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L’individu recherche ses nouvelles identités à travers les médias

Les nouvelles conditions sociales, vie urbaine, travail précaire, foyers éclatés, ont augmenté la part de liberté de l’individu au détriment de son identité. Difficile d’être reconnu grâce au faciès, reconnu comme professionnel expérimenté, et même reconnu comme père d’une famille recomposée. Pour pallier ce déficit, les médias ont su jouer sur la recherche d’identification du spectateur. D’abord avec la lecture et la naissance du héros dans les grands romans populaires du XIXe siècle (Alexandre Dumas, Eugène Sue). Puis avec le cinéma (« star system ») et la télévision (faux dialogue), aujourd’hui avec internet. Au fil de l’évolution des médias, le spectateur glisse d’un rôle passif vers un rôle de plus en plus actif (« talk-shows », « reality-shows », micro-trottoirs), pour maintenant apparaître comme unique protagoniste et créateur.

Au XIXe siècle, 80 % de la population française mènent une vie de type rural. Ce pourcentage est passé aujourd’hui à 25 % impliquant des rapports sociaux fondamentalement différents. Cette projection brutale des populations vers les grandes villes coïncide avec un repli sur soi-même de l’individu et un glissement vers l’anonymat. On ne reconnaît plus personne dans la rue, mais également on n’est plus reconnu par personne. La taille des entreprises et le marché de l’emploi sont tels que la vie professionnelle n’est souvent qu’un passage furtif dans un espace de travail où l’on se pose la question de son utilité en constatant le nombre de candidats piaffant à la porte. Quand ce n’est pas la crainte d’être définitivement rayé de la carte des salariés. La parenté devient plus variée et ne concerne plus uniquement les enfants biologiques, mais aussi ceux de sa compagne, les adoptés. Une famille parfois élargie, mais plus instable dans le temps. Sans oublier que 15 millions d’adultes français vivent en célibataires (INSEE, 2004).

Face à cette crise de son identité, l’individu réagit. Il se trouve que cette évolution sociale correspond à une évolution technologique et médiatique considérable qui va en profiter pour proposer à ceux qu’on appellera le « public » de nouvelles identités, multiples et éphémères, flatteuses et oniriques.

Le cinéma
Si les frères Lumière ne croient pas en leur cinéma, c’est parce que personne ne pouvait prévoir l’importance de l’identification, dite secondaire, du spectateur. Un petit rappel : l’identification primaire, au cinéma, signifie reconnaître le faisceau de lumière sur la toile comme un personnage, l’identification secondaire consiste à prendre la place de ce personnage. A partir de Fritz Lang et des premiers plans subjectifs (la caméra est l’œil du personnage, en opposition au plan objectif où la caméra est l’œil du spectateur) le cinéma jouera sur cette alternance objectif-subjectif pour amorcer le phénomène d’identification dont la première conséquence fut l’émergence du héros. Le succès du cinéma tient en grande partie à ce transfert du spectateur, la salle obscure aidant à se déconnecter de soi-même pour une plus grande disponibilité à devenir autre.

La télévision
Le procédé fonctionne moins bien à la télévision et cela explique que les deux médias continuent à coexister. La taille de l’écran, l’environnement visuel familier, le bruit ambiant font qu’on ne s’arrache pas si facilement à soi-même. Les producteurs ont alors rapidement proposé un autre rapport avec le spectateur : une relation privilégiée de connivence. La télévision s’adresse directement à nous : « Mesdames, Messieurs bonsoir ». Là ou l’acteur de cinéma nous ignore (ne jamais fixer la caméra), le présentateur nous regarde droit dans les yeux, l’animateur se tourne fréquemment vers nous, entretient un rapport personnel en nous rassurant sur notre état d’être vivant. Même si l’interlocuteur est dans la boîte et qu’on ne peut lui répondre, nous existons pour lui. Et d’ailleurs, au fil des décennies, cette interactivité apparaît de plus en plus déterminante. L’omniprésence de l’audimat, le vote par SMS, le rôle du spectateur qui détermine le cours de l’émission (Loft Story), tout va dans le sens d’une communication public-média et d’une flatterie grossière consistant à assurer : c’est vous, le public, qui décidez et la télévision est votre création et votre image.

