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L’image impossible du président

Nous vivons ces derniers mois une étonnante contradiction quant à l’image présidentielle. L’actualité concernant le chef de l’Etat est de plus en plus fournie, l’intérêt du public de plus en plus marqué, mais, paradoxalement, sa cote auprès de l’opinion s’écroule comme jamais en si peu de temps sous la Ve République. Nicolas Sarkozy intéresse, mais c’est à son désavantage.

Notons toutefois que ces jugements négatifs ne favorisent pas l’éclosion d’un leader de l’opposition et ne correspondent pas non plus à une forte érosion de la droite comme on vient de le constater aux élections municipales où la poussée de la gauche est sans commune mesure avec la dégradation de la popularité du chef de l’Etat. C’est véritablement la personnalité du président qui est remise en question, son image, indépendamment des valeurs que peut porter sa politique et de l’évolution de ses concurrents.

Quand l’hebdomadaire Marianne, qui nous avait habitués à mieux, titre : Le vrai Sarkozy, ce que les grands médias ne veulent pas ou n’osent pas dévoiler, une couverture digne des pires tabloïds anglais ou italiens qui resitue sans ambiguïté l’hebdomadaire au niveau de Closer, il tire à 500 000 exemplaires et voit, globalement pour 2007, sa position anti-Sarkozy gonfler de 34,9 % ses chiffres de vente. L’Express interviewe le 13 février Carla Bruni et imprime 600 000 exemplaires. En 2007, 252 couvertures ont été consacrées à « l’univers Sarkozy ». On parle dans la presse d’un « effet Sarkozy » qui a véritablement dopé les ventes d’un secteur morose. Parallèlement, la cote de satisfait de l’action du président est passée de 65 % à 37 %, celle des mécontents de 31 % à 61 % soit pratiquement le double en 9 mois (TNS- Sofres). De surcroît, on ne peut pas prétendre que Nicolas Sarkozy soit un inconnu du grand public, que l’électorat ait été surpris par un homme qui cachait son jeu. Souvenons-nous, le Kärcher, la trahison balladurienne, ses déclarations de ministre de l’Intérieur. Alors comment expliquer un dérapage si rapide et dévastateur pour son image ? Comment expliquer qu’en l’espace de neuf mois, près de la moitié de ceux qui ont voté pour lui ne le ferait plus aujourd’hui ?

D’abord, il est temps de réviser l’opinion qui persiste à penser que les grands groupes de médias sont à la solde du pouvoir en place. L’expérience montre que la presse, tout en ayant sa part de responsabilité sur les choix du public, suit les courbes des sondages. Elle navigue là où elle peut faire du chiffre et ne craint pas les basses eaux. Ce n’est pas un hasard si ceux qui présentaient du président une image positive au printemps dernier le flagellent aujourd’hui de leurs articles assassins. Toutes les rédactions savent bien qu’un média signerait son arrêt de mort en s’inféodant à un courant politique. C’est un des nouveaux travers des médias que celui de caresser systématiquement l’opinion dans le sens du poil, quitte à laisser les minorités de côté.

Ensuite, le consensus qui existait entre le pouvoir et les journalistes n’a plus cours. Toute la presse connaissait la double vie de Mitterrand, les maîtresses de Chirac et les écarts de nombreux ministres... mais toute la grande famille médiatique se taisait pour être admise dans la cour présidentielle et gare à celui qui lâcherait le morceau. Le SMS à Cécilia tant commenté, révélé par Le Nouvel Observateur, apporte la preuve d’un autre nouveau penchant des médias, bien plus dégradant celui-là, et montre bien que le consensus a vécu : il n’y a plus aucune règle pour ternir une image et tous les coups sont permis pourvu que le public en redemande. La presse y perd en respectabilité, mais y gagne en audience et c’est là toute la perversion du système auquel les politiques ont adhéré en mettant en scène leur vie privée.

Le proche passé (Jospin, Balladur) a montré qu’un prétendant ne pouvait se passer d’une campagne de proximité. Etre élu revient aujourd’hui à étaler son intimité en misant sur le principe qu’un électorat choisira un candidat du même monde que lui, un représentant conforme à son image. Le bruit court dans les partis qu’on ne peut plus dépersonnaliser la fonction, entendons par là qu’on ne peut plus maintenir une distance entre les hommes en vue et leurs électeurs.

On a remarqué également que toute vérité n’était pas bonne à dire : reconnaître, comme l’a fait Lionel Jospin, que le président ne peut pas tout dans une société mondialisée, européanisée et privatisée est très mal perçu. Constater, comme François Fillon, que les caisses sont vides quand on a tant promis est vécu comme une trahison. Il faut donc, pour être élu, que le candidat soit en même temps humain et donc faillible, mais qu’il détienne des pouvoirs surnaturels. On entre dans le cycle infernal des promesses intenables parce que, compte tenu du pouvoir déclinant des politiques et des aspirations montantes de l’électorat, les miracles se feront encore attendre. Nicolas Sarkozy a poussé le processus à son extrême en misant sur la vérité et la confiance (les deux maîtres mots de sa campagne). Pourtant, encore aujourd’hui, tout le monde admet, y compris ses adversaires, qu’il a mené une très habile stratégie électorale, mais les électeurs se réveillent à la fin de l’hiver avec la gueule de bois. Le rêve prend fin et l’image présidentielle du dynamisme entreprenant s’efface brutalement.

Il est commun de dire que trop d’images tuent l’image. C’est le problème de l’érotisme face à la pornographie qui introduit la notion d’obscénité. La séduction doit préserver des pans de mystère pour perdurer. On a tout montré de Sarkozy. Il en a joué pour se faire élire, mais ces armes se retournent maintenant contre lui. La photo de Paris-Match du bourrelet retouché est significative : le public veut des héros, mais dans le réel. Pas question d’arranger la vérité, de la travestir. A partir de l’instant où l’on exige une transparence totale de celui qu’on a élu (et, s’il ne la donne pas, la presse s’en charge pour lui) il faudra assumer d’amères déceptions. Plus inquiétant encore : personne ne pourra à l’avenir jouer le rôle du héros réaliste très longtemps. Nous dirigeons-nous vers des élus Kleenex à jeter sans remords après un court usage ? Ou encore à des pourvoyeurs de rêves qu’on abandonnera dès qu’ils se frotteront à la réalité ? Si cela devait être le cas, le bien-fondé d’un système présidentiel au suffrage universel serait mis à mal.

Notre système de représentation est tel qu’il confère à un personnage élu par 37 millions de Français une responsabilité exceptionnelle. On façonne, à travers les urnes et les images médiatiques, une sorte de surhomme, proche du mythe. Comme on l’a vu, il intéresse plus que jamais, mais en même temps il déçoit de plus en plus rapidement quand il ne remplit plus son rôle de personnage d’essence supérieure. Ce n’est pas nouveau et tous les derniers présidents ont connu ces baisses quelques mois après leur élection. Mais cette tendance s’accélère aujourd’hui en prenant de l’ampleur. C’est le prix que les politiques paient pour avoir instauré des rapports affectifs avec le public. Les passions s’épuisent quand elles ne sont pas entretenues et le « tout montrer et tout dire », devenu indispensable pour accéder au pouvoir, est la pire des stratégies amoureuses.

Même si l’on souhaite qu’il nous ressemble, on ne supporte pas que le président se comporte comme nous, c’est-à-dire avec des faiblesses (casse-toi sale con), des tics, des passions changeantes et peu raisonnables (Carla Bruni). On rit de le voir courir mal, prendre du ventre. Dans notre inconscient, il n’a plus de place en tant que président chez les humains rongés de failles que nous sommes. C’est face à cette impossibilité que l’opposition peine tant à choisir une politique de gestion responsable compatible avec une stratégie de prise de pouvoir. Il y a là une contradiction à résoudre qui rend l’image d’un président impossible. Car elle doit satisfaire à la fois des exigences de réalisme - tout en faisant rêver - pour se faire élire, et des vertus de mythe - tout en pratiquant une gestion devenue brutalement pragmatique - une fois élu.

par Philippakos (son site) mercredi 12 mars 2008 - 71 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.145) 12 mars 2008 13:27
    Forest Ent

    Ca revient à supposer que tout n’est question que d’image et qu’il n’y a pas de sujet de fond en jeu. Mais n’est-ce pas là la nature et le problème de Sarkozy ?

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.205) 12 mars 2008 18:27
    Forest Ent

    @ Bulgroz

    Je ne comprends pas votre réaction. Quand j’écrivais que Sarkozy avait tenu ses promesses électorales, c’était sans aucune ironie. Il a à mon avis effectivement appliqué son programme électoral. Je ne vois donc vraiment pas de quoi son électorat serait déçu sur le fond. Quand à la forme, il n’en a pas vraiment changé non plus. Sa "chute de popularité" est donc pour moi un vrai mystère.

    Je peux imaginer que ses électeurs n’avaient pas vraiment lu ou compris ce programme, mais j’aimerais bien en être sûr, parce que 53% ça fait quand même beaucoup.

    Je pourrais comprendre aussi que des gens aient voté pour Sarkozy juste pour ne pas avoir Royal, mais justement elle n’a pas été élue et ils n’ont pas de raison de changer d’avis aussi vite.

    En tout cas, je ne comprends absolument pas ce que les électeurs de Sarkozy attendent de lui aujourd’hui.

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.145) 12 mars 2008 16:18
    Forest Ent

    Ca me surprend aussi, mais la forme ne me semble pas non plus suffisante comme explication. Après tout, ça ne fait jamais que 6 ans qu’il passe deux fois par jour à la télé et qu’il met en scène sa vie privée.

    Mais si c’est une question de fond, il faut bien reconnaitre qu’il a appliqué son programme électoral, ce qui est un précédent.

    J’aimerais bien qu’un électeur déçu m’explique de quoi il est déçu.

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.205) 13 mars 2008 12:03
    Forest Ent

    @ Bulgroz

    La carte judiciaire, le service minimum, la rétention de sureté, l’abandon des régimes spéciaux, la défiscalisation du travail, la maîtrise de l’immigration, l’autonomie des universités, l’accession à la propiété, la réduction réelle du chomage, la réduction des effectifs de la fonction publique, la réhabiliation du travail...

    Ok, discutons-en.

    La carte judiciaire.

    Une adaptation permanente de l’implantation des services publics à la réalité du peuplement des régions est en effet indispensable, et c’est assez courageux à l’UMP de l’avoir tentée contre son électorat. En revanche, je ne peux que constater que cette adaptation a été assez ratée dans la forme. En pleine phase de décentralisation, la carte des tribunaux a été décidée à la Chancellerie sans aucune concertation avec ni les Conseils Régionaux, ni la magistrature.

    Le "service minimum".

    "Réforme" pipeau et superficielle qui ne change rien à la réalité, heureusement. Rubrique "cosmétique".

    La "rétention de sûreté"

    Rubrique "cosmétique" également.

    L’abandon des régimes spéciaux

    Lesquels ? Il en reste plein, et ceux qui sont supposés être alignés sont toujours en cours de négociation. C’était un sujet assez mineur. L’allongement de la durée était un sujet consensuel dans le pays. Il n’y avait pas besoin de montrer les crocs pour cela. La question est qu’il faut négocier l’assiette et le montant, ce qui n’est pas encore fait. Le fait de l’avoir exhibé en sujet conflictuel fait que la négociation sera mauvaise pour le contribuable. Encore une question de style...

    La défiscalisation du travail

    Cette expression ne veut rien dire. Vous parlez de la défiscalisation des heures sup ? Elle signifie que tous les travailleurs, y compris ceux qui sont contraints au temps partiel, vont financer ceux qui font des heures sup. Dans le genre relance keynésienne, c’est la moins pertinente que j’aie vue.

    La maîtrise de l’immigration

    De quoi s’agit-il ? Je ne vois pas de différence avec avant. A part qu’on n’a plus le droit de virer les roumains, ce qui coince Hortefeux. Ce grâce à l’UE, que Sarkozy a été encourager avec le TCE2 et une réforme constitutionnelle qui permettra l’entrée de la Turquie sans référendum.

    L’autonomie des universités

    J’ai bien du mal à me faire une idée précise sur ce sujet. Je fréquente pas mal de chercheurs, et eux-mêmes n’arrivent pas à s’en faire une idée très claire, en particulier concernant l’affectation des crédits de recherche. Sur le fond, ça n’a pas l’air d’une mauvaise idée, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et j’attends d’y voir plus clair.

    L’accession à la propriété

    Thème catastrophique, au moment où la bulle immobilière est au plus haut et où l’on manque de logements sociaux. Voir "la tribune" d’aujourd’hui : la dfiscalisation n’a profité qu’aux vendeurs en retardant la baisse des prix. Elle est arrivée bien trop tôt. Il fallait laisser dégonfler la bulle d’abord.

    La réduction réelle du chômage

    J’y croirai le jour où l’exécutif montrera qu’il laisse à l’INSEE une certaine indépendance pour élaborer ses chiffres. Ce régime est le roi du cassage de thermomètres.

    La réduction des effectifs de la fonction publique

    Je ne l’ai pas constatée sur les chiffres. Par ailleurs, le discours officiel est d’augmenter le nombre de policiers et magistrats. Normalement, la réduction devrait porter sur les enseignants et militaires.

    Pour les enseignants, l’éducation nationale fonctionne déjà avec un volant d’esclaves non titulaires et non fonctionnaires.

    Pour l’armée, j’attends de voir la compatibilité de cela et un effort militaire accru au Tchad et en Afghanistan.

    La réhabilitation du travail

    C’est une blague ? Dans un pays avec 3 millions de chômeurs, il faut réhabiliter le travail ? Allez dire cela à mes enfants qui cherchent désespérément un premier boulot et à qui on ne propose que des stages.

    Résumé

    Il y a globalement un problème d’orientation macro-économique, et aussi un problème de style. Je ne crois pas que M Sarkozy, avec son tempérament provocateur, soit effectivement capable de "réformer". Il aime trop communiquer, et c’est contradictoire. Dans une période difficile nous aurions plus besoin d’un homme de consensus que d’un boutefeu.

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