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Accueil du site > Actualités > Médias > « La presse est morte ! Vive la presse » - Retour sur une mort (...)

« La presse est morte ! Vive la presse » - Retour sur une mort annoncée

L'arrivée de la presse en ligne, l'entrée dans le marché de l'information des journaux gratuits, le développement des initiatives personnelles de publication, ont été ressentis comme autant d'attaques à la presse écrite traditionnelle. Mais qu'en est-il vraiment ? Comment et dans quelle mesure l'internet, le gratuit, et l'expression non-professionnelle ont-ils modifié l'environnement informationnel ? Quelques réponses pour « tuer » la « mort annoncée » de la presse.

Voilà bientôt quelques années qu'on crie à la mort de la presse. La presse tuée par le gratuit ? La presse tuée par l'info on-line ? La presse tuée...tout court. Par qui ? Ces producteurs ignares de lecture « publi-rédactionnelle » ? Ces infâmes de français qui ne veulent plus lire et qui ne se rendent sans doute pas compte de la nécessité d'avoir, du matin au soir, un journaliste, en format papier s'il vous plait, à côté d'eux ?

Ces discours qui nous prédisaient la mort de la presse étaient ceux de la presse elle-même, offusquée qu'elle était qu'on puisse la sortir de son sommeil, elle qui avait tout donné pour la liberté de penser, la liberté de lire, la liberté d'être libre (la liberté d'être rachetée par Dassault, ça, elle n'en parlait pas). Un beau discours, plus corporatiste qu'œuvrant pour le bien commun semble-t-il. Si elle était morte, on aurait finalement dû parler de suicide.

Mais voilà, comme toute bonne monarchie qui a un roi de secours, la presse a ses « plans B ». Et l'information, qu'on croyait attachée, « à la vie à la mort », à l'édition papier, n'a jamais été aussi répandue, aussi « consommée », aussi « écrite », finalement.

La presse n'est donc pas morte. Voilà de quoi nous rassurer. Bien sûr, le dinosaure a pris un sacré coup de vieux, et les chutes de revenus des industries de presse écrite et payante le sanctionnent. Le revenu de la presse tombe de 6% (la presse magazine de 5% et la presse quotidienne de 7%, étude de 2005). Dans le même temps, il faut bien l'avouer, ses recettes publicitaires ont chuté de 13%, pendant qu'elles fleurissaient sur les médias internet.

Mais voilà de quoi lui donner de nouvelles exigences. Une économie de la relance s'installe dans la presse, et elle doit, pour survivre (puisque c'est en termes d'évolution darwinienne qu'on a parlé d'elle), moderniser ses outils, repenser son système de distribution et étendre son champ d'action, offrant à ses lecteurs ce qu'elle proscrivait jusqu'alors : l'information 2.0 !

Les industries de presse, les journalistes l'ont bien compris : à trop critiquer les nouvelles techniques de l'information, qui ne sont d'ailleurs plus tout à fait nouvelles, la presse y perd gros. Comprenant les enjeux économiques du réseau, la presse s'y met et reprend un des fonctionnements majeurs de l'économie numérique de l'information on-line : la publicité (celle qui lui avait échappé). L'évolution vers l'entreprise multimédia est apparue une fin en soi pour la presse. Celle qui, au lancement en janvier et mars 2002 des premiers quotidiens gratuits, les jetait dans les caniveaux, craignant une concurrence déloyale et la captation du marché publicitaire, accusant le gratuit de fournir une information tirant le lecteur vers le bas, s'y est pourtant mise. Et retournant sa veste de l‘intérêt commun vers l'intérêt pécuniaire de son industrie, elle a fourni une marque de reconnaissance sans précédent au gratuit en prenant en charge son impression.