Internet
Internet pousse la formule encore plus loin. L’internaute est directement l’auteur du média. Le succès des forums, de Wikipédia, d’AgoraVox en témoignent quotidiennement. Les grands journaux dans leur édition internet ne se conçoivent pas sans les réactions des lecteurs. Le spectateur devient acteur. Mais le plus souvent l’intervenant choisit un pseudo et un avatar (mot sanskrit : réincarnation du dieu Visnu, par extension métamorphose, transformation). Il s’invente une nouvelle identité qu’il façonne à sa convenance pour lui permettre d’agir incognito, en toute liberté, c’est-à-dire sans assumer les conséquences de ses mots ou de ses débordements. Rien ne prédisposait l’internaute à l’incognito et cette tendance n’est pas le fruit du hasard : les psychologues ont remarqué que l’identité fictive de l’internaute était souvent radicalement opposée à sa véritable. Sous couvert d’anonymat on ose, on bataille, on insulte, on se défoule. Les agneaux se transforment souvent en loups féroces et les auteurs se forgent souvent une identité compensatoire de leurs faiblesses : séducteurs, audacieux, sûrs d’eux-mêmes.

Adaptée au monde contemporain par une technologie performante, la découverte de ces nouvelles identités ne va pas sans risque. Leur caractère dominant et commun est la transparence : on existe tout en restant imperceptible comme le lecteur dans sa chambre, le spectateur dans les salles obscures, le téléspectateur dans son espace privé, l’internaute derrière ses pseudos et avatars. Accomplir le vieux rêve de l’homme invisible : voir sans être vu, agir sans être démasqué, donc jugé. Gain de liberté que confère l’anonymat, mais en troquant son identité unique contre des identités plurielles et fictives qui permettent de compenser tant bien que mal une absence. Toutefois, jusqu’à présent, la psychanalyse attribuait ce recours à la construction de l’adolescent qui puise des éléments chez différents modèles pour se réaliser en individu achevé.

Comme on l’a vu de façon extrême avec les jeux de rôle, le participant qui développe une seconde personnalité, voire une troisième (il arrive fréquemment qu’une seule personne possède plusieurs pseudos sur un même forum), peut facilement dériver vers un état de schizophrénie. Il ne parvient plus à faire la part des choses entre ses rôles fictifs et lui-même. Il emmêle la personnalité qu’il développe, sous couvert d’anonymat, avec celle qu’il présente dans le réel perceptible où il s’expose : il reste toujours plus risqué, par crainte des réactions et du jugement d’autrui, d’agir sous ses vrais noms et images qu’on ne peut ni abandonner ni trop modifier.

Il est aujourd’hui indéniable que la perte d’identité de l’individu va de pair avec la tendance des médias à placer le spectateur dans un nouveau rôle qui lui permet d’agir (sans se contenter simplement de recevoir) et donc d’exister, même fictivement. Reste à déterminer qui fait la poule et qui fait l’œuf. Si l’on en croit Régis Debray : « Il n’y a pas d’identité sans un minimum d’altercation avec un autre que soi », internet serait le mieux adapté des trois principaux médias pour jouer le rôle de création identitaire. Les individus que nous sommes réussiront-ils à s’en contenter ?

Illustration  : La Dame du lac - un film de Robert Montgomery entièrement tourné en caméra subjective. On ne voit le protagoniste et narrateur que furtivement, dans un miroir (haut).

Générateur d’avatars. Coiffures destinées à la fabrication de son image internet (milieu).

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14 réactions à cet article    


  • NPM 20 septembre 2007 11:46

    « Mais le plus souvent l’intervenant choisit un pseudo et un avatar (mot sanskrit : réincarnation du dieu Visnu, par extension métamorphose, transformation). »

    Avatara, Incarnation. Ca n’a aucun rapport avec une métamorphose, qui n’est qu’une incorrection de sens populaire.

    Sinon, Internet n’a pour vous d’autre but que de masturber l’ego narcissique des paumés ? Dur...

    Mais peut être pas faux.


    • Philippakos Philippakos 21 septembre 2007 08:57

      J’ai puisé la définition dans le Robert. Voici, en lien, celle du dictionnaire de Wikipédia : http://fr.wiktionary.org/wiki/avatar


    • L'enfoiré L’enfoiré 20 septembre 2007 12:13

      Bonjour Philipakos,

      Ce n est plus la photo ? J aime aussi me changer les idees. J ecris d Espagne. En vacances. Plus de grandes chaleurs par ici. Pas d incendies. Merci pour l article. Beuacoup d idees au retour la semaine prochaine. Sorry pour les caracteres manquants. Clavier inhabituel


      • Philippakos Philippakos 21 septembre 2007 08:35

        Bonjour l’enfoiré espagnol, Le clavier qwerty on s’y fait assez vite (indispensable à l’étranger). Je ne fais tout de même pas que dans la photo et la Grèce. Un peu de cinéma, de télévision, de médias aussi ne fait pas de mal. Tout ça touche quand même à l’image. On attend tes articles dès ton retour.


