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Comment la télé nous ment

En complément de l’article « Comment les médias contrôlent nos pensées » publié ici même le 8 mars par « enréfléchissant », je confirme que le petit écran ne nous montre pas ce qu’il cache, comme tous les écrans, et donc que la télé nous ment tous les jours. Aussi je ne saurais trop vous conseiller de jeter la vôtre, surtout à l’approche des élections, ce qui vous permettra de gagner un temps précieux pour lire ou rencontrer des gens, participer à la vie citoyenne, voire bichonner votre dipladénia préféré tout en pensant aux lois de la gravitation universelle ou à Platon. 

La télé nous ment disais-je mais je ne chercherai pas à le prouver car la propagande quotidienne que nous subissons a déjà tellement gangréné les esprits que ce serait une cause perdue d’avance. Je préfère tenter de prémunir les cas qui peuvent encore l’être, s’il en existe, contre les dangers de cette aliénation mentale sournoise qui fait dire à beaucoup : « c’est vrai je l’ai vu à la télé ! ». Grâce au temps gagné à ne pas la regarder j’ai personnellement eu le délicieux loisir de me plonger dans la lecture de quelques auteurs ou chercheurs qui se sont intéressés aux phénomènes de publicité, de propagande ou de manipulation mentale par le biais des médias tels que la télévision, et je me propose simplement de vous faire part de leurs principales conclusions en jetant cette ultime bouée aux naufragés du PAF que vous êtes peut-être à votre corps défendant. Je commencerai par quelques remarques générales avant d’évoquer avec vous les outils permettant de se prémunir contre les attaques de la pensée produites par toutes ces « chaînes ». Déjà ce mot devrait nous mettre la puce à l’oreille sur notre « servitude volontaire » et cette anesthésie des sens qui est sans doute un nouvel « opium du peuple » qui nous tient captif.

Actuellement une éthique minimale semble avoir déserté les présentateurs de télé qui font leur « Une » sur des évènements dénués de réel intérêt social ou politique. La « rubrique des chiens écrasés » est systématiquement privilégiée, autrement dit le spectaculaire ou le dramatique à forte connotation émotionnelle dans le style : « Un malade échappé d’un hôpital psychiatrique a sauvagement blessé ce matin une personne âgée avec une arme blanche, qui a dû être opérée. Son état reste critique. La police cherche à localiser cet agresseur récidiviste grâce à des battues. Un signalement vient d’être diffusé et des hélicoptères survolent la zone. La population en émoi est en alerte ». Suivent dix bonnes (?) minutes, qui réduisent la politique internationale et française à la portion congrue, pour savoir pourquoi ce patient a pu échapper à la surveillance malgré les nouvelles caméras mises en service récemment (le personnel avait réclamé un infirmier de plus, refusé par la direction), avec des interviewes d’un passant (qui n’a rien vu), d’un membre éploré de la famille de la victime, pourtant fâché avec elle, (mais ravi de passer à la télé), d’un syndicat de police : n’eût-il pas été préférable de mettre cet individu derrière les barreaux ? (surveiller et punir), d’un médecin (qui ne connaît pas le malade) sur les causes de son geste ( ???) , d’un bulletin de santé du directeur de l’hôpital accueillant la victime (qu’il n’a jamais vue), du procureur de la république pour connaître l’état de l’enquête (mais personne n’en sait rien), et enfin d’un élu déclarant qu’une nouvelle loi va être promulguée dans les plus brefs délais (la troisième) pour protéger la population de ces actes « barbares ». A aucun moment ne seront précisées ni les menaces actuelles qui pèsent sur le soin dans ces hôpitaux ni les statistiques d’agression beaucoup plus élevées au contact des proches, notamment en famille, qu’avec des malades mentaux, même si cet acte là est bien regrettable, tant il est clair que l’audimat, les parts de marché, et le « temps de cerveau disponible » pour consommer comptent plus que la qualité de l’information réduite ici à zéro.
 
La télé de notre gouverne-ment nous ment donc gravement, et voici comment. Edward Louis Bernays fut l’un des premiers dans la mouvance des travaux de Gustave Le Bon et de la psychanalyse à utiliser les ressources de l’inconscient collectif pour promouvoir la vente du tabac avec d’aguicheuses fumeuses figurant « les torches de la liberté » auprès de masses populaires censées être mentalement déficientes. Après Joseph Goebbels les publicitaires retiendront la leçon, et la télé aussi grâce à des émissions au sujet soigneusement ciblé avec des animatrices dont le charme permet de laisser au second plan le contenu réel du message pour adhérer plus facilement à celui-ci (et à celles-là) avec un usage illimité de la méthode Coué. De leur côté les travaux de Solomon Asch mettent l’accent sur la conformité des décisions d’un individu au groupe auquel il appartient : si la majorité des gens pense d’une certaine manière, il est difficile pour quelqu’un qui se retrouve isolé et sans appui (comme devant sa télé) d’avoir une autre opinion. On voit là tout l’usage que l’on peut faire des sondages, notamment en période pré électorale, à supposer que ceux dont on nous abreuve soient scientifiquement valides, ce qu’ils ne sont pas toujours. 
 
