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Impossible en France : un journaliste anglais malmène un parlementaire condamné par la justice

Contrairement à ce qui se passe en France, où politiques et journalistes filent le parfait amour, farce dont nous sommes les dindons, à la radio anglaise un journaliste peut tout à fait malmener un homme politique coupable de quelque méfait. En voici un exemple.

Nous, les Français, adorons détester les Anglais, pour des raisons aussi obscures que l'histoire de cet antagonisme est ancienne. Nous ne savons pas vraiment pourquoi mais ces arrogants nous énervent prodigieusement — pas étonnant qu'ils aient engendré ces idiots d'Américains... Seulement voilà, en s'intéressant un peu à la vie publique anglaise l'on réalise combien nos concitoyens (au sens européen) d'outre-Manche sont bel et bien en avance sur nous, au moins du point de vue de la relation entre les politiques et les media.

Journalistes et politiques

Je ne prends pas beaucoup de risque en disant que nos journalistes franco-français nous énervent au moins autant que les Anglais en raison de l'ambiance de franche camaraderie qui règne entre eux et nos hommes et femmes politiques alors que nous voudrions du sang (sens figuré), nous voudrions que quelqu'un interroge ce maudit Président, quel qu'il soit, tel(le) ou tel(le) ministre, tel(le) ou tel(le) député(e) sur telle ou telle irrégularité.

Avez-vous reçu des fonds de la part de ce milliardaire monsieur le président ? Y a-t-il une contrepartie lorsque vous séjournez dans une résidence d'un industriel ou d'un financier ? Monsieur le député pourquoi vous présentez-vous au suffrage des Français alors que vous avez été condamné pour détournement de fonds publics, abus de biens sociaux ? Monsieur le ministre, vous qui avez été condamné par la justice, trouvez-vous juste d'occuper un ministère alors que tout autre Français condamné est inemployable, même au SMIC et à mi-temps ?

Le 20 août 2012, dans un contexte de scandale national après les révélations faites par la presse que des parlementaires se sont faits rembourser des sommes indues en utilisant le système d'indemnisation des frais de mandat, la BBC diffusait un épisode de « HardTalk » (qui pourrait être traduit par « Discussion franche »), une entrevue longue, de vingt-quatre minutes, sans sourires ni courbettes à la française entre un journaliste, Gavin Esler, et Lord Hanningfield, membre de la chambre haute du parlement britannique pour le Parti conservateur, condamné en 2011 à neuf mois de prison pour « fausse comptabilité », vol. Il a été établi qu'il avait demandé le remboursement de frais parlementaires fictifs, dont des nuitées d'hôtel à Londres alors qu'il était rentré à son domicile en province ou était dans un avion pour l'Inde.

Émerveillement

Pour un Français, plusieurs éléments dans ce document de la BBC sont troublants.

D'abord, cette interview n'a pas fait les gros titres, n'est pas un grand événement en soi ; le fait qu'elle n'ait rien de particulier pour un citoyen britannique montre que ce type d'émission est régulier, ce qui est on ne peut plus sain dans une démocratie digne de ce nom.

Ensuite, il est toujours étonnant de constater qu'ailleurs dans le monde un député ou un sénateur peut bel et bien faire l'objet d'une enquête de police sans obstacle de la part du parquet (première source d'émerveillement), être condamné par la justice (seconde source d'émerveillement) et effectuer une peine de prison ferme (troisième source d'émerveillement), qui plus est pour avoir dérobé des sommes relativement modestes. Il s'agit de £ 13 000 en l'occurrence, soit environ 16 400 €, ce que perçoit un parlementaire français en trois mois sans avoir à justifier la façon dont il les dépense.

Enfin (cerise sur le gâteau et quatrième source d'émerveillement), cette condamnation est intervenue alors même que le camp politique du lord anglais était au pouvoir !

Par ailleurs, quel étrange spectacle pour nous que celui d'un homme politique capable d'évoquer publiquement un sujet plus que gênant, quand bien même il s'agirait d'une tentative de se disculper.

Mais surtout, ce que l'entrevue entre le journaliste et Lord Hanningfield a de stupéfiant est à la fois le caractère direct des questions posées et la pugnacité avec laquelle le journaliste interroge l'ex-parlementaire, et n'hésite pas à l'interrompre lorsqu'il se lance dans une tirade visant à noyer le poisson ! Dans le document audio, le lord anglais nie en effet avoir été fautif, comme il l'avait fait lors de son procès, mais aussi en appel. Pour autant, le journaliste n'en persiste pas moins dans ses questions, n'hésitant pas à contredire son invité, à le mettre mal à l'aise, à le mettre en difficulté, à le confronter aux faits.

Totalement inédit dans notre pays.

Ce que l'on peut dire là-bas (et pas ici...)

Gavin Esler introduit l'entrevue en évoquant des hommes et des femmes politiques « cupides » et qualifie certains d'entre eux de « délinquants », le tout en présence de Lord Hanningfield, qu'il inclut explicitement dans sa définition.

« Je suis surpris que vous disiez que vous pensiez ne rien faire de mal […] car tout le monde[tous les parlementaires] ne demandait pas le remboursement de £ 342 [environ 430 €] pour des trajets en train en première classe que vous n'avez jamais effectués, tout le monde ne demandait pas à être défrayé de £ 137 [env. 170 €] d'essence pour des trajets qui n'ont jamais existé, tout le monde n'affirmait pas séjourner à Londres alors que vous étiez dans un avion pour l'Inde. Vous deviez savoir que cela n'était pas régulier ! »

Lorsque Lord Hanningfield tente de brouiller les pistes en disant que le billet d'avion pour l'Inde était parfaitement légal, alors que le journaliste n'avait pas dit le contraire, ce dernier use d'un vrai droit de suite en posant à nouveau la question : « mais vous avez demandé le remboursement de notes d'hôtels à Londres alors que vous n'y étiez pas ! Vous saviez bien que c'était totalement illégal ! ».

Et alors que le lord anglais affirme que le journaliste n'a rien compris au système de remboursements des dépenses des lords, Gavin Esler rétorque : « ainsi je ne comprends pas le système, la police n'a pas compris le système, la justice n'a pas compris le système... Vous avez fait quelque chose d'illégal et vous ne l'assumez pas ! ».

Devant les dénégations du parlementaire, il s'indigne : « vous avez passé du temps en prison pour un délit grave, [...] vous avez été emprisonné et en sortant […] vous n'admettez pas que vous avez fait quelque chose de mal, vous dites que vous vous avez coché la mauvaise case sur le formulaire de remboursement ! ».

Lorsque Lord Hanningfield affirme « 85% des lords ont fait la même chose que moi ! », le journaliste répond du tac au tac « 85% des lords ne sont pas allés en prison ! » déclenchant une crise de bafouillage du parlementaire.

Pour Hanningfield, il fallait dans cette affaire un bouc émissaire, quelqu'un à condamner. Le journaliste lui demande « Alors vous êtes une victime ? Vous vous faites passer pour une victime alors que ce sont les contribuables qui sont les vraies victimes, eux qui vous payent pour faire votre travail et vous les voliez... ».

Gavin Esler est féroce selon nos standards : il rapporte à son invité que David Cameron a déclaré « avoir honte des actes de certains politiques du Parti conservateur », et qu'il ciblait clairement des gens comme lui. Il lui dit aussi que c'est à cause de personnes telles que lui que les parlementaires sont devenues le corps professionnel le plus détesté au Royaume-Uni.

Tout cela est en quelque sorte du quotidien pour les Anglais... mais ce n'est qu'un doux rêve dans notre démocratie malade, où les journalistes empêchent toute pression populaire sur les élus en ne les mettant que bien peu en difficulté, en n'évoquant jamais leurs « démêlés avec la justice » en leur présence, par peur des pressions ou par amitié pour eux.

D'ailleurs Lord Hanningfield cite la France parmi les pays qui payent bien leurs parlementaires et les soutiennent plutôt qu'ils ne les descendent en flamme.

On peut trouver, comme lui, que la presse s'est acharnée sur son cas et celui des quelques autres parlementaires à avoir été condamnés, et l'on peut regretter cette injustice-là. En écoutant l'interview que j'évoque, tout Français, habitué à des échanges policés, courtois, superficiels, et même amicaux, entre les journalistes et les politiques, sera ému aux larmes et prendra en pitié ce lord fraudeur tant les attaques du journalistes anglais sont virulentes. Mais on ne peut que se féliciter que des journalistes, quelque part, s'acharnent à dénoncer des malversations plutôt qu'à dérouler le tapis rouge aux politiques comme c'est le cas chez nous.

