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Image

La question de l’image ou des images ressort tel un marronnier usé jusqu’aux racines mais qu’il est impossible de déterrer car le secret de l’image, même s’il a été divulgué dans ses variantes totémiques, idolâtres et fétiches, résiste encore à l’investigation philosophique. L’image ne laisse pas indifférent. Les uns l’adorent, les autres la craignent. Des sociétés se sont revendiquées comme iconoclastes, d’autres ont apprécié l’usage des images. Et comme pur l’art, des questions similaires se posent, sur celui qui produit les images, celui qui les diffuse et ceux qui les perçoivent. L’image n’est jamais neutre. Elle est dotée d’un contenu. Elle véhicule un message. Elle est produite et diffusée afin de répondre à des intentions. Ou parfois des attentions. Les effets qu’elle engendre dépendent pour une bonne part de celui qui les reçoit. Le processus de production et de pénétration des images dans la société est une longue histoire entrecoupée de ruptures. Au cours des âges, les contenus des images vont varier, avec les moyens de fabrication et de diffusion. Avant l’imprimerie, l’image n’est pas propagée mais installée dans un lieu. L’image ne vient pas à domicile, contrairement aux photos d’un magazine qu’on achète ou des scènes filmées, reçues par l’intermédiaire de l’écran de télévision et maintenant l’Internet.

L’image est elle de l’art ? Inversement, l’art (pictural) n’est-il qu’une simple image ? On aurait envie de dire qu’avant les temps industriels, l’art occupait toute la place. L’artiste usant de matériaux assez précieux, il prenait soin de la composition exécutée sur une toile ou alors gravée dans la pierre. On retrouvait ces représentations dans les églises, puis les palais. Difficile de parler d’image pour désigner ces scènes de la vie de tous les jours décorant (apparemment) l’intérieur des églises et des peintures représentant la vierge, les anges ou le christ. La querelle ancienne des images porte sur la représentation en fait et non pas sur l’image.

 Lorsque l’imprimerie s’est développée, l’image a pu se diffuser. D’abord comme dessin, pour communiquer avec un moyen plus efficace des détails formels que l’imprécision du langage ne peut décrire. Les traités savants du 18ème siècle sont parsemés de planches et autres schémas. Puis au 19ème siècle, l’usage de l’image se généralise, dans les livres souvent illustrés et surtout dans cette revue emblématique d’une époque, l’Illustration, qui porte bien son nom puisqu’elle a vocation à rapporter ce qui se passe dans le monde en associant des images et des textes. Cette revue, qui envoyait des reporters à travers le monde, doit être imaginée comme un Paris Match publiant des dessins exécutés par des Delacroix et des textes écrits par des Flaubert. L’un des fondateurs de l’Illustration, née en 1843, s’écria un jour que cette revue était le miroir de la vie des peuples. Formule prémonitoire s’il en est, anticipant l’autre formule plus contemporaine, portant sur la télévision qui, selon un bon mot d’Hervé Bourges dans les années 1980, se devait d’être le miroir des Français. L’allégorie du miroir est signifiante. La représentation de Dieu a été supplantée par celle de la vie des peuples. Les revues du 19ème siècle et début 20ème ont été façonnée par les dessinateurs et les photographes. Cette époque devrait nous paraître étrange car avant de dessiner une scène ou de photographier un événement, l’opérateur devait choisir soigneusement ce qui valait la peine d’être publié. Notamment pour des raisons techniques et financière. Un dessin demande du temps et la photographie de l’époque utilisait des matériaux assez coûteux. Néanmoins, l’efficacité de la photo finit par l’emporter et dans le courant du 20ème siècle, le dessin disparaît, sauf pour des usages particuliers, notamment les caricatures. Les images servent essentiellement à représenter de manière figurative les scènes, personnages, événements et paysages du monde entier.

Arriva enfin le cinéma, autrement dit l’image multipliée par le temps. Le cinéma se prête aisément à la représentation d’un monde en mouvement. Cette situation a complètement transformé la représentation de la vie des peuples, des gens, et de la nature. Le film se prête au reportage et se substitue aux photographies statiques qui encore, occupent les magazines mais il faut qu’elles soient dotées d’un intérêt ou d’une utilité spéciale. Le choix des choses à représenter incombe de moins en moins à l’auteur mais au directeur de journal. Paris-Match, ce pale ersatz de l’Illustration, intègre dans la devise l’idée que les photos doivent choquer. Au 19ème siècle, les images devaient parler. Les images servent moins à communiquer qu’à permettre d’obtenir quelque intérêt, financier à l’ère de l’industrie médiatique, ou politique à l’ère des propagandes. A ce sujet, se rappeler l’usage des images avant et pendant la Grande Guerre, puis du cinéma en Allemagne, Italie, Russie. Le cinéma et la télévision ne peuvent néanmoins se réclamer de l’image car elles allient le son. Et c’est là toute la différence et ce qui pourrait doter « l’image » de l’âge vidéosphérique d’une puissante influence ou d’une puissance influente.

Influence des images, impact des mots. Telle serait la devise des nouveaux journaux télévisés produits après 1970. Cette époque a vu se dessiner un transfert dans le mode de production des images, textes, son et autres contenus ayant vocation à être diffusé. Les auteurs de contenus, journalistes, écrivain, analystes, photographes, ne décident plus des représentations. Ce sont les rédactions qui, depuis un bureau, font les choix de ce qui va permettre aux citoyens de voir le miroir de la vie des sociétés et de se représenter le monde. A notre époque, l’influence des images n’a plus rien de commun avec les anciennes dispositions des ères logosphériques et graphosphériques pour reprendre deux néologismes créés par Régis Debray pour évoquer deux grandes périodes, celle du Moyen Age et celle de la Modernité. 

L’Antiquité grecque nous renseigne peu sur l’image. Eidos signifie forme (figure intelligible) et eidôlon se traduit par fantôme ou simulacre. L’idée est noble, se rapportant à la raison, à l’intelligible, à la vérité, alors que l’idole est une illusion qui dans le vocable moderne formera le verbe idolâtrer qui signifie adorer quelque chose qui n’est pas authentique mais simulé, joué, fait d’apparences et d’apparitions, comme le fantôme. Le mot « image » vient du latin imago, substantif proche de magus, le magicien et magia, la magie. Cette racine étymologique confère une valeur négative à l’image. Le production d’image est à l’instar du magicien, un individu qui cherche le pouvoir en usant d’influences et de procédés spéciaux (le vaudou fait de même) qui à notre ère, sont connu comme étant illusoires. La magie étant remplacé par la prestidigitation et les opérations magiques par des manipulations et autres dispositifs censés produire l’illusion le plus souvent en détournant le regard. Divertir, détourner l’attention, c’est bel et bien ce que reproche l’honnête citoyen aux médias friands de scandales, petites phrases, catastrophes et autres faits divers scabreux. Mais à l’inverse, on peut tout aussi convenir que les gens désirent être impressionnés et secoués par des images chocs. Pour preuve, le succès du cinéma et des films catastrophe. Il y a un désir d’être émotionné. Sans doute le désir accru de se sentir exister. Mais cette face portée vers le regard du macabre et du tragique ne traduit-elle pas la face sombre de l’humain. Une face qui sait être exploitée par les producteurs d’images.

Et ces images, à l’ère de la multiplication des sources, ne sont-elles pas affligées de ne pas se frayer un chemin vers le regard des gens. Le pouvoir des images, depuis les pharaons égyptiens jusqu’à l’ère de Séguéla, consiste à orienter le regard des individus. Un regard figé par l’émotionnel ou bien prérationnel, quand l’image est assez subtile pour véhiculer un contenu de sens. A l’ère vidéosphérique, les images n’évoluent plus dans ce milieu si spécial issu de Gutenberg, les images parlaient, ou du moins elles étaient écoutées. Plus maintenant. La concurrence est terrible. Pauvres images rejetées telles de vielles reliques alors qu’elles n’ont même pas été vues, se sentant détestées et délestés du théâtre vidéosphériques. La concurrence est rude, en publicité comme en politique. Chacun essayera de choquer, d’interpeller, non pas avec une image mais une petite phrase qui vaut son pesant d’image. Terrible affront infligé au narcissisme des élites que cette concurrence sauvage pour capter l’attention des médias qui capteront à leur tour l’attention des populations. Le secret de l’image se dévoile dans les travers du narcissisme. Il y a un miroir à l’intérieur de chaque homme. Le secret du miroir est divulgué par le dévoilement de l’image. Le dévoilement du miroir dissout l’image, conférant à celui qui en use l’immunité iconique pour passer au travers des manipulations. Les journalistes se manipulent eux-mêmes, dupant les spectateurs, tout en étant dupés par les politiciens qui se dupent eux-mêmes en croyant œuvrer pour l’intérêt public. Le monde des images dévoile un jeu de dupes. Si Foucault n’était pas décédé prématurément, il aurait proposé un séminaire sur les images au Collège de France. 


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3 réactions à cet article    


  • astus astus 18 mars 2011 12:04
    Bonjour Bernard,

    L’image est aussi la révélation ou la mise à jour de notre imaginaire : celui très privé de nos rêves, ou de nos cauchemars, qui se trouvent potentiellement mis en résonance avec ceux des autres comme avec des réalités désirées ou craintes, d’où son importante charge émotionnelle. L’image est donc bien un miroir et un jeu de dupes car avec les images nous nous trompons autant sur nous-mêmes que les autres nous trompent. Cocteau disait d’ailleurs qu’ « Un miroir devrait toujours réfléchir avant de renvoyer une image ». On ne saurait mieux dire.

    Amicalement. C.

    • Kalki Kalki 18 mars 2011 14:39

      Pour qu’il y ai image, il faut qu’il y ai spectacle, et spectateur

      en quelque sorte nous sommes des spectateurs impuissant, et forcé

      d’une histoire roccambolesque

      ou les événements ne sont plus que des déclenches feux, des notes sur une partition

      mais que pour ceux qui la jouent

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