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Accueil du site > Actualités > Médias > Grands dieux ! Le journalisme d’accréditation se rebiffe

Grands dieux ! Le journalisme d’accréditation se rebiffe

Il ne faut pas croire ! Le journalisme d’accréditation a son amour-propre. On en doutait un peu depuis les sarcasmes sarkoziens dont il avait été accablé pendant la conférence de presse présidentielle, le 8 janvier 2008 : quand vous êtes à mes basques, lui avait envoyé en substance le président, c’est parce que je vous ai sifflés ; quand je ne veux pas vous voir, vous ne pouvez pas m’approcher et je m’en porte très bien ! Trop bien élevé et dans la crainte surtout d’être privé des sources officielles qui le nourrit, ce journalisme-là avait tout encaissé sans broncher.


Un journalisme derrière et dans les cordes

Mais, mercredi 23 avril, une humiliation supplémentaire a fait déborder le vase : la pose d’un couloir de cordes dans la cour de l’Élysée a écarté les ministres des journalistes qui, jusqu’ici, étaient habitués à les approcher à leur sortie du Conseil des ministres pour recueillir quelques informations données. Du coup, les journalistes accrédités sont entrés en rébellion. Pendant que d’autres, moins susceptibles sans doute, continuaient à mitrailler allègrement la sortie des ministres, certains d’entre eux se sont donné le mot : ils ont fait grève. Ils ont déposé le long des cordes leur précieux matériel, micros, caméras et magnétophones et aux ministres qui passaient dans l’allée ménagée, ils ont fait le coup du mépris : vous ne voulez plus être approchés ? Eh bien, nous regarderons passer la caravane.

Une débauche de moyens pour quoi faire ?

L’événement a le mérite d’inciter à s’interroger sur le bien-fondé de la débauche de moyens que des médias mobilisent autour des grands sous prétexte d’une recherche d’information. Quelle variété d’information peut-on, en effet, espérer obtenir en tendant ainsi un micro à un ministre ou en le filmant de son plein gré ? Ce ne peut être qu’une information donnée volontairement dont la fiabilité est précisément amoindrie par le contrôle qu’exerce le ministre, comme tout émetteur, sur ce qu’il dit et montre. Tout compte fait, ces reporters qui gravitent en nuées autour des grands dans les lieux officiels, ne peuvent espérer jouer d’autre rôle que celui de simples porte-parole, voire de promoteurs du ministre dont ils recueillent l’auguste parole soigneusement calibrée pour la diffuser.

Il n’est surtout pas question de contredire ces éminences ni de les pousser dans leurs retranchements. Ce serait malvenu. Ces journalistes courraient le risque de perdre leur accréditation. Ils sont donc condamnés à enregistrer au mieux une autopromotion ministérielle, au pis une information indifférente avec les banalités qui la caractérisent. Un ministre qui a une déclaration importante à faire, choisit de convoquer des journalistes en d’autres lieux. Quand Mme Kosciusko-Morizet a fait sa fameuse sortie sur « le concours de lâcheté » entre ses collègues, les formules soigneusement calibrées qu’elle a employées montraient que son intervention était mûrement réfléchie ; et elle ne les a pas lancées en sortant de l’Élysée.

Le comble est qu’en posant à terre leur sac de matériel audiovisuel, les journalistes en colère ne paraissent pas avoir montré que la qualité de l’information disponible en a été bouleversée. Qu’a-t-on pu manquer ? Il fait beau aujourd’hui, a confirmé la ministre de la Santé ? La détermination du gouvernement est sans faille, a assuré le ministre de la Défense ? Ces journalistes pourraient déserter la cour du palais de l’Élysée qu’on ne s’apercevrait de rien. Mais alors pourquoi cette mise en scène qu’ils ont tenu à « immortaliser », selon Le Monde du 26 avril 2008, en demandant à un photographe et à un caméraman de BFMTV de la filmer ? Et surtout pourquoi l’avoir diffusée ?

Une transmutation habilement tentée

Cette allée balisée par des cordes n’est-elle pas à elle seule l’image de la voie unique de l’information donnée qu’empruntent comme bon leur semble les hommes de pouvoir et dont ils sont les seuls à avoir la maîtrise : que les cordes soient visibles ou non, il est entendu que les journalistes ne peuvent prétendre outrepasser le balisage informationnel imposé par le pouvoir. C’est la règle du jeu de l’accréditation.