La presse a donc changé. Obligée par la nouvelle économie de l'information, elle s'est « pervertie » à l'internet, en prenant soin, toujours, de marquer une différence entre l'édition papier et l'édition numérique. Affirmant une division de sa ligne éditoriale entre d'un côté le journal papier, qui aurait comme mission de privilégier l'explication, l'analyse, et de l'autre, une information scoop, la retranscription directe des dépêches transférée vers les interfaces 2.0, elle réaffirme, une fois encore, le primat du papier sur l'édition numérique. Et pourtant, la « révélation du scoop a pris le pas, souvent, sur d'autres exigences, le devoir de rigueur, la vérification nécessaire, l'indispensable mise en perspective » comme le dit Francis Balle (Les Médias, PUF, 2010). Accusant les nouveaux médias de ne pas respecter le contrat journalistique et croyant que la seule évolution est finalement celle de la technique, la presse a accusé mais ne s'est pas remise en question.

Toute affolée, la presse ne se rendait certainement pas compte de la fidélité de ses lecteurs et de la prééminence des médias traditionnels. Reprenant une enquête du Credoc, Sebastien Granjon et Aurélien Le Foulgoc (2010), rappellent que lorsque l'on demande aux français de citer le « média qui leur permet de mieux comprendre l'actualité, 52% d'entre eux citent encore la télévision, devant la presse écrite (23%), la radio (11%) et internet (10%). » Et lorsque l'on s'attarde sur la consultation des différents sites, les sites internet de presse sont encore loin devant les sites de médias pure-players de type Rue89 (12% contre 3%). Ainsi, les deux sociologues émettent l'hypothèse, largement confirmée par leur enquête qualitative, que l'usage d'internet à des fins informationnelles s'inscrit dans une routine déjà établie. Il s'agirait plus certainement d'un intégration de l'internet et de ses offres à la pratique informationnelle habituelle, d'un « redoublement des sources » ne renversant pas l'ordre de préférence déjà établi, allant des médias traditionnels vers les médias pure-players en passant par les portails généralistes (Yahoo !, Google ou Orange). Ainsi donc, du côté des lecteurs, on ne délaisse pas l'information papier. Et la liberté d'information rime toujours, pour beaucoup, avec la liberté tout court.

Si l'information se multiplie, si elle opte pour de nouvelles voies (et voix), de nouveaux contenus, et si elle est « suivie », c'est bien parce qu'on attend d'elle quelque chose, et que nous nourrissons le sentiment d'en « avoir besoin ». La position du journalisme et celle de la presse papier ne sont donc pas mises en doute substantiellement, et le débat sur la déontologie, à l'ordre du jour du fait des nombreuses erreurs des médias traditionnels (très récemment par exemple, la publication sur un nombre incalculable de chaînes, d'un photomontage du cadavre de Ben Laden), ne semble pas les ébranler si fondamentalement qu'on veut bien le croire.

Au contraire, la position du journaliste se réaffirme. L'internet, à qui l'on croyait réservées les informations courtes, les prises de positions (non-objectives, quelle horreur !), les brèves de comptoir finalement, voit, sur sa toile, se multiplier les apprentis journalistes désireux parfois d'entrer dans le monde ultra-fermé des producteurs d'information. Le « sacre des amateurs » (Flichy, 2010), est, dans une certaine mesure, le sacre du journaliste : c'est toujours vers la forme traditionnelle qu'on s'oriente, toujours vers la recherche de l'objectivité prétendument atteignable. L'organisation tri-partite de l'édition sur le site d'information Rue89 en témoigne d'ailleurs, distinguant les journalistes des experts et des lecteurs.

Alors la presse n'est pas morte. La presse n'est morte ni du côté des journalistes, ni du côté des lecteurs. Les fonctions que Jean Stoetzel lui accordait dès les années 1950 sont invariablement les mêmes. La presse, quelle qu'elle soit, continue de renforcer les liens symboliques entre les lecteurs, elle n'a cessé d'assumer sa fonction récréative, et participe, encore et toujours, de l'intégration et de la participation sociale. Sauf qu'aujourd'hui, la participation sociale se fait en son sein même, et les frontières entre journaliste et lecteur sont redéfinies au prisme de l'entrée en jeu du « journaliste-citoyen », du « lecteur-contributeur », du « riverain », