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« Guerre psychologique » et médias. Qu’est-ce que la « Septième arme » ?

Les manuels militaires décrivent la « Septième arme », comme une « action psychologique » (plus connue sous le nom de TTA 117) visant à atteindre de manière secrète, « les cœurs et les esprits » aussi bien ennemis que « les neutres et les amis ». La guerre ou l’action psychologique est un ensemble de techniques élaborées pendant les guerres coloniales françaises en Algérie et en Indochine, puisant ses informations dans l’étude comportementale des populations (« la masse ») via notamment la psychologie des foules. Une arme redoutable qui a imprégné les classes dirigeantes, et continuent d’être utilisée selon les mots de ses utilisateurs pour « fabriquer un consentement grâce à des illusions nécessaires par une simplification extrême, puissante émotionnellement. » [1]

Une arme secrète pour contrôler les populations.

Utilisée dans les années 50, et formalisée en juillet 1957 lors de la guerre d’Algérie, la TTA 117 est adoptée par le gouvernement de Maurice Bourges-Maunoury et donnera naissance aux « 5èmes bureaux d’action psychologique » en France. Parmi ses théoriciens on trouve le Maréchal Delattre, inspiré par le Colonel Beaufire, pour qui la guerre moderne doit être une « guerre totale », et doit « impliquer l’ensemble de la population ». Des thèses qui sont directement issues de la pensée influente de l’officier supérieur allemand pro-nazi, Erich Ludendorf dans La guerre totale, préconisant d’entrainer la soumission de tous au militaire, de justifier la violence contre les opposants (à l’époque, principalement les « terroristes juifs bolchéviques » [2], menaçant la Nation et voulant imposer le « socialisme »), de « créer la cohésion animique de la population avec son chef » en utilisant la terreur de masse [3].

Parmi ses utilisateurs, on trouve le célèbre Michel Frois, précédemment « Colonel Frois » lorsqu’il était engagé en Indochine pour combattre les guerriers révolutionnaires. Célèbre car il fût notamment le maître en communication de Michel Calzeroni, grand communiquant au service des entreprises, directeur de l’information du Conseil National du Patronat Français, et grand ami de Gérard Longuet (qu’il conseillera), rencontré dans les rangs de l’extrême-droite (Occident). Michel Frois est surtout connu pour avoir influencé de manière considérable la communication d’entreprise. Mais avant cela, il dirigera avec le Colonel Lacheroy le « service d’action psychologique et d’information » à la demande du ministre Bourges-Maunoury en avril 1956. Ces derniers allaient mettre en pratique des techniques de contrôle subtil de l’opinion, via la presse.

« Pour se servir de la presse, il faut d’abord la servir » (Colonel Michel Frois.)

Officiellement une arme utilisée contre les ennemis, l’action psychologique, en réalité, se donne pour mission de convaincre les populations du bien-fondé de la guerre. Il suffit de consulter les manuels militaires (nous y reviendrons) pour voir toute l’ambigüité de ces techniques. Michel Frois reconnaitra lui-même dans ses Mémoires : « Il [Lacheroy] se lance dans l’organisation de cette nouvelle arme, aux charmes de laquelle certains d’entre nous ont succombé en Indochine. Il l’utilisera sur les français de France et ceux d’Algérie. Il deviendra à Alger le deus ex machina de cette action psychologique, qui présente le risque de virer à tout moment à la propagande politique. » [4]

Les populations, en effet, « pour de bonnes ou de mauvaises raisons » sont généralement hostiles à la guerre. Il faut donc la promouvoir. Et pour cela il faut contrôler secrètement la presse (parmi d’autres secteurs). Comment ? Comme le fît le Général De Lattre de Tassigny, personnage qui va « émerveiller » Frois : « [Il] embarque les journalistes avec lui, dirige la contre-attaque et magnifie la victoire […], car il sait que la presse est capitale dans notre jeu ».

Le Colonel en conclut que « pour diffuser le message de l’armée, la presse est l’instrument le plus efficace ». Mais pour y parvenir « il faut la servir », auquel cas elle pourrait « divulguer de véritables secrets » (selon une note de 1956 destinée aux officiers de relation publique). Par conséquent il faut fournir la presse en informations, anticiper ses questions, « s’efforcer de se faire de la presse une alliée sûre et avertie ». Frois avertit justement : « Un premier principe d’emploi est que, pour se servir de la presse, il faut la servir, c'est-à-dire la fournir abondamment en idée, en études et en documentation sur tous les problèmes, ainsi qu’en sujet de reportage et enfin en nouvelles d’actualité. […] Ces méthodes créent un climat favorable à l’armée.  » Pour lui, cette note « n’a pas pris une ride » lorsqu’il publie ses Mémoires en 1999, et « devrait figurer dans les programmes de toutes les écoles de communication et de très nombreux attachés de presse pourraient la conserver sur leur bureau. » [5]

L’action psychologique ou TTA 117 sur les « ennemis, amis ou neutres ».

La guerre ou l’action psychologique telle qu’elle est édictée dans les manuels militaires [6] est un plan de tactique de communication en temps de paix ou de guerre (guerre « froide ou chaude »), visant à « tenir les populations par un système d’information et de manipulation des affects (peur, terreur) » [7] Elle requiert le contrôle de l’information, l’emploi du renseignement (services secrets), ainsi que des pratiques de terreur de masse.

Parmi les objectifs revendiqués de la TTA 117, on trouve la fameuse défense du « monde libre », « agir sur le psychisme individuel et collectif », « porter à leur plus haute expression de sacrifice personnel, le culte des valeurs et la pratique des vertus militaires » ou encore « renforcer l’union de l’armée et de la Nation ». Elle est définie à la page 8 de l’Instruction provisoire sur l’emploi de l’Arme psychologique comme étant « la mise en œuvre coordonnée de mesures et de moyens variés destinés à éclairer l’opinion, et à orienter les sentiments, l’attitude et le comportement de milieux neutres ou amis […] ». Elle vise donc à manipuler « les masses » par une forme de propagande avouée à demi-mot : « L’action psychologique est multiforme mais elle utilise couramment des techniques spécialisées telles que l’information, et dans certaines limites, la propagande.  »

Visant le « contrôle absolu des cœurs et des esprits » (p.10) son efficacité est notamment de créer un climat de peur en présentant « les dangers menaçant la communauté française », une action « en tout temps dirigée par le gouvernement […] aux moyens d’organismes spécialisées » et grâce à des « moyens matériels » (presse, radio, télévision, cinéma, affiches, rumeurs, discours etc.), des « moyens d’influence » (« infiltration, noyautage, compromissions, intoxications, « lavage de cerveau » etc. ».), des « moyens actifs (« grèves, boycottage, manifestations, sabotages et terrorisme […] ») et enfin des « techniques psychologiques et scientifiques nouvelles  » (loi d’orchestration...). En cas de doute, il est bien précisé page 41 que toutes ces méthodes « s’appliquent aux mêmes éléments du côté ami » juste avant de recommander particulièrement « [d’exploiter] croyances, principes et instincts ».

Les différentes techniques utilisées dans l’action psychologique.

Juste après avoir avoué « une utilisation limitée » de la propagande, le manuel précise que les techniques présentées sont « généralement utilisées par les propagandes totalitaires ». (Sous entendant peut être que « Monde libre » n’en fait pas usage). Chacun sera juge.

« 107. La simplification et le grossissement. » 

« 108. La répétition et l’orchestration [méthode recommandée juste avant de l’identifier comme « totalitaire »]. La propagande comme la publicité, réussit à force de répéter la même chose jusqu’à ce qu’elle devienne « obsessionnelle ».Toutefois la répétition pure et simple ne tarderait pas à engendrer l’ennui, c’est pourquoi une orchestration est nécessaire. Elle a pour but de reprendre la même idée, sous des formes différentes et progressives, en utilisant par exemple des événements d’actualité. »

Une stratégie que connaît bien Patrick Buisson, fervent défenseur de l’Algérie Française venu de l’extrême droite et qui conseillait à Nicolas Sarkozy de « créer dans l’esprit public des stress complémentaires sur les sujets immigration sécurité. Il faut mettre ça au cœur du débat et que ça devienne une marotte, ou en tout cas une obsession » [8]

« 109. L’insinuation. L’insinuation est un moyen de créer et d’entretenir la méfiance ; elle laisse à chacun le soin de tirer ses propres conclusions. C’est en cela que réside sa force, car l’homme préfère croire qu’il a pensé par lui-même, plutôt que d’admettre qu’ils s’est laissé imposer une pensée. » (p.55)

« 110.Le transfert de culpabilité. Le transfert de culpabilité consiste à, diriger les sentiments du milieu visé sur un adversaire ou un ennemi destiné à jouer le rôle de bouc émissaire. Son objet est de libérer l’opinion des complexes de culpabilité ou de mauvaise conscience qui, dans leurs effets, conduisent à une paralysie de l’action. L’efficacité de ce procédé tient à sont caractère d’auto-purification et d’auto-justification de l’opinion.