Dans le même ordre d’idées les expériences de Stanley Milgram sur les chocs électriques potentiellement infligés à un cobaye humain montrent qu’il est difficile de résister aux arguments de quelqu’un ayant autorité sur vous. La télé a d’ailleurs repris en mars 2010 cette expérience modifiée, appelée « jeu de la mort » où la figure d’autorité se double de la présence influente d’un public qui guette les réactions des protagonistes, ce qui illustre bien certains jeux de télé réalité. Plus généralement le fait qu’une information soit donnée par un présentateur célèbre au journal de 20 heures ou par un prétendu expert dont les médias parlent n’a pas du tout le même poids sur le citoyen lambda qui est devant son écran en train d’avaler son repas, et les nouvelles, que si elle provenait d’une personne ordinaire. Dans les manipulations classiques on connaît aussi le « double bind » découvert par Grégory Bateson et Paul Watzlawick à l’école de Palo Alto. Cette injonction paradoxale rend la situation indécidable et crée la confusion de la pensée en donnant une consigne et son contraire : par exemple un panneau de la circulation avec un autre indiquant qu’il ne faut pas en tenir compte. Moins commentés sont les procédés des images subliminales que seul l’inconscient perçoit, ou les enchaînements très rapides d’informations qui n’ont pas du tout la même importance, comme au zapping de Canal +, afin d’empêcher toute distance critique avec chacune d’elle, pour autant que l’on puisse les « digérer », ce qui ne peut jamais être le cas. Dès qu’un sujet se présente on vous montre autre chose qui n’a aucun rapport, avant de passer encore à autre chose et ainsi de suite. Cette attaque délibérée des liens vise donc à détruire la pensée pour empêcher la création de sens et augmenter la dépendance envers des élus qui sont les seuls capables de comprendre et donc de vous diriger.
 
Noam Chomsky a quant à lui recensé dix stratégies de manipulation des masses qui complètent les précédentes dont la « stratégie de la diversion » qui « consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes ». Le fait de « créer des problèmes, puis offrir des solutions » en culpabilisant les gens est aussi une technique très utilisée. Il s’agit par exemple de « laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics. » Mais parmi les moyens quotidiennement utilisés par la télévision Chomsky cite aussi le fait de parler au public comme à des petits enfants de manière la plus émotionnelle possible (« la France a peur ») pour court circuiter tout sens critique et cibler les pulsions et désirs inavoués. En toile de fond cette télé cherche à cultiver l’ignorance la médiocrité et la vulgarité, comme dans la télé réalité, ou les valeurs mercantiles comme dans les émissions d’achat et autres jeux d’argent, tout en faisant croire que les humains sont une marchandise comme une autre, et même plus proche des machines, notamment des ordinateurs, que de leurs semblables.
 
Naturellement cette liste est loin d’être exhaustive et ne prétend pas l’être mais dans les techniques de base qui sont utilisées depuis l’antiquité une des plus connues que Machiavel a contribué à répandre dans son livre « Le prince » est d’entretenir la crainte de celui-ci : « Qui contrôle la peur des gens contrôle aussi leur âme », tout en préservant le fait qu’il soit en même temps un objet d’envie et d’admiration. A ce sujet les reportages télévisés sur les déplacements au coût pharaonique de notre président dans son airbus one sont en réalité d’une cruauté sans nom pour lui-même tant ils ressemblent à ceux des responsables de pays peu démocratiques comme la Chine ou la Russie. Regardez les images qu’on vous montre et imaginez celles qu’on vous cache : un blocage des accès sur plusieurs kilomètres, des tireurs d’élite sur les toits, les services secrets sur les dents, les contestataires parqués ailleurs, les grands et les moches mis à l’écart pour exhiber uniquement des gens petits et présentables qui sont priés de sourire continuellement au signal donné, comme dans les jeux télévisés, en laissant apparaître in fine une foule en délire qui acclame, photographie et demande des autographes comme pour les stars du foot malgré un taux de satisfaction qui ne cesse de baisser bien qu’il reste curieusement bloqué à 30 %.
 
On voit bien dans cet exemple que les images choisies ne sont pas neutres et qu’elles participent étroitement à une falsification du monde réel : si certains sujets sont peu abordés (par exemple les gaz de schiste) c’est parce que d’autres sont surreprésentés (les sondages) pour détourner de façon mortifère l’attention et la réflexion des citoyens au moment où leur intelligence devrait au contraire être employée pour faire face aux difficultés de leur pays. « Le fait divers fait diversion » disait Pierre Bourdieu. Roger-Gérard Schwartzenberg qui vient de récidiver avec « L’État spectacle 2 » avait été un des premiers à dénoncer cette médiapolitique mais Guy Debord dans son livre de 1971 « La société du spectacle » va plus loin. Pour lui le spectacle est un « pseudo sacré » qui travaille pour un marché du monde. « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. » Ainsi le politique est–il réduit à se vendre à la télévision comme un paquet de lessive, signe que l’avoir et le paraître sonnent bien le glas de l’être, ou comme l’écrit encore Debord que « Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. »
 
Nous n’avons certes pas recensé toutes les propagandes dont nous sommes les victimes plus ou moins consentantes, mais cela ne justifie en rien l’hypocrite et vertueuse indignation du « tous pourris » qui évite d’avoir à prendre conscience que les habitants d’un pays ont aussi les politiques et la télé qu’ils méritent quand ils ne sont pas suffisamment présents dans la cité. Thucydide l’avait pressenti quand il écrivait : « Il faut choisir : se reposer ou être libre ». Pour autant le règne de la télévision comme unique vecteur de l’État spectacle est déjà terminé : internet et les réseaux sociaux viennent de montrer leur importance dans les révolutions récentes et les fuites révélées par WikiLeaks, dont personne ne conteste la véracité, prouvent que le monde a changé et que c’est aux citoyens de prendre leurs responsabilités pour faire face à de nouvelles manipulations … parfois très anciennes.
par astus vendredi 11 mars 2011 - 48 réactions
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