présenter d’une façon donnée. On oserait même dire que c’est moins «  ce qu’on consomme" que « le genre d’information » (politique, fait-divers) et « le lieu de consommation » (slate.fr ou 20 minutes, journal mainstream ou blogs inconnus) qui priment. La tendance est à la recherche du petit plus, du traitement original... et ainsi, sur le net, nous reproduisons cette illusion égalitaire, cette réalité de classements que la consommation nous impose dans tous les aspects de notre vie.

Un goût prononcé pour le personal bran(d)ing ?
Et je vous le dis, braves gens (qui n’y connaissent rien, bien sûr), une mécanique terrifiante de dissolution opère sous chacun de nos clics ! Pire, de terriîîbles mécaniques de conformisme sociale seraient en marche sur le web EN CE MOMENT MÊME (effet de syle) et un triomphe illusoire de l’individualisme gondolerait vos cervelles...

Je vous prie d’excuser ces quelques digressions légèrement pédantes/antimondialistes, mais le but est avant tout de vous inciter à lire cet auteur dont le fond de pensée est extrêmement stimulant, et surtout très utile : ses analyses saisissent de nombreux aspects liés à notre mode de vie, et même intègrent nos professions (notamment si elles sont liées au net). De plus, aborder la toile avec des théories issues du réel, c'est également comprendre à quel point le net continue et complète notre vie de tous les jours.



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7 réactions à cet article    


  • Montagnais Montagnais 26 octobre 2012 10:46
    Vous êtes membre de l’OMA ?

    Salutaire contribution, excellent papier.. mais que vous jetez au désert, vous savez bien.

    Excellent Baudrillard, mais année 70, d’avant les spectrons par myriades quasi

    - Bobo.. Plutôt Bobocon.. bonne CONscience.. c’est plus précis, il faut !

    - L’offre créée sa demande - le Media, c’est l’info disait McLuhan, pas cité..

    Repris par le Huffington Post octobre 2012 : Marshall McLuhan introduced the phrase « the medium is the message » in his book Understanding Media : The Extensions of Man.

    Après votre premier article, continuez, ça nous change des carnets de voyage de Bécassine au bord de mer. Et des objurgations pour voter Mél..

    Ah ! j’oubliais : www.adbusters.org.. votre sujet.. 


    • JL JL 26 octobre 2012 11:37

      Montagnais,

      vous dites : « continuez, ça nous change des carnets de voyage de Bécassine au bord de mer. Et des objurgations pour voter Mél »

      Vous avez tort : j’ai parlé de Baudrillard ici même il y a plus de cinq ans dans un article publié sous le titre «  La Gauche, la Droite, et le libéralisme »

      Si aujourd’hui je dirais les choses autrement sous ce titre, en revanche ce que j’ai écrit au sujet de Baudrillard, aussi bien dans l’article que dans les commentaires demeure d’actualité.

      Dans cet article, vous verrez si vous lisez que déjà, avec Frédéric Lordon, je dénonçais le capitalisme financier, avatar redoutable et aujourd’hui exécré du libérailsme économique.

      @ l’auteur : dès que j’ai un moment, je commente votre article.


    • JL JL 26 octobre 2012 15:27

      Bonjour l’Apériodique.

      Curieux votre lien sur Baudrillard qui renvoie à un article non daté du Figaro et qui commence ainsi : "Le sociologue et philosophe est mort hier à Paris à l’âge de 77 ans.« 

      Jean Baudrillard : 27 juillet 1929, 6 mars 2007.

      Votre article me laisse un peu sur ma faim, mais je suis particulièrement d’accord avec sa conclusion : »le but est avant tout de vous inciter à lire cet auteur dont le fond de pensée est extrêmement stimulant, et surtout très utile« 

      Baudrillard est surtout connu pour son œuvre sur la société de consommation, dans la lignée directe d’un Thorstein Weblen (J’en parle dans mon article cité ci-dessus) davantage que sur la société de l’information dont on ne saurait parler sans citer Guy Desbord, contemporain entre autres de Baudrillard, lequel Desbord ne parlait pas de société de l’information mais de société du spectacle.

      Si je ne devais citer au débotté, qu’une phase de Baudrillard, ce serait celle-ci  : »Là où l’individu en tant que tel est aujourd’hui requis et pratiquement irremplaçable, c’est en tant que consommateur« 

      Phrase qui fait superbement écho à celle de Annah Arendt : « Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues. »

      Une deuxième, ce serait celle-là : « On revient avec le crédit à une situation proprement féodale, celle d’une fraction de travail due d’avance au seigneur, au travail asservi. (Jean Baudrillard) » (Cité par Maurizio Lazzarato : La Fabrique de l’homme endetté).

       Concernant Desbord qui serait plus pertinent que Baudrillard dans un article sur les médias, cette citation de mémoire : »Celui qui toujours attend la suite du spectacle, n’est jamais acteur".

      Selon Raoul Vaneigem, le rôle des médias est : « Engranger l’insignifiant dans la mémoire des résignés. » 

      L’internet est en passe de changer cet état de choses, mais les chiens de gardes de tous bord, veillent jalousement sur leurs prés carrés respectifs.


    • L'Apériodique L’Apériodique 27 octobre 2012 10:42

      Merci de ces remarques et de vos encouragements.


      Je vais prendre le temps d’aborder cet auteur (Mac Luhan).

      Au plaisir de vous lire.

    • Leo Le Sage 26 octobre 2012 11:51

      @Par Le péripate (xxx.xxx.xxx.42) 26 octobre 11:28
      Vous dites : « Et en plus donc ce minustre est un abruti de première » [...]
      Abruti certainement, minus sûrement pas...

      1/ Beaucoup de personnes se sentent submergées par les infos ?
      Perso je trouve qu’il en manque...

      2/ PPDM me rappelle PPCM... [en math]

      3/ Vous dites : « Connais-toi toi-même » [...]

      Votre traduction est incorrecte.

      "Le mème serait l’unité cognitive échangeable, permettant la réplication au sein d’un milieu social de complexes mémiques, appelés mémotypes, dont les variations de structure constitueraient l’équivalent des mutations connues en biologie" [...]

      (source : Mème - Wikipédia)

      "D’après l’Oxford English Dictionary, un mème est un élément d’une culture ou d’un ensemble de comportement qui se transmet d’un individu à l’autre par imitation ou par un quelconque autre moyen non-génétique (« an element of a culture or system of behaviour passed from one individual to another by imitation or other non-genetic means »)" [...]

      (source : Mème Internet - Wikipédia)

      En clair un mème est une imitation avec une variante.
      [mème s’écrit avec un accent grave bien sûr]

      Donc, Know your meme se traduirait plus par « connaît ton pendant » ou « connaît ton avatar »...

       
      Cordialement

      Leo Le Sage
      (Personne respectueuse de la différence et de la pluralité des idées)

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