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Accueil du site > Actualités > Médias > Kapuscinski : reporter ou écrivain ?

Kapuscinski : reporter ou écrivain ?

Une biographie critique du grand reporter provoque la polémique en Pologne et outre manche. En révélant quelques mystifications opérées par Kapuscinski, le livre permet à certains de poser la question : était-il un reporter ou un écrivain ? Comme si un reportage à la croisée des chemins était aberrant.

Kapuscinski est l’un des grands noms du reportage du siècle écoulé. Toujours au bon endroit au bon moment, il aurait assisté à 27 coups d’Etats, ce qui lui a permis de se créer un drôle de personnage. Moitié trompe-la-mort, moitié érudit. Mais Kapuscinski, c’est surtout une œuvre sans égale, déployée à travers de reportages très documentés qui empruntent ici et là des techniques d’écritures au roman : création de personnages, capacité à révéler leurs pensées, usage du style direct. Stimulants pour leur capacité à se situer à la croisée des chemins, ces livres constituent surtout des témoignages sans égaux sur la décolonisation ou la chute de l’URSS.

Une posture atypique, donc, souvent décrite comme du « reportage littéraire ». Une posture qui lui vaut aujourd’hui de se retrouver au cœur de la polémique. A peine trois ans après sa mort parait une biographie que son auteur dit nuancée (présentation sur le site du Monde). Bien qu’elle n’ait pas encore été traduite du Polonais, elle permet déjà à certains de s’attaquer au mythe. En caricaturant parfois les propos de son biographe, Artur Domoslawski, on accuse Kapuscinski d’avoir franchi la limite entre fiction et reportage. D’avoir préféré la beauté formelle à la fidélité aux faits. Bref, d’avoir menti. Certains journalistes, anglo-saxons surtout, y ont vu une occasion en or pour restaurer la frontière entre les genres. Il faut choisir son camp : les livres de Kapuscinski seraient soit de la littérature, soit du reportage.

La réalité est plus complexe. D’abord, la production du reporter polonais n’est pas uniforme. Comme le rappelle The Guardian. Kapuscinski avait toujours deux carnets. Sur l’un, il notait des observations pour écrire ses dépêches d’agences. Ce travail d’agencier, nous n’y avons pas accès à moins de lire dans sa langue natale L’autre carnet était réservé à des notes plus personnelles destinées à la rédaction de ses livres. Une écriture qui intervenait souvent des années après les faits, avec tout ce que cela suppose d’imprécision et de reconstitution. Le journaliste aurait même parfois eu recours à des mensonges délibérés. Hors c’est justement par ces textes largement traduits que nous le connaissons. Pour Ian Jack, journaliste au Guardian, ces révélations mettent en péril la crédibilité du journaliste et jettent le doute sur l’ensemble de son œuvre. A en croire son biographe, aucun de ces mensonges ne semble cependant être suffisamment grave pour que nous cessions d’apprécier son œuvre.

La plupart de ceux qui ont pris part à la polémique conservent d’ailleurs toute leur admiration pour Kapuscinski. Toutefois, cette admiration ne va pas au journaliste, mais bien au formidable écrivain d’Imperium. Et Artur Domoslawski apporte de l’eau à leur moulin lorsqu’il dit préférer « placer ses œuvres les plus célèbres comme Le Negus et Le Shah sur l’étagère de la littérature ».

Et voilà notre reporter destitué par certains, promu grand écrivain par d’autres. Opposants et admirateurs de son style semblent tomber d’accord lorsqu’il s’agit de distinguer le journalisme de la littérature. Ne pourrait-on pas supposer plutôt que la frontière est poreuse, et que tout le mérite de cette œuvre est de la questionner, justement ? Kapuscinski a souvent dit son admiration pour le New Journalism états-unien qui, dans les années 60, avait déjà remis en question la séparation entre les genres.

Bien que floue, cette frontière reste nécessaire, pour préserver la crédibilité des journalistes. Pour autant, doit-elle être dessinée précisément ? Evidemment, le pacte qui unit le journaliste à son lecteur n’est pas le même que celui qui unit le romancier au sien. Car le lecteur du journal veut des faits. Mais le lecteur de Kapuscinski, que cherche-t-il ? Le New Journalism comme l’école du reportage littéraire polonais se caractérisent par des moyens de diffusion atypiques. Hebdomadaires, suppléments du week-end ou livres permettent de publier des papiers dont la taille varie de celle d’un chapitre de roman à quelques centaines de pages. Leurs lecteurs acceptent de prendre du temps pour lire ces articles, parce qu’ils s’attendent à y trouver une certaine qualité littéraire ou une profondeur qui n’est pas présente dans l’information quotidienne. Ils souhaitent aller au-delà des simples faits, comprendre et partager un peu la vie d’individus. Bref : le reportage littéraire propose toujours un pacte de lecture hybride. Il se positionne en cas-limite, à la croisée des genres sans que l’on puisse déterminer s’il s’agit de reportage ou de littérature.

Les quelques mensonges repérés dans les reportages de Kapuscinski ne doivent pas nous faire oublier l’apport essentiel de son œuvre : il est possible de se situer à la fois du côté du reportage et de celui de la littérature. Le reporter a parfois de bonnes raisons de s’éloigner des codes du journalisme, pour déjouer la censure, par exemple. Et même dans une société libérée des censeurs, l’appel aux techniques littéraires peut se justifier s’il permet au reporter de faire partager la complexité de ce qu’il observe. Bref : le reportage et la littérature ne doivent pas être confondus, mais chercher à tracer précisément une frontière entre les genres représente un risque pour le reportage. Le risque de se priver d’un apport que les reporters ont toujours su intégrer. Le risque de s’éloigner de ses racines, même, si l’on considère que les Choses Vues de Victor Hugo ou le roman naturaliste ont largement inspiré les premiers reporters.
 

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