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Edition numérique : la tentation de l’open source

Licence globale et open source offrent des modèles économiques éminemment intéressants pour le développement de propriété intellectuelle. Quoi de plus normal de les voir portés sur le devant de la scène comme modèles économiques potentiels pour l’édition de livres numériques.


La licence globale est un concept simple et particulièrement attractif. Tous les auteurs sont rémunérés sur un prélèvement direct sur les recettes des diffuseurs et des opérateurs. Le système est juste puisqu’il dit clairement une réalité souvent occultée : le contenu détermine la qualité du service. Mieux, le contenu est la seule qualité du service. Sans contenu, le service devient donc inutile. Il est logique d’attribuer une part des bénéfices du service à ceux et celles qui ont produit le contenu. C’est théoriquement le système adopté par des organismes de gestion de droits comme la SACEM. En pratique, les dérives sont nombreuses et la licence globale a cela de pervers qu’elle bénéficie essentiellement aux entités juridiques mandatées et à la frange minoritaire des auteurs ayant la meilleure notoriété, amplifiant d’autant leur influence.

L’open source procède d’un autre principe qui pourrait être comparé à celui des artistes d’antan qui devaient d’abord composer et en cas de succès recevaient une compensation financière ou en nature, voire des bénéfices indirects. L’open source procède donc de ce principe de montrer pour être apprécié. Mais contrairement aux usages de ce procédé vernaculaire, l’open source est également un consensus général d’une profession, ou plutôt d’un secteur complet et complexe. Il s’agit d’un système spontané de veille et de recherche et développement collectif, pluriel et sans réel contrôle. Essentiellement alimenté par les contributions des acteurs effectifs du monde de l’informatique, l’open source est un front constant d’innovations qui bénéficient à la fois aux développeurs qui contribuent mais aussi à l’ensemble de la filière, voire du secteur entier avec des débordements éventuels. Doté de règles informelles mais codifiées de propriété, l’open source peut apparaître gratuit ou relativement peu onéreux. Mais l’absence de transaction commerciale ne signifie pas l’absence d’économie réelle et marchande.

Les deux modèles sont apparentés et pourraient préfigurer un nouveau modèle économique pour bien des secteurs de pointe où le développement et la nécessité d’un travail en constant renouvellement sont de rigueur. Malheureusement, le principe de licence globale reste circonscrit à des problématiques d’attributions de droits de propriété intellectuelle et l’open source continue d’être financé en partie sur les salaires que versent les PME et les grands groupes de l’industrie informatique aux développeurs, ou bien sur les deniers publics qui financent les cycles longs de ces mêmes professions. Plus rarement, l’open source est financée sur le temps libre de contributeurs. En dépit de ce manque absolu de soutien économique réel (à quelques exceptions près) de la part de l’industrie elle-même, l’open source continue d’essaimer et de faire progresser, par principe mécanique, les plus gros opérateurs de cette même industrie.

On peut donc se demander si l’open source et la licence globale ne seraient pas des composantes probantes pour le secteur de l’édition qui devient la cible de choix de la numérisation des contenus. En effet, en appliquant le principe de l’open source, il serait possible de publier une œuvre, section par section et examiner étape par étape le progrès de l’audience et bénéficier des réactions et des commentaires des lecteurs. L’éditeur serait alors une sorte d’animateur de communauté spécialisé autour du ou des auteurs qu’il ou elle aurait à faire connaître du public.

Au fur et à mesure de la constitution d’un public, il serait alors possible de valoriser l’œuvre et moyennant une prise de responsabilité des lecteurs vis-à-vis de l’auteur, il serait possible d’envisager une rémunération directe. En introduisant le mécanisme de la licence globale dans l’équation, il serait même envisageable de libérer les lecteurs d’un prise de responsabilité financière, ou plus simplement d’un achat, en rémunérant l’auteur sur une part du prélèvement échut pour la licence globale et permettant de jouer complètement sur le levier de la gratuité.

On peut alors imaginer les sociétés d’édition comme d’authentiques sociétés de lecteurs, regroupés autour d’éditeurs-animateurs et d’un ou plusieurs auteurs. Rejoignant parfaitement le concept communautaire, ces sociétés pourraient même être coopératives ou collaboratives, permettant aux lecteurs de préfinancer des auteurs comme des sociétés de lecteurs financent des journaux, ou bien même de collaborer à l’écriture par divers degré d’interaction et d’échanges. Dans certains cas, il serait même difficile de distinguer les auteurs, les éditeurs et les lecteurs-contributeurs.

Dit comme cela, c’est plutôt séduisant. Mais il y a une fausse note dans la partition : le livre, même collectf, n’est pas un produit de consommation. On peut débattre ad vitam sur la frontière entre un produit de consommation et un livre et n’arriver à aucune solution, sinon des polémiques sans fin et des antagonismes irréconciliables.