      • L'enfoiré L’enfoiré 21 septembre 2007 16:45

        Salut, Sur mon site cela n a pas arrete. La technique permet d etre present sans l etre. en effet. le clavier s est pas du gateau la tilde par ex.,ññññññ


      • TALL 20 septembre 2007 12:21

        Bien vu, l’auteur.

        Mais il y a des choses positives aussi, comme la possibilité d’apprendre à mieux communiquer sans devoir subir l’opprobre de ses erreurs passées ( par changement de logo ).

        Liste + à compléter ...


        • MagicBuster 20 septembre 2007 16:46

          La propagande c’est (toujours) les autres.

          Un article expliquant comment endormir et abetir la population.

          http://www.voltairenet.org/article150773.html

          Télévision : de l’info sans infos

          http://www.syti.net/JTContents.html


          • moebius 20 septembre 2007 22:14

            ...plus de liberté=moins d’identité ????..plus de libertés= plus d’identités (avec des s) L’identité, les identités n’ont pas de valeur en soit mais ont une valeur d’échange et bien évidemment les possibilités et les offres d’idendification se sont elles multipliés en meme temps que l’expansion du marché des biens de consommation et de la ville. On s’identifie autant dans la consommation que dans la production, ça c’est peu etre nouveau. Mais en fait nous n’échangeons que des choses sans valeur, paradoxal ? non ce « sans valeur » est la condition meme de l’échange. Ce qui a une valeur en soit nous ne pouvons que le garder et c’est là ou le bas peut parfois blesser


            • Philippakos Philippakos 21 septembre 2007 05:51

              C’est le rapport anonymat-liberté qui me fait dire anonymat-perte d’identité donc liberté-perte d’identité. Identité que l’on remplace au pluriel, comme vous le soulignez. Avancer que liberté signifie perte d’identité peut choquer, philosophiquement parlant. Je crois néanmoins que cela reste vrai dans le cas de l’anonymat. Je connais un peu les théories de Baudrillard sur les échanges mais peut-on parler d’échanges pour des tractations qu’on est forcé d’effectuer (la réponse à sa perte d’identité) ? Le problème, comme j’ai essayé de le dire, reste que ces nouvelles identités sont transparentes et qu’on peut les abandonner comme bon nous semble pour en prendre de nouvelles. Ce que j’appelle : ne pas les assumer.


            • La Taverne des Poètes 20 septembre 2007 22:50

              C’est une intéressante réflexion et l’on est concerné bien sûr par la partie concernant les internautes. Je suis toujours prudent quant aux théories générales et toutes faites des psychologues. L’internaute anonyme joue-t-il un rôle à contre-emploi ou bien exprime-t-il sa vraie personnalité, celle qu’il ne peut exprimer dans sa vie réelle pour maintes raisons ? Celle que la société étouffe ? Par ailleurs, l’anonymat n’est pas forcément voulu. Ainsi les fonctionnaires sont tenus à l’obligation de réserve et de discrétion. Enfin, il y a des degrés dans l’anonymat comme on le voit sur Agoravox. Des auteurs ont des pseudos mais leur adresse mail est connue des autres auteurs et ils restent cohérents sous un même avatar, ne montrant pas plusieurs identités. Par contre, parmi ceux que l’on appelle les « trolls », certains se démultiplient. Mais pas tous, on a des bien connus ici qui assument leurs propos jusqu’au bout même s’ils sont excessifs. C’est leur manière de s’affirmer, quitte à prendre des coups.

              Je ne sais ce qui est recherché comme but principal : l’identité fictive ou la liberté. Les psys répondent « l’identité » mais je ne serai pas aussi formel qu’eux. La liberté est un appel plus fort...Peut-être ces psys qui théorisent ne ressentent-ils pas assez cet appel pour conclure comme ils font.

              Ce qui est bien sur ces forums, c’est qu’on vous fiche la paix sur votre vie privée. Les débatteurs ne cherchent pas à savoir qui vous êtes et ça permet de se centrer sur les débats.


