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Infiltrations dans les émissions TV

mata_hariC’était la couverture de Télérama le 9 novembre : « J’ai été témoin dans l’émission "Y’a que la vérité qui compte !" Notre journaliste raconte ce qu’elle a vu derrière le rideau ». Alléchant : les « justes » de Télérama démontant de l’intérieur la pire émission du pire courant télévisuel, sur la pire chaîne nationale.

« Simplement pour informer »

Que trouve-t-on donc, dans ce numéro 2913 de Télérama ? Un article sur cinq pages, qui raconte jour par jour les coulisses de la candidature d’Emmanuelle Anizon à "Y’a que la Vérité qui compte", de son premier appel au répondeur vocal de l’émission, au lendemain de la diffusion de l’émission. Et un éditorial de Marc Jézégabel.

Emmanuelle Anizon raconte donc son aventure. Avec la complicité de son amie Patricia, elle invente une histoire de réconciliation entre deux amies de longue date. En lisant le récit, on comprend que tout est passé comme une lettre à la poste.

Questions des « journalistes » de l’émission, interrogation des proches, journée d’enregistrement interminable avec une équipe aux petits soins pour ses « témoins », tournage, diffusion avancée, témoignage utilisé pour la bande-annonce de l’émission...

Le récit est essentiellement factuel. Emmanuelle Anizon y livre ses impressions (journalistes sympas, mais dont on se demande si elles croient vraiment aux vertus de l’émission ou si elles se moquent des candidats) et des anecdotes parfois croustillantes : on lui explique qu’il faut éviter les fous, les mythomanes, ceux qui ont déjà fait des émissions, ceux qui font rechercher des personnes décédées, les histoires de couples qui pourraient mal tourner, et les journalistes qui tenteraient de s’infiltrer.

S’infiltrer, c’est bien le mot. Emmanuelle Anizon a dû se sentir, pendant les trois semaines entre le premier appel et la diffusion de l’émission, dans la peau de Mata Hari. Elle a dû sentir l’adrénaline monter.

Son histoire aurait fait un excellent reportage télévisé, elle devient un papier finalement assez factuel, qui ne cède pas à la démesure, et n’enfonce pas l’émission. Comme le dit l’éditorial, c’est une enquête « sans a priori, sans jouer les procureurs, simplement pour informer ».

S’infiltrer : oui, mais pourquoi ?

Qu’essaie-t-on de montrer, au fond, avec ce type d’enquête ? Qu’il est possible d’affabuler dans les médias ? On le savait, et on l’a régulièrement expérimenté. On sait maintenant que c’est toujours possible malgré des filtres sans doute resserrés. Soit.

S’agit-il de tourner l’émission en ridicule ? Ce serait en soi effectivement réjouissant, mais ce n’est pas « digne » de Télérama, et ce n’est pas ce qui est revendiqué ici, même si la méthode en elle-même suffit à tourner l’émission en ridicule.

En fait, les explications sur la démonstration recherchée sont fournies dans l’éditorial de Marc Jézégabel : un édito qui mêle dénonciation de l’utilisation des anonymes par la télé-réalité et justification d’une plongée dans les coulisses de cette télé-réalité : « Il lui arrive de se prendre les pieds dans le tapis ( ?) D’où l’obsession croissante, de la part des producteurs, de préserver leurs recettes de recrutement comme des secrets industriels, et d’imposer aux candidats une totale confidentialité. ( ?) Notre journaliste s’est rapidement trouvée confrontée à une alternative. Rester dans un regard intérieur nourri par le discours trop formaté ( ?) ou tenter de raconter de l’intérieur ».

C’est donc parce que la télé-réalité préserve ses secrets de fabrication qu’on monte une infiltration. Soit. Mais le « reportage » ne nous en apprend pas tellement plus. On appelle un répondeur, on est rappelé par des gens sympas, il y a une enquête de la société de production, puis un enregistrement, on ne voit Bataille et Fontaine ni avant l’émission ni après. Rien de surprenant, en fait.

Amusant à lire, dévastateur probablement, à titre personnel pour les deux journalistes piégées de l’émission, Nathalie et Sabrina, tandis que Bataille et Fontaine s’en sortent finalement assez bien.

Lutter contre la télé-réalité : oui, mais comment ?

La question la plus importante est, cependant, de savoir si ce type de « faux » lutte efficacement contre les dérives de la télé-réalité ou s’il contribue à mieux informer le public.

Au-delà de l’objection qui pourrait être adressée sur la méthode de l’infiltration (c’est de l’info-spectacle qui dénonce l’info-spectacle), il me semble que cela sert essentiellement à prêcher des convertis, et que ce n’est pas cela qui fera perdre des points d’audience à " Y’a que la vérité qui compte".

Qu’est-ce qui peut donc lui faire perdre des points d’audience ? La télé-réalité n’est-elle pas elle-même sa plus grande ennemie ? (cf. justement, concernant "Y’a que la Vérité qui compte", l’affaire de la jeune femme violée par son ex petit-ami, affaire qui lui porte un très grand préjudice).

Tout droit vers la paranoïa ?

Il est fondamentalement difficile, pour un journaliste, de trouver un équilibre entre une information justement critique et un accès ouvert aux « émetteurs » d’information.

On peut donc supposer que l’infiltration a de beaux jours devant elle : le « coup » de Télérama s’inscrit d’ailleurs dans une actualité « chargée » : piège des Yes Men sur Patrick Balkany, ou auditeur vengeur dénonçant les complicités coupables de Stéphane Paoli sur France Inter... Et on oubliera ici les canulars de Gérald Dahan.

La pratique de l’infiltration ne serait alors, finalement, que la conséquence logique d’une société qui abuse de la langue de bois et où toute prise de parole est considérée d’abord comme un risque.

Il y a une autre manière de plonger dans l’intimité des entreprises ou des sociétés de production. Elle est inspirée de la méthode de la télé-réalité. Il s’agit d’interroger des anonymes, des salariés. Ce sont souvent des sources bien informées et intarissables.

En leur garantissant un anonymat, il y a un bon travail journalistique à entreprendre. Qui se fait régulièrement et discrètement. A ne pas perdre de vue. Beaucoup de salariés ont ouvert des blogs : aux journalistes de se mettre en veille.

A méditer, car l’infiltration, si elle devait devenir pratique généralisée, conduirait les salariés et les entreprises droit vers la paranoïa totale. On pourrait alors se demander si elles ne l’ont pas bien cherché. Mais on peut aussi se demander si c’est qu’on veut.


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2 réactions à cet article    


  • (---.---.175.171) 29 novembre 2005 22:10

    Bonjour,

    J’ai été intriguée sur cette histoire et j’ai par conséquent chercher sur le net des informations dessus. Je trouve la critique très bien faite. Toutes mes félicitations au journaliste. Je vais dorénavant, plus me pencher sur votre journal.


    • Adam Kesher (---.---.91.61) 30 novembre 2005 09:55

      Merci à vous. Mon blog :) -> http://adamkesher.canalblog.com/

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