L’ennemi ou l’adversaire désigné doit répondre aux caractères suivants :

-être individualisé de façon simple, facilement détectable et perceptible ;

-être susceptible de pouvoir aisément endosser la responsabilité des fautes et des erreurs d’un milieu déterminé ;

-être réduit à l’unicité pour éliminer toute dispersion de l’interprétation ;

-être assez important, pour justifier des attaques, mais pas au point de les rendre impossibles ou inopérantes. »

« 111. La terreur. La propagande de terreur, par l’exploitation des effets psychologiques de la peur […] est le procédé le plus direct d’inhibition des facultés de raisonnement. Elle se propose d’amener le milieu visé à accepter sans réaction les thèmes qui lui sont proposés. […] »

« 112.La dérivation. La dérivation consiste à créer un courant psychologique nouveau sur un courant préexistant de l’opinion publique. Il s’agit de capter, au bénéfice d’un programme rationnel déterminé, des sentiments, des tendances et des attitudes ancrés irrationnellement dans une opinion publique.

Avant de passer à l’action, il convient dans un deuxième temps, de procéder par suggestion. C’est la phase dite de la « propagande différée ». Au terme de ce processus, l’action est confiée à des groupes spécialisés dans l’idéologie desquels le milieu visé se reconnaît alors. » [9]

« 113. L’effet majoritaire. Le besoin de conformisme qui est au fond du cœur de la majorité des hommes, les pousse à admettre sans difficulté une opinion passant pour être l’opinion commune, ou émise par des personnalités marquantes. Le propagandiste utilisera cet effet en laissant croire que l’opinion dans son ensemble, admet son point de vue et citera les opinions de personnalités connues et respectées. »

« 114. L’exploitation de l’avenir »

Bien entendu, tout ceci est révolu, et la presse aujourd’hui est libre et indépendante. Elle nous fournit chaque jour des informations contradictoires aux sources de l’armée, et n’appuie aucunement l’occupation au Mali. Si ? Ah… « Histoire que tu es lente et cruelle… ».

 

REFERENCES : 

[1] Reinold Niebur cité par Noam Chomsky. Voir Intervention de Noam Chomsky à Paris, Le Monde Diplomatique, Contours de l’ordre mondial. Continuités, changements et défis. 31 mai 2010.

Noam Chomsky, Les illusions nécessaires 

[2] Voir les thèses judéophobes développées dès le 19ème siècle, puis dans les années 30 avec l’apparition des doublons « judéo-bolchévistes », « judéo-marxistes », « judéo-communistes » ou encore « judéo-maçonniques ».

[3] Gabriel Peries, Rwanda, « La Septième arme » (Archives RFI, 9/04/2004)

 http://www.rfi.fr/actufr/articles/052/article_27344.asp

[4] Histoire secrète du Patronat de 1945 à nos jours, Benoit Colombat, David Servenay. Passages cités dans « La contre-révolution de la communication patronale » à partir de p.458.

[5]Idem

[6]Ministère de la Défense Nationale et des Forces Armées. Etat Major des Forces Armées. 5ème division. Instruction provisoire sur l’emploi de l’arme psychologique.

[7] Voir une version partielle (pages manquantes) ici : http://www.infoguerre.fr/fichiers/tta117.pdf

[8] Voir Complément d’Enquête, France 2. https://www.youtube.com/watch?v=PqSYVLpo21s

[9] Sur la propagande différée, Noam Chomsky faisait remarquer les recommandations de la CIA pour la France, de mettre « particulièrement en avant la question de l’éducation des filles » pouvant « devenir un point de ralliement pour l’opinion française en grande partie laïque et donner aux électeurs une raison de soutenir une cause nécessaire malgré les victimes. » (A propos de la guerre en Afghanistan).

Voir Intervention de Noam Chomsky à Paris, Le Monde Diplomatique, Contours de l’ordre mondial. Continuités, changements et défis. 31 mai 2010.


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