J'invite tous ceux qui liront cet article à me citer une occasion en laquelle un journaliste français a posé une question embarrassante à un politique français et a voulu/pu user de son droit de suite, et insisté pour éclaircir quelque question que ce soit.




par Francescab mercredi 22 août 2012 - 18 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Guy BELLOY (---.---.---.199) 22 août 2012 09:53
    Guy BELLOY

    La presse anglo-saxonne n’est pas aux pieds des hommes politiques et du patronat comme l’est la presse française. Gavin Esler fait son travail de journaliste dignement, en posant les questions qui dérangent, en respectant ses auditeurs, bref en faisant ce pour quoi il est payé. Et la plupart de ses confrères font de même.
    Votre article, pourtant clair et oh combien bienvenu, n’aura qu’une portée partielle chez nombre de français tellement nous sommes habitués à ces courbettes indécentes de ceux qu’on ne peut plus appeler « journalistes ».
    Aux States, deux reporters d’investigation (au fait, combien de ce type en France) ont fait vacillé le Président de la première puissance au monde (Watergate).
    Lorsqu’un journaliste français osera enfin faire son travail correctement, lorsqu’il accrochera un parlementaire, un ministre ou même un président en ne se laissant pas « démonter » et en continuant de poser « les questions qui fâchent », alors, et alors seulement, vous pourrez vous dire : « quelque chose vient enfin de changer en France, le 4è pouvoir s’est enfin réveillé. Qhand on sait comment les »Chiens de garde« (les médias) »font« l’opinion tous les soirs aux J.T. , il y a de quoi avoir honte de ce pays »des droits de l’Homme«  ; défense de rire, qu’on ose encore appeller  »démocratie« .  »Servir la soupe« , lobotomiser le citoyen, c’est tout ce qu’ils savent faire !!! 
    Les monarchies constitutionnelles que sont le Royaume-Uni, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, le Luxembourg ont des institutions autrement plus démocratiques que cette république que certains de nos voisins n’hésitent pas à qualifier de »bananière" et dont nous célébrons niaisement l’anniversaire le 14 juillet.

  • Par Francescab (---.---.---.114) 22 août 2012 10:50

    Je suis bien sûr d’accord avec vous mais je m’interroge sur un point : si le Watergate avait eu lieu en France, le président aurait-il démissionné de lui-même ? Non, pas plus que Nixon, d’ailleurs. Mais le président français aurait-il été destitué ? Non plus... faute de mécanisme pour, mais aussi de volonté politique en ce sens. Car en France, contrairement aux pays anglo-saxons, il n’y a pas de morale en politique. Des scandales franco-français ont déjà été révélé, n’exagérons rien (Chirac et les emplois fictifs, Sarkozy et les 50 M€ de Kadhafi, l’argent des Bettencourt, la façon dont il a acheté son appartement sur l’Île de la Jatte, etc.), pour autant rien ne s’est passé. Je veux dire qu’au-delà du problème de la presse molle et complice, on a l’impression que lorsque quelque chose est révélé quand même (merci le Canard et Mediapart...), cela ne suffit pas à ce qu’il y ait des conséquence sur le paysage politique.

  • Par Guy BELLOY (---.---.---.199) 22 août 2012 11:18
    Guy BELLOY

    Le cercle vicieux est établi depuis des décennies, les citoyens broutent chaque soir la propagande des J.T.,( servie par des « présentateurs » aux ordres), laissés dans une ignorance voulue du fonctionnement des institutions, ce qui permet aux scandales de se multiplier en toute impunité. Nous avons ici la preuve évidente d’une majorité de citoyens irresponsables puisque « laissant faire ». Comment casser cette spirale infernale ?
    L’éducation me semble être l’unique voie.
    Dès le primaire, des sensibilisations à la vie en société (anciens cours de « morale », mot devenu hélas ringard) ; dès la 6è de véritables cours d’instruction des institutions avec des pédagogues de qualité, tel que le formidable Jamy (« c’est pas sorcier ») qui devrait consacrer son talent, par des émissions enregistrées puis diffusées régulièrement) à cette noble tâche d’instruire le peuple.
    Et bien sûr, de véritables campagnes de sensibilisation aux devoirs citoyens.
    Mais ne rêvons pas sur la mise en place de telles mesures : il n’y a rien de plus facile que de manipuler un peuple ignorant.

  • Par schweizer.ch (---.---.---.85) 22 août 2012 10:58

    « Aux States, deux reporters d’investigation (au fait, combien de ce type en France) ont fait vacillé le Président... »

    Les mythes ont décidément la vie dure !!!! smiley

    Les fameux « deux reporters d’investigation » attendaient, le cul dans un chesterfield, un « Romeo y Julietta » entre l’index et le majeur de la main gauche, et un verre de « Highland Parks » de 40 ans d’âge, dans la main droite, qu’un certain Marl Felt leur téléphone. J’en connais des millions des types qui seraient capables d’investiguer ainsi.

    Mais je doute que ces deux baudruches soient effectivement dégonflées un jour. C’est assez navrant parce que la légende est entretenue par des gens qui, eux-mêmes, se veulent affranchis.

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