En revanche, il est possible de dire que le livre repose sur quatre facteurs clés :
— l’intention de l’auteur,
— la recherche du lecteur,
— la vision de l’éditeur,
— la nature protéiforme du livre.

Si de rares auteurs acceptent la collaboration et l’écriture « collective », il faut bien reconnaître que l’écrasante majorité se livre à un exercice solitaire et intime qui ne s’accorde pas, au cours de sa phase de travail, avec l’intrusion extérieure. L’intention de l’auteur s’oppose de manière radicale au regard de l’autre. Au point que pour beaucoup, la simple remarque ou commentaire anodin peut remettre en question le travail. Ce dernier est essentiellement secret et le processus de libération par lequel l’auteur couche sur le papier/clavier sa mémoire et sa pensée demeure éminemment opposé à la participation, même sympathique ou amicale. L’auteur est donc souvent (mais pas toujours) dans une posture de révélation.

De l’autre côté du miroir, le lecteur n’est pas un passant innocent qui s’arrête par distraction sur une œuvre. Lire un livre est une action particulière et un effort singulier. Au delà de la gymnastique visuelle et intellectuelle du déchiffrement et de la compréhension, le lecteur est en quête pendant sa lecture. Il ne lit pas mécaniquement mais en projetant sa propre histoire, ses schémas de pensée, sa culture... La difficulté de son choix (celui d’être lecteur) est d’ignorer a priori la piste qu’emprunte l’auteur. Il peut utiliser de nombreux subterfuges pour essayer de contourner cette difficulté comme de lire des critiques, des commentaires, des éloges promotionnelles, des testimoniaux, voire même se faire raconter la chose par un autre lecteur. Cela ne lui procurera aucune des sensations de sa propre lecture.

Entre le lecteur et l’auteur se trouve une figure ambiguë et énigmatique, l’éditeur. Je ne parle pas ici du marchand de soupe mais de ce lecteur assidu, fidèle ou chevronné qui aime lire au point de vouloir en faire la promotion à tout prix. Cette passion (et elle est toujours vive chez de nombreux éditeurs) le positionne non comme médiateur entre le lecteur et l’auteur, mais plutôt comme un visionnaire. Car l’éditeur n’est pas seulement un passeur entre un auteur et son ou ses lecteur(s). Il est aussi l’élément fédérateur et souvent invisible d’une certaine idée, d’une forme de pensée, d’une école, ou même d’une idéologie. Au travers de son travail de sélection d’une part et de promotion et de diffusion d’autre part, l’éditeur évangélise et partage sa vision du monde au travers de cette double relation, à la fois ambiguë et parfaitement inexplicable.

Enfin, il y a la nature protéiforme du livre. Sa lecture est une expérience de sensations contradictoires, de bousculades intellectuelles, de résistances et d’adhésions, de combats victorieux et de capitulations. D’autre part, le contenu couvre une variété de sujets, de thèmes, de styles, de formes littéraires d’une diversité presque sans limites si l’on considèrent toutes les spécificités linguistiques. Il devient alors impossible d’en dresser un catalogue exhaustif des catégories possibles, comme l’essayent régulièrement les mauvais critiques littéraires et les banquiers de l’édition. Le livre est multiple pas sa forme, par son contenu, par les forces invisibles au premier coup d’œil qui sont à l’œuvre. Se fier aux caractéristiques normatives issues de la reproduction industrielle est déjà se tromper sur la nature véritable du livre qu’il soit édité sur papier ou bien sous la forme d’un fichier numérique.

A eux seuls ces quatre facteurs sont des obstacles insurmontables pour les modèles économiques des nouvelles technologies. Ils s’opposent à la culture de l’open source, car ils ne sont ni « open », ni « global ». Chaque livre est une aventure individuelle, singulière, prenante pour chacun des acteurs de sa production. Et je ne parle pas seulement des « œuvres ». Un simple guide pratique de couture peut se révéler une véritable odyssée éditoriale et s’avérer un best-seller inattendu.

La tentation est grande de vouloir s’orienter vers des modèles ouverts, coopératifs, relationnels pour permettre à l’édition numérique de trouver une nouvelle économie. Mais la singularité du livre, ou plutôt des livres, réduit à néant ce type de modèles qui s’articulent sur des mécanismes transparents et sur des attentes identifiables. La relation subtile qui lie l’auteur, l’éditeur et le public est alchimique et se manifeste sous la forme du livre. C’est une fois que le livre existe que la machine communautaire peut enfin se mettre en marche et remplir son office. Et c’est une fois que le livre est tombé dans le domaine public qu’il est nécessaire de l’intégrer dans un dispositif open source.

