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CNN et YouTube

Grande première sur CNN, les huit candidats à la candidature démocrate pour la prochaine élection présidentielle étaient interrogés en direct par des internautes qui avaient préalablement enregistré leurs questions sur YouTube (vidéos de 30 secondes maximum).

Ainsi décrit, le format de cette émission ne pouvait qu’inquiéter l’observateur avisé de la récente campagne présidentielle française. Ne s’agit-il pas d’un mix du soporifique "débat des socialistes" de l’automne 2006 et de l’abominable émission de TF1 "J’ai une question à vous poser" ? On pouvait légitimement s’attendre à un désastre.

Il n’en fut rien, et cela mérite quelques commentaires.

Sur la forme d’abord. Cette émission s’est révélée plutôt agréable à suivre, dynamique, un peu longue - deux heures -, mais jamais ennuyeuse. Voici quelques tentatives d’explication :

1. Le rythme.
Je l’ai dit, les vidéos des questions ne duraient pas plus de 30 secondes. Et Anderson Cooper, le journaliste qui animait le plateau télé distribuait la parole rapidement sans en rajouter. De plus, les temps de réponse des candidats étaient également limités. Dès que l’un d’entre eux dépassait 45 secondes, la caméra restait sur lui mais on entendait Anderson Cooper dire "Time, time", ce qui amenait le candidat à sa conclusion avec une efficacité stupéfiante. Cela évitait les réponses à la Ségolène, avec des considérations sur l’accueil en crèche des enfants en bas âge, la Constitution européenne, la région Poitou-Charente et la politique artistique suite à une question sur le droit du travail.

2. L’absence de règles trop strictes.
Pas de chronomètre pour mesurer l’égalité des temps de parole. Les trois favoris - Clinton, Obama et Edwards - ont plus parlé que les autres sans que cela ne constitue un drame. Peut-être pour la simple et bonne raison que la plupart des 3000 questions postées sur YouTube étaient destinées à ces candidats. Pas d’interdiction de s’adresser à un autre candidat à l’occasion d’une réponse à une question d’internaute. Lorsque cela se produisait Anderson Cooper se contentait de proposer un droit de réponse au candidat cité, qui sautait sur l’occasion qui lui était donnée de s’exprimer plus.

3. La qualité d’élocution des huit orateurs.
Pas de euh "euh euuuuh" à la Chirac, pas de néologisme foireux à la Ségolène, pas d’innovation grammaticale à la Bush.

4. La décontraction générale.
Pas mal de petites blagues gentillettes, un peu d’autodérision, un vrai respect entre les candidats. La date très avancée du débat par rapport aux vote a sans doute beaucoup fait pour calmer les ardeurs belliqueuses.

5. La qualité formelle des questions.
Ici le format YouTube a fait des merveilles. Les citoyens qui posaient les questions n’avaient pas à subir la pression du direct et devaient respecter l’exigence de concision. Certains ont par ailleurs su se faire remarquer par leur créativité — une question sur le réchauffement climatique a par exemple été posée par un bonhomme de neige -, ce qui a contribué à rompre la monotonie du débat.

Sur le fond ensuite. Le bilan est plus contrasté. Il y a eu du bon et du moins bon.

La qualité d’ensemble des questions sélectionnées m’a semblé remarquable. Rien à voir avec le déluge de microplaintes catégorielles que nous a servies TF1 lors des numéros de "J’ai une question à vous poser". Cela s’explique de façon simple : ici ce sont les journalistes de CNN qui ont sélectionné environ 50 questions parmi les 3 000 suggérées. Sur TF1, c’est un institut de sondage qui avait sélectionné 100 poseurs de questions, sans se demander quelles questions ils pourraient bien poser. Si le processus est honnête, on a dans un cas un échantillon représentatif des questions posées et dans l’autre un échantillon représentatif des Français. Sur CNN on n’a pas eu une question sur Alzeihmer, une question sur le cancer du sein, une question sur la maladie de Parkinson... On a eu une simple question sur l’opportunité d’une assurance maladie universelle.

Ne soyons pas naïf. Le contrôle de CNN sur le choix des questions est total, et ce point a fait débat sur les blogs américains en amont de l’émission. Sans aller jusqu’à dire que le dispositif était parfait, j’estime qu’il était tout à fait satisfaisant. Certains ont exprimé la crainte de voir CNN choisir exactement la séquence de questions qu’aurait posée un journaliste politique classique dans un tel débat. Je crois que cette théorie assez cynique néglige un fait important : la transparence. Les journalistes de CNN n’ont pas choisi entre 3000 questions qu’eux seuls ont lues ou vues, mais entre 3000 questions mises à disposition de tous sur le Web. Une manipulation grossière est donc très facilement détectable.

Incidemment, et cela avait déjà été constaté sur TF1, pas une seule question de politique politicienne ou de tactique. Je suis prêt à parier qu’il n’y en avait pas une parmi les 3000. Cela prouve bien que le format du débat a influé sur son contenu. La date de la retraite approche pour tous les Alain Duhamel du monde. Permettez moi de m’en réjouir.

La qualité des réponses, hélas, n’a pas toujours été à la hauteur. C’est la contrepartie d’une émission rythmée. Avec des réponses de moins d’une minute, difficile de faire passer plus qu’un message, difficile d’entrer dans les détails d’un vrai raisonnement. Ainsi Obama et Edwards se sont opposé sur leurs plans respectifs pour doter les Américains d’une assurance santé universelle, hélas sans que ni l’un ni l’autre n’explique les spécificités de son plan. Pour le téléspectateur non averti, cela reste bien obscur. Même remarque sur les différents plans de retrait d’Irak proposés par les candidats. Ils en ont tous un, mais en quoi consistent-ils, en quoi diffèrent-ils les uns des autres ? Difficile de se faire une idée !

Il ne fait pas de doute à mon avis que le nombre d’impétrants a altéré la qualité du débat. Huit participants, c’est beaucoup trop. Même s’ils se montrent disciplinés et respectueux de la parole des autres. Je serais curieux de voir ce que donnerait le même débat, avec le même nombre de questions, mais limité aux trois seuls candidats qui ont une réelle chance : Edwards, Clinton et Obama. Peut-être verra-t-on cela plus tard dans la campagne. Pour le moment il semble que les primaires jouent aux États-Unis le même rôle que le premier tour en France : celui de donner à tous les courants politiques l’occasion de s’exprimer et d’avoir accès aux médias. Une telle phase est sans doute utile, mais il serait malsain qu’elle s’éternise trop longtemps.

Pour finir, un mot sur chacun des huit candidats :

Mike Gravel, l’ancien sénateur de l’Alaska (77 ans), sans mandat depuis 1981, fut le moins intéressant des candidats. Il ne s’est guère distingué que par une attaque assez outrancière contre les liens entre les autres candidats et "Wall Street". Manifestement pas pris au sérieux par les sept autres.

Joe Biden, le sénateur du Delaware, fit une intervention courageuse sur la question irakienne en rappelant à ses compétiteurs qu’il est physiquement impossible de rapatrier 160 000 soldats américains déployés en Irak en moins d’un an. Il semble le plus compétent sur la question irakienne.

Hillary Clinton, la sénatrice de New York, grande favorite, fait preuve d’un professionnalisme remarquable mais pêche à mon avis par un excès d’astuce politicienne pour répondre à coté des questions qui l’embarrassent. Elle est imperturbable, sérieuse, compétente, mais, comme l’a souligné une question vidéo, elle n’incarne pas vraiment le renouveau ! Remarquable réponse sur les questions relatives à son sexe. Ségolène devrait en prendre de la graine.

Bill Richardson, le gouverneur du Nouveau-Mexique, n’a pas su tirer profit de son principal atout : il est le seul des candidats à ne pas vivre à Washington et à diriger un exécutif local. Quand on sait le rejet qu’inspirent les politiciens professionnels de Washington, c’est dommage.

Jonathan Edwards, l’ancien sénateur de la Caroline du Nord a été très bon sur la question de la lutte contre la pauvreté qui est au cœur de son programme, mais il a abusé des allusions à la personnalité de sa femme, très populaire aux États-Unis et qui lutte en ce moment contre un cancer.

Barrack Obama, le sénateur de l’Illinois, principal challenger d’Hillary Clinton, fait preuve d’un réel charisme et apporte une vraie fraîcheur. Contrairement à sa rivale, il se laisse parfois décontenancer. Mais il est capable de marquer des points grâce à son opposition dès 2003 à la guerre en Irak et grâce à son refus de recevoir des contributions des lobbies du pétrole, des compagnies d’assurance... Mon préféré.

Denis Kucinich, représentant de l’Ohio au Congrès, est le plus à gauche des candidats. Cela lui permet de marquer des points car il est le seul à avoir voté contre le Patriot Act. Mais cela lui en fait aussi perdre, notamment lorsqu’il réclame des réparations financières pour les descendants d’esclaves. Globalement il ne rend pas service au parti démocrate en affirmant que l’échec des démocrates à mettre un terme à la guerre en Irak, depuis qu’ils ont repris la majorité au Congrès en 2006, est une trahison de l’électorat ; ce qui est techniquement inexact puisqu’une telle décision nécessite une majorité très large, incluant un nombre important de républicains.

Chris dodd, le sénateur du Connecticut ne s’est pas vraiment distingué dans ce débat. Il nous a joué un coup de Bayrou en ventant sa capacité à faire travailler ensemble les meilleurs du parti démocrate et ceux du parti républicain.


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1 réactions à cet article    


  • Bardamu Bardamu 4 août 2007 12:11

    Tres bon article ! J’avais entendu parler de ces debats avec YouTube sans entendre d’avis, c’est desormais chose faite, merci à vous.

    Le comparatif avec l’election française est interessant et il semble donc evident que ce que les americains gagnent en forme, ils le perdent en fond.

    J’avoue que moi aussi j’aime beaucoup Barack Obama, j’espere sincerement qu’il remportera cette primaire (ce qui lui donnerai une voie royale vers la Maison Blanche) parce qu’il apporte quelque chose de vraiment nouveau à la politique americaine. Son eventuelle election changerait probablement le role des USA dans le monde.

    Cette election presidentielle americaine s’annonce passionnante !

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