Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Médias > La liberté d’Ingrid, la dictature des médias et les oubliés

La liberté d’Ingrid, la dictature des médias et les oubliés

Personne n’a pu échapper au tsunami médiatique autour de la libération de l’otage franco-colombienne dans la journée du 2 juillet. L’émotion est forte, cela faisait plus de six ans que l’ancienne candidate à la présidence de la Colombie était retenue en otage par les Farc.

Sur TFI, dès 22 heures, l’information défile en bas des écrans de télévision pendant que Nicolas Hulot se baigne avec les Indiens de la forêt amazonienne. Surtout, ne pas disperser le téléspectateur ! Le flash d’information surgit instantanément après le programme Ushuaïa pour ne rien manquer de l’événement. Les journalistes accourent à l’Elysée, les envoyés spéciaux sont opérationnels, les « experts » sur le dossier sont invités par les rédactions et le direct peut commencer avec un peu d’improvisation. Les premières images retransmises sont des archives de 2002, 2005 et 2007, toutes déjà vues et revues pendant la captivité d’Ingrid. Elles passent en boucle pour meubler les commentaires. Les caméras sont disposées en face du perron de l’Elysée, chaque mouvement est épié. L’envoyé spécial interrompt le présentateur en studio pour vivre en direct l’entrée de la voiture qui conduit sa sœur Astrid Betancourt, sa fille Mélanie et son fils Lorenzo au palais présidentiel. On annonce une allocution du président de la République vers 22 h 30, puis 22 h 50, 23 h 10…

Entre-temps, les mêmes images défilent : la déclaration du ministre de la Défense colombienne, l’explication de l’opération avec des diapositives de photos aériennes… On oublierait presque de nommer, ou du moins de présenter, les quatorze autres otages qui furent libérés avec la Colombo-Française (Ingrid était colombienne avant de devenir française par mariage). Pendant que les conseillers du président finissent de gratter son discours, Sarkozy reçoit, comme il se doit, la famille de l’ex-otage. 23 h 25 : le discours peut enfin commencer…Trois chaînes de télévision retransmettent en direct les paroles d’un président jouissant, entouré des deux enfants, de la sœur et du neveu d’Ingrid. Le tableau est parfait…

On oublierait presque Kouchner en arrière-plan. Les enfants d’Ingrid ne manqueront évidemment pas de préciser que depuis mai 2007 « tout s’est accéléré » grâce au président Sarkozy. Ce dernier en profite pour qualifier le combat des Farc d’« absurde et moyenâgeux ». Le lendemain, le journal télévisé de 13 heures de France 2 consacre 40 minutes de son édition à ce sujet. Un envoyé très spécial s’exprime depuis l’avion qui transporte la famille – ainsi que Bernard Kouchner –, en précisant le nombre d’heures qu’il leur reste à patienter avant d’atterrir à Bogotá. La description de l’ambiance est parfaite jusqu’au moindre détail.

Pendant ce temps, les premières images d’Ingrid Betancourt apparaissent : sa descente de l’avion, sa prière improvisée, ses premières paroles, sa « douce France », son embrassade avec le président Uribe. Sur TFI, Jean-Pierre Pernaut a presque la larme à l’œil après chaque reportage. Dans la soirée, alors qu’Ingrid attend sa famille sur le tarmac, on aperçoit le petit neveu sautillant derrière un hublot de l’avion français. Les scènes sont belles. L’émotion est à son comble. Les journalistes spéculent sur le jour du retour d’Ingrid Betancourt à Paris. « Elle pourrait revenir dès demain dans le même avion par lequel sont arrivés ses enfants ». Ils débattent sur ses futures activités. Que va-t-elle faire maintenant ? « Sainte Ingrid » titre Arte dans C dans l’air.

Je me sens aussi Franco-Colombien, bien que n’ayant que la nationalité française. Je ne peux évidemment que me réjouir lorsqu’un otage est enfin libéré après plus de six ans de captivité. Il retrouve sa liberté, sa famille et ses proches. C’est très clairement une nouvelle vie qui se présente. C’est une famille qui peut enfin revivre, un corps qui est à nouveau présent parmi les siens. Je suis convaincu que cette femme a été très courageuse, combattante, et qu’elle a cru jusqu’au bout en sa libération. Ingrid va pouvoir rejoindre ses enfants en France et retrouver la vie qu’on lui a ôtée en 2002. La France en a fait une icône, un symbole. Celui de la liberté, celui des droits de l’homme, celui de la démocratie.

Pendant ce temps, je me pose la question de savoir quelle caméra va chercher le témoignage de quelques Colombiens qui n’ont pas d’autre choix que de fuir leur village sous la pression, la torture et les massacres des paramilitaires, des Farc et de l’armée colombienne. Ils sont aujourd’hui 4 millions de déplacés au sein même du territoire colombien. Ils viennent grossir les bidonvilles des agglomérations, et notamment ceux de Ciudad Bolivar situé sur les collines du sud de Bogotá, et qui compte plus d’un million de déplacés. Qui s’intéresse aux raisons du conflit, à ses évolutions, au contexte colombien ? Qui fait des enquêtes journalistiques sur les centaines d’assassinats de syndicalistes en Colombie ? Depuis plusieurs années que la mobilisation citoyenne française a soutenu moralement le cas d’Ingrid Betancourt, personne n’a proposé un retour en arrière pour tenter de comprendre le contexte social, économique et politique d’un pays dont le conflit armé est devenu une triste caractéristique nationale. Impliquée de loin, mais de fait, dans le conflit colombien par l’enlèvement d’Ingrid, la communauté de journalistes français aurait dû saisir l’occasion pour éclairer un pays si révélateur de la réalité latino-américaine dans son ensemble.

Dans le même temps, je me demande dans combien de médias est évoqué le scandale de la parapolitique (les liens étroits tissés entre les paramilitaires, l’armée, des politiciens proches du président et Uribe lui-même) que traverse le gouvernement colombien. Sauf un, tous les sénateurs et députés élus du parti politique Colombia Democrática fondé par Alvaro Uribe et son cousin Mario Uribe, sont en prison suite aux enquêtes judiciaires démontrant leurs liens avec les paramilitaires et au narcotrafic.

Depuis 2007, la ministre des Affaires étrangères, le directeur du service de renseignement colombien, plusieurs parlementaires de la majorité et des sénateurs ont dû démissionner de leur poste suite à leur complicité avérée avec les groupes paramilitaires, voire leur lien avec des massacres organisés. 65 membres du Parlement sont mis en examen et 35 en prison. Uribe a fait voter une loi en septembre 2005 pour alléger au maximum les sanctions juridiques à l’encontre de ses fidèles alliés. La loi « Justice et Paix » stipule que tout paramilitaire qui dépose les armes aura comme peine maximale huit ans de prison, même pour les crimes atroces et des crimes contre l’humanité. Le scandale de la corruption de ce gouvernement est arrivé à son comble quand on a appris, il y a quelques semaines, que le vote au Parlement de la loi réformant la Constitution en 2004, pour permettre la réélection du président en 2006, a été obtenu par une forfaiture.

En effet, une députée a vendu son vote. La Cour suprême de justice considère que la forfaiture de Mme Medina entache d’illégalité la réforme constitutionnelle de 2004, et par conséquent la réélection du président. Les magistrats ont demandé à la Cour constitutionnelle de se prononcer, provoquant la virulente réaction du chef de l’Etat qui a traité les magistrats de « terroristes agonisants ». C’est une crise institutionnelle sans précédents que vit actuellement le pays. L’opération brillamment réussie de la libération des otages a jeté un écran de fumée sur le scandale tout au bénéfice du président Uribe. La Colombie traverse une guerre civile depuis plus d’un demi-siècle. Les quatre millions de déplacés et les milliers de morts en sont l’héritage le plus tangible. Quel journaliste français a mentionné un de ces quatre millions de déplacés ? Qui a fait allusion ici à la réalité politique et judiciaire d’un président complice des pratiques mafieuses ? Je me félicite pour les 15 otages qui ont été libérés par l’armée colombienne ce 2 juillet, et pour les 6 autres libérés en janvier et février derniers. J’espère que bien d’autres suivront et qu’ils pourront redécouvrir à nouveau la vie. Mais je m’attriste de voir à quel point le conflit colombien se résume en France à ce simple postulat : un groupe subversif d’extrême gauche (Farc) qui enlève des innocents et qui lutte pour renverser le gouvernement.

A la question « Pourquoi combattent les Farc ? Quelles sont leurs exigences ? » posée par un internaute sur le site http://forums.nouvelobs.com/509/Herve_Marro.html, Hervé Marro, le jeune porte-parole du Comité de soutien à Ingrid Betancourt, qu’il ne connaît d’ailleurs pas, répond ceci « Elles combattent pour le pouvoir : ce sont des guérilléros, et, à ce titre, ils sont entrés en guérilla contre l’Etat colombien. Toutefois, depuis de nombreuses années, leur principale activité est le narcotrafic… ». Ces paroles ne sont littéralement pas fausses, mais elles sont d’une extrême pauvreté face à l’ensemble des éléments que mérite une question si légitime et en même temps très complexe.