              • Philippakos Philippakos 21 septembre 2007 08:52

                Il est clair que le fonctionnement des internautes n’est pas le même pour tous. Toutefois j’ai noté que plus la génération était jeune et plus le pseudo-avatar fictif est utilisé. Mon fils de seize ans ne conçoit même pas une intervention sur Internet sous sa propre identité. Je remarque, sur AV, que beaucoup d’auteurs d’un certain âge donnent leur image personnelle comme avatar. Je ne retrouve pas l’équivalent chez les plus jeunes. L’adresse mail n’est la garantie de rien. La plupart des internautes en ont plusieurs, chacune réservée à un usage particulier (professionnel, privé, Internet, etc)et avec une adresse mail, on ne connaît rien sur la personne. « C’est leur manière de s’affirmer, quitte à prendre des coups ». Les coups ne sont pas bien blessants dans le monde virtuel, surtout si l’on joue un rôle qui n’est pas le sien. Je ne crois pas que les trolls agiraient de même s’ils étaient à découvert. Il y a forcément une part de lâcheté dans la parole anonyme. « Ce qui est bien sur ces forums, c’est qu’on vous fiche la paix sur votre vie privée. Les débatteurs ne cherchent pas à savoir qui vous êtes et ça permet de se centrer sur les débats. » ça permet aussi parfois de ne pas assumer totalement ses opinions en se retranchant derrière son identité fictive, sans crainte d’être jamais découvert. Confortable non ?


              • Marsupilami Marsupilami 21 septembre 2007 14:48

                @ L’auteur

                Je suis un peu âgé quand même (bientôt 55 ans, mais t’es pas obligé de me croire vu que sur le ouèbe Nobody knows if you’re a dog selon l’expression consacrée, donc t’es pas obligé de me croire), mais je n’utilise pas de pict vu que je me fous des images et j’ai un pseudo par devoir de réserve et, comme le disait Taverne ci-dessus, je me méfie des théories psy simplistes à la noix selon lesquelles on se créerait sur le net un personnage aux antipodes de ce qu’on est vraiment dans la « vraie vie ». C’est sans doute vrai, mais à la marge, et c’est le fait de mythos qui le sont probablement aussi dans leur vie extra-ouèbique.

                Pour info j’administre un site qui a un forum où les gens s’expriment pour la plupart sous des pseudos comme il est d’usage. Tu peux quand même te faire une certaine idée, pas loin du réel, si tu analyses bien leur style, leur syntaxe, la cohérence de leurs discours sur une certaine durée. Il y a deux ans, je dirigeais un stage auquel participaient, entre autres, des gens que je ne connaissais qu’à partir de ce forum. Je n’ai eu aucune surprise en les rencontrant dans la vie réelle. Par contre sur le même forum il y avait un petit manipulateur mythomane. Il n’avait pas été trop difficile de le confondre.

                Je pense donc que tout est beaucoup plus complexe que ce qu’en disent les réductionnismes psy. Un pseudo peut aussi bien servir à se masquer qu’à se révéler au grand jour d’une manière, pour crtains, qu’on oserait pas faire dans la vie réelle. On peut aussi n’y exprimer qu’une part de soi-même, sans que ce soit une tromperie sur la marchandise...

                Identité ? Nobody knows, even you, if I’m a dog. Je vais peut-être aller ronger mon os tout-à-l’heure. Peut-être que je viens d’écrire le contraire de ce que je pense dans une tentative de surcompensation psy, qui sait ?


              • Philippakos Philippakos 22 septembre 2007 05:56

                Ne pas trop généraliser en effet. Le degré de dissimulation dépend aussi du type de forum. J’ai un copain qui écrit sur Doctissimo, récits érotiques. Il me dit qu’il ne parvient même pas à savoir si les intervenants sont des hommes ou des femmes, qu’il soupçonne certains de jouer le rôle de plusieurs personnages et de les faire dialoguer entre eux... mais il est vrai qu’on touche là au domaine tabou par excellence. Sinon, autre remarque : le degré de violence des commentaires est fonction du degré de dissimulation des intervenants. En constatant encore (sur AV) qu’un troll virulent se calme souvent à partir du moment où il écrit un article. Ce ne sont que des impressions, je ne passe pas ma vie sur le net non plus...


              • elnino-88 elnino-88 27 septembre 2007 19:08

                site interdit par nos medias A voir,a lire,a comprendre

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