Les journalistes accrédités n’auraient-ils donc pas voulu faire leur propre promotion, comme ils en ont le secret ? N’ont-ils pas, à l’intention de leur public, cherché à retourner cette tenue à l’écart humiliante infligée par le pouvoir en la faisant passer pour la preuve du rôle d’investigation qu’ils jouent et que redoute justement le pouvoir ? On ne se protège que contre ce qui menace. Voyez, bonnes gens, semblent-ils dire plantés en ligne et tenus en lisière derrière les cordes, quels redoutables journalistes d’investigation nous sommes ! La métonymie est limpide, présentant ici l’effet pour la cause : si les ministres défilent dans un couloir de cordes et se tiennent à distance, c’est bien parce qu’ils ont peur de la traque de l’information extorquée que nous pratiquons, celle qu’on obtient à l’insu et contre le gré de l’émetteur et qui est l’honneur du métier...

Ce retournement est astucieux, mais qui trompera-t-il ? Eh bien ! Tous ceux - et ils sont nombreux - qui croient que l’information est une, alors qu’elle comprend au moins deux variétés, l’information donnée et l’information extorquée. Mais le journalisme d’accréditation a beau faire : l’information extorquée ne peut et ne pourra jamais être son domaine car tout simplement il n’en a pas les moyens. L’information donnée reste la seule à laquelle il lui est permis d’accéder. C’est frustrant sans doute et même humiliant surtout quand le pouvoir s’amuse sadiquement à tirer sur la corde qui tient en laisse ce type de journalisme.

Mais, ouf ! On est rassuré ! On a appris que le pouvoir a finalement sinon renoncé aux cordes, du moins décidé de redonner du mou à la bride sur le col du journalisme d’accréditation : les ministres pourront à l’avenir être à nouveau approchés. La qualité de l’information est sauvée.

Paul Villach


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14 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 29 avril 2008 15:08

    C’est pas un scoop,car c’est déjà arrivé plusieurs fois durant les 25 dernières années

     


    • Paul Villach Paul Villach 29 avril 2008 15:28

      @ Lerma

      Qui vous parle de "scoop" ? L’information date du 26 avril. En revanche, ce qui est peut-être inédit, c’est l’analyse que j’en fais.

      La qualité d’une information ne se réduit pas au "fait nouveau" qu’on déniche, mais elle implique une analyse proposant une représentation qui le rende intelligible. Paul Villach


    • Tarouilan Tarouilan 29 avril 2008 18:59

      Excellent, analyse intelligente et rassurante de la qualité des intervenants sur AgoraVox


    • Sébastien Sébastien 29 avril 2008 16:48

      Vous auriez peut-etre pu ajouter dans votre article la raison pour laquelle ils ont voulu mettre des barrieres. Parait-il que les journalistes bousculaient les politiques.

      Evidemment je ne peux pas verifier la veracite de cette explication mais cela merite au moins d’etre ajoute dans votre article complet.

      Sur la qualite de l’information fournie, que changent les barrieres ? Rien a mon avis. On nous sort toujours les memes nouvelles, des SMS, de la vie privee, des violeurs, des tenardiers... Bref que des rejouissances que l’on ne trouve certainement pas dans la cour de l’Elysee.


      • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 29 avril 2008 21:31

        Grande finesse d’analyse. Conclusion très juste. Bravo !


        • anny paule 29 avril 2008 22:35

          Que peut faire le POUVOIR sans sa cohorte de journalistes accrédités ? Qui, sans eux, sans "cette volaille" FERA l’opinion ?

          L’article est excellent, le ton également, mais je dirais que "l’information donnée" est un euphémisme ! c’est seulement celle qu’il convient que nous ayons, celle que l’on condescend à nous donner !!!


          • yvesduc 29 avril 2008 23:28

            Bravo ! Article savoureux... et juste !


            • koudou 30 avril 2008 17:44

              Mon cher Paul,

              Votre article est juste, votre article est bien écrit, votre analyse est pertinente, et j’ai bien aimé le lire, car il est plaisamment rédigé..

              Mais il pêche par un excès d’optimiste qui consiste à croire encore à l’information telle qu’elle est toujours enseignée dans les écoles de journalisme.

              Je crains que l’information n’ait évolué considérablement ces dernières années, et que désormais, l’information, c’est d’abord du spectacle. Dans les salles de rédaction des JT, on le sait : sans image, on ne passe pas un sujet. Et si on a une information qui à elle seule contient le spectacle, alors on fabriquera les images ou on se ruinera pour les acquérir. Désormais une chaîne doit d’abord faire du spectacle, car la survie, c’est le nombre de spectateurs qui permettent les seules recettes à savoir la publicité.

              Les grands perdants de cette évolution, c’est la presse écrite, car faire du sensationnel est beaucoup plus difficile dans ce cadre (je parle de la PQN et de la PQR). Même le Monde, institution dans cet univers a été touchée par la baisse de recettes. C’est une évolution des moeurs, lente et inéluctable comme la montée des eaux dûe au changement climatique, et comme pour elle, sans savoir quand on sera exactement atteint.

              Dans ce cadre, les politiques et les journalistes accrédités ne pouvaient que s’entendre : les uns parce qu’il sont les metteurs en scène du spectacle et qu’ils en vivent et les autres parce qu’ils en sont les acteurs et qu’ils en vivent aussi.
              On le sait, un ministre, un président de Région, un président de Conseil Général, un président tout court et tous les politiques en général ont des relations ami/ennemi avec les journalistes. Ces politiques ont besoin de faire des "coups", de créer le spectacle. Et pour cela, un seul moyen, la presse et particulièrement la presse audio-visuelle.

              Vous avez raison, les journalistes d’accréditation n’auront jamais les informations d’un journaliste d’investigation. Et l’épisode des cordes n’a jamais été qu’un épisode de la guégerre aussi profonde que pouvait l’être la guerre des boutons. Car pour les uns comme pour les autres, une seule chose compte : the show must go on.

               


              • G.BORDES 1er mai 2008 11:12

                Peu importe que l’information délivrée par les médias soit une information donnée, puisque l’autorité que représente les médias de masse conduit la majorité des récepteurs à ne pas s’interroger sur la fiabilité de l’information (ça vient de Libération donc c’est vrai, c’est PPDA qui l’a dit donc c’est du sérieux....)

                Ceci va du coup dans le sens de votre article : pour conserver cette autorité usurpée, les médias de masse ont recours à ce type de mise en scène pour "démontrer" que leur travail dérange le pouvoir, donc que l’information recueillis est susceptible de lui nuire, donc qu’il s’agit d’une information extorquée.

                 


                • ocean 2 mai 2008 23:55

                  excellent, paul, comme d’hab. La frime des journaleux est insupportable. Merci de les remettre à leur place, un peu plus près du réel...


                  • E-fred E-fred 3 mai 2008 17:31

                    à Paul Villach ;

                    Je suis toujours agréablement surpris de trouver de très bons articles sur Agoravox. Celui-çi est particulièrement "savoureux", pour reprendre les termes utilisés plus haut. Je suis tout à fait d’accord avec vous et je prend de plus en plus conscience que l’information, il faut la chercher et comme vous le faites remarquer : "La qualité d’une information ne se réduit pas au "fait nouveau" qu’on déniche, mais elle implique une analyse proposant une représentation qui le rende intelligible. Paul Villach ".

                    L’analyse de cette photo ne me serait pas venu à l’esprit. Maintenant, je vois les choses différement. Le temps de prendre du recul et de se dire : "il y a ce qu’on veut montrer mais aussi autre chose". L’article en est une très bonne représentation. La mascarade, la rébellion, la fronde des journalistes risquant leur vie chaque jours, bravant la pluie et le vent, sur le péron de l’Elysée ! Comme vous le faites remarquer, l’information "arrachée" entre le péron et la voiture ne peut être que capitale !

                    C’est vrai que pour moi, nouveau sur Agoravox, j’ai encore trop tendance à sauter sur l’info pour "vite vite" en faire une autre "info". Il faut apprendre à ne pas se précipiter, à observer l’info sur tout les angles et à bien travailler son argumentation.

                    Merci de m’en faire la démonstration.


                    • Paul Villach Paul Villach 3 mai 2008 19:32

                      @ E-Fred

                      Je crois que "l’innovation" d’un journal comme AGORAVOX (pour ne pas galvauder le mot "revolution") est d’offrir une possibilité qui n’a jamais vraiment existé car les médias traditionnels verrouillaient leurs colonnes, surtout sur tout ce qui touche à "la théorie promotionnelle de l’information" qu’ils diffusent sans cesse : il est désormais possible de proposer des représentations de la réalité qui diffèrent de la "vérité officielle" jusque-là assénée : tout est, en effet, affaire de contexte et d’analyse.

                      À chacun ensuite d’en faire son miel ou non... Paul Villach


                    • E-fred E-fred 4 mai 2008 10:10

                      à Paul Villach

                      A mon sens, l’innovation d’ Agoravox tient aussi au fait qu’il donne la parole aux lecteurs et qu’ils peuvent exprimer un avis sur l’article quasiment en direct. Le lecteur d’un journal papier, de n’importe quel "bord", n’a pas la chance de pouvoir donner son point de vue à l’auteur. Ce qui est vraiment stimulant, pour moi, c’est ce partage d’ info et de contre-info. Libre à chacun, comme vous le faites remarquer, d’en faire son miel...

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