Je me demande quel soutien aurait apporté la France, dans la sphère politique, et par conséquent dans la sphère citoyenne, si la même Ingrid, cette Colombo-Française, eut été issue d’une famille populaire immigrée en France. Baignant dans un milieu de diplomates et de politiques – français et colombiens – la parole de sa famille a sans doute été plus entendue que d’autres. N’oublions pas ceux dont les paroles et les combats manquent d’oreilles. C’est aux journalistes de la France, le prétendu « pays des droit de l’homme et de la liberté » de leur donner la parole. Ne faites pas d’Ingrid une héroïne, une icône, un mythe. Si elle a commencé un combat pour la Colombie, il faut l’accompagner dans la lutte pour la paix.

Dans ce pays, si mal connu en France, des personnes exceptionnelles œuvrent pour la paix, et pour une société juste en prenant des risques pour leur vie dans l’ombre d’Ingrid. Je souhaite qu’Ingrid use efficacement de sa popularité, de son énergie, de son expérience et de sa parole pour apporter à son tour un soutien à l’ensemble des Colombiens et des Colombiennes qui consacrent leur vie à œuvrer pour la paix. Qu’elle serve de caisse de résonance, qu’elle puisse faire monter la pression sur le gouvernement colombien qui ne fait qu’alimenter en haut débit les moulins du conflit, cultivant la haine et cachant la misère des campagnes aux classes moyennes urbaines.

Hervé Marro a demandé à tous les supporters d’Ingrid de se réunir le jeudi 3 juillet à 17 heures sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris pour « faire la fête jusqu’au bout de la nuit ». Je préfère penser aux déshérités, aux millions de déplacés de mon pays maternel. Demain matin, ils seront toujours dans l’anonymat et dans l’oubli. Je ne veux pas qu’en France l’histoire de la Colombie s’arrête le 2 juillet 2008. La nouvelle icône française porte désormais une mission auprès de la France, celle de lui enseigner la véritable histoire de son pays d’origine.


Moyenne des avis sur cet article :  4.82/5   (66 votes)




Réagissez à l'article

11 réactions à cet article    


  • norbert gabriel norbert gabriel 8 juillet 2008 15:05

    enfin un article de fond qui élargit le débat avec une vraie remise en perspective. Avec du grain à moudre pour ne pas se laisser éblouir par la chantilly médiatique.


    • tvargentine.com lerma 8 juillet 2008 16:23

      Rien qu’en lisant ce que vous écrivez

      "Je me demande quel soutien aurait apporté la France, dans la sphère politique, et par conséquent dans la sphère citoyenne, si la même Ingrid, cette Colombo-Française, eut été issue d’une famille populaire immigrée en France"

      Je suis vraiment scandalisé par la ligne editorialiste du comité de "rédaction" qui accepte ce genre d’article que je trouve répugnant car derrière un habillage se trouve la haine

      AGORAVOX = HAINE ????


      • Se6 8 juillet 2008 22:25

        opinions en desaccord = article indigne pour lerma...
        Faut pas tout melanger...


      • melanie 8 juillet 2008 17:36

        La question est au contraire extrêmement pertinente sachant le traitement médiatique beaucoup plus limité affecté à la détention sordide dans un cachot et obligée au recroquevillement avec bandeau sur les yeux de Florence Aubenas.

        Parlons enfin des 3000 détenus anonymes ceux là qui croupissent sous le joux des FARCS.

        Parlons aussi des milliers de déténus non médiatisés , si ce n’est pas Amnesty International ui croupissent dans des geoles infectes dans le Monde .

        Ingrid, amie et élède de Sciences Po de De Villepin a bénéficié d’un soutien pharamineux par le gouvernement Chirac et celui de Sarkozy, personne ne le nie .

        Native de Colombie, ayant fait toute sa carrière politique en Colombie, elle s’est sciemment - en connaissant les risques- fichue dans la gueule du loup en partant crânement dans la zone des FARCS :

        Ses déclarations d’alors montre à quel point , elle savait braver le danger .... !!!

        Bien née de parents diplomates, elle a rapidement été un enjeu pour les gouvernement successifs .

        La Fontaine ne disait il pas dans la fable "les animaux malades de la peste" : " Selon que vous serez puissant ou misérable les jugements de cour vous rendront blanc ou noir"....

        En l’occurence, le pouvoir, la notoriété et les média changent l’exposition de la gravité d’une détention.
        Certains américains étaient otages depuis 12 ans .... Les USA n’en ont pas fait des icônes, des saints et des hérois.
        Un peu de décence ne nuit pas ...