Il m’est impossible d’imaginer qu’un monument comme Les Essais (Montaigne) ou bien un opuscule incisif comme L’Ame de l’homme sous le socialisme (O. Wilde) auraient pu être composés ou écrit en Open Source. Pourtant je crois que dans un proche avenir, à l’instar de certaines expériences comme Wikipedia, des agrégations de savoirs et de textes seront d’authentiques corpus issus du Web 2.0. Mais pourrons-nous continuer à les appeler des livres ?

Je ne le crois pas.

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4 réactions à cet article    


  • clostra 28 août 2009 12:52

    Merci pour votre analyse et réflexions.

    On pourrait peut-être imaginer créer un nouveau genre littéraire à part entière.

    Certains écrits s’y prêtent dans leur modalité tels que les « feuilletons » publiés dans des journaux dont l’ensemble est un livre...On imagine difficilement dans ce cas que l’auteur n’a pas eu dans ses épisodes des « retours » au moins liés à l’actualité ou intuitifs - ou pour plaire à son public - si son oeuvre est réellement crée au fil des jours.

    D’autres pourraient « se lire comme un roman » s’ils ont la particularité d’être une oeuvre collective donc ayant probablement un aspect « étude » ou « documentaire » habilement présenté par un « organisateur final ». Certaines études aboutissent à l’écriture d’un roman.

    Oui, je pense que ce devrait être un nouveau genre littéraire en « création collective ».


    • saint_sebastien saint_sebastien 28 août 2009 23:58

      bof , la license globale , c’est l’utilisateur final qui paie , pas les opérateurs. Un pot commun est crée et les auteurs sont rémunérés en fonction du nombres d’oeuvres « consommées » , mais à aucun instant , l’opérateur n’intervient dans le processus de license globale , ou alors vous ne parlez de license globale mais d’une taxe sur l’opérateur pour rémunèrer les artistes. Donc rien à voir avec le concept de license global , qui est un contrat en tout les artistes , tout les créateurs de contenu et tout les utilisateurs . Ceux qui posent les tuyaux s’en contrefiche , on a même pas besoin d’eux pour compter les points.


      Deuxio , la façon dont vous parler d’open source. Wikipédia , ou la façon dont les gens modifient le contenu de l’encyclopédie , n’est pas open source. Son code l’est , pas son contenu. Son contenu est libre , ce n’est pas pareil. Le libre , ce n’est pas l’open source , Open source sous entends Open source Code . Donc une oeuvre qu’on pourrait modifiée est plutôt une oeuvre libre et ouverte , mais on ne peut appliquer la définition Open source à une oeuvre littéraire . Les oeuvres ouvertes existent déja , plein de projets regroupent plusieurs écrivains dans le même bouquin , on voit cela aussi dans certains films , ou chaque réalisateur tourne une partie du film à sa sauce. Mais libre ou ouvert n’implique pas Open source ...

      • Pierre-Alexandre Xavier Pierre-Alexandre Xavier 29 août 2009 00:33

        Je ne parle pas de la licence globale telle qu’elle n’est appliquée nulle part. Car à ma connaissance, personne ne l’applique stricto sensus. Je la décrit comme elle est perçue par le monde de l’édition de livres. Et de ce point de vue, les opérateurs ne se contrefichent de rien, sinon Orange ne posséderais pas une douzaine de sociétés de production et des chaines de télé...

        Pour ce qui est de l’Open Source, c’est la même chose. Et nous sommes d’accord. Le point de vue des éditeurs et des auteurs sur l’Open Source relève un peu du fantasme. Car l’œuvre littéraire ne cadre pas avec ce type de mécanisme, sauf à fabriquer un nouveau type d’œuvre littéraire comme vous le faites remarquer.

        Nous parlons de la même chose, mais chacun d’un côté de la barrière, celle qui sépare le monde digital informatique et le reste de la planète...


      • stephanemot stephanemot 29 août 2009 02:02

        Vous prechez naturellement pour votre paroisse, mais il est essentiel de rappeler l’importance de l’editeur.

        Je constate que souvent, c’est le maillon faible dans la presse et l’edition en ligne.

        Amazon et d’autres deviennent editeurs et proposent des plateformes techniquement interessantes mais n’assurent pas le coeur du metier, se contentant du formatage. Et l’edition collaborative a ses limites, comme on peut le voir sur Wikipedia.

        Je pense egalement a ce media participatif se reclamant du « journalisme citoyen » mais refusant d’assumer ses obligations editoriales : AgoraVox est une belle plateforme, mais les « auteurs » y fonctionnent en autogestion sans aucun pilotage editorial.

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