        • miwari miwari 8 juillet 2008 20:07

          Nous manquons de « héros » en France ces temps ci et Ingrid Betancourt tombe a pique enfin un sujet qui ne fâche pas cela permet aux médias de parler de quelque chose qui ne mine pas le morale déjà bas du peuple et pendant ce temps les vrais sujets qui fâches sont escamotés.

          Sa sainte Ingrid sera présente le 14 juillet, sera reçu au parlement, au sénat, par le pape, madame va faire une pièce de théâtre sur sa captivité, on parle d’elle pour le prix Nobel bref du n’importe quoi.

          Il y a eu et il y a tellement d’articles sur cette dame que cela en devient indécent mais bon c’est mon avis.


          • Basebou Basebou 9 juillet 2008 09:49

            Excellent article, bravo !


            • Fab Fab 9 juillet 2008 10:39

              Bravo pour cet article informatif et équilibré !

              La famille Bettencourt partage manifestement avec Sarkozy les bonnes relations pour s’assurer d’une présence médiatique incontournable, et ce depuis des années. C’est aussi cette personnalisation extrème, amplifiée par des médias français de plus en plus lamentables (dont Libération ...) qui a occulté les véritables informations qui auraient du et devraient être données aux citoyens.


              • charlie 9 juillet 2008 12:09

                Nombreux sont ceux qui s’offusquent de la médiatisation de la libération D’I. BETANCOURT...mais participent activement à la chose en publiant des articles à longueurs de journées...y compris ici !


                • fonzibrain fonzibrain 9 juillet 2008 22:22

                  en même temps ça creve les yeux
                  qu ils sont en bonne santé




                  6 ans dans la jungle et en pleine forme, souvenez vous du député qui s’etait évadé tout seul,il pesait 50 kilo et avait une gueule de malade,.



                  c ’est à se demander si
                  il n’y a pas une loi psychologique ou cognitive qui dirai qu’un esprit humain accepte mentalement ce que visuellement il refuserai,tant que le commentaire va dans le sens de l’acceptation


                  l’effondrement des tours,l’avion sur le pentagone,ingrid en forme en sont les exemples les plus criant


                  • non666 non666 13 juillet 2008 12:46

                    J’ai plusieurs fois souligné l’absurde d’une pseudo-otage surmediatisé qui a passé sa premiere semaine a faire des interviews et des cirages de pompes a tous les politiques de France et de Navarre au lieu de retourner voir sa famille ...

                    Psychologiquement assez peu credible, en effet.

                    On a meme agité tous les hochets des "super-services secrets" israeliens, US, qui auraient agit pour monter le coups...

                    Rappelez vous de florence aubenas qui n’avait été otage "que" 6 mois...

                    La "franco-colombienne" ou le colombo de française, au choix, ressemble de plus en plus a un coup à un coup mediatique mis en conserve quand des actualités derangeantes pourraient nous interpeller plus avant.

                    Comment la "presidence" europeenne de l’austro hongrois commence par le sommet de "l’union pour la mediterranée" ?

                    Comment, malgres les peuples qui la refuse a chaque fois qu’on leur pose la question, la version vassale des etats unis que nous impose les "elites" sera appliqué, de gres ou de force, malgres le referendum irlandais, le refus des français et celui des hollandais ?

                    Comment, la France rentre dans l’Otan sans que le peuple français n’ait son mot a dire, alors meme que les anglo-saxons ont montré leur incurie, leurs mensonges , leurs vrais motifs pour les invasions accomplies...

                    C’est sur qu’un coup de Betancourt et quelques match de foot avec les vainqueurs de la coupe du monde de zizou, cela s’impose...

                    Au moment ou les traitres vendent notre pays et bafouent notre democratie, quelques leurres s’imposent, en effet.


                  • William Duchamps 17 juillet 2008 18:11


                    Il ne s’agit pas ici de faire preuve d’esprit grincheux à bon compte. Mais le déferlement sur nos médias nationaux de prières, de génuflexions, de prosternation collective et d’hystérie médiatique unanimiste laissent perplexe le citoyen qui n’a pas encore perdu totalement sa raison et son esprit critique. Dans cette affaire, l’émotion a entièrement dominé la raison depuis le départ. Désinformation, bêtise voire délire ne sont alors jamais très loin.

                    Betancourt, médias et politiques, pourquoi une telle extase collective ?

                    Seul site (à ma connaissance) à avoir consacré une visibilité à cette surmédiatisation : www.contre-feux.com

                     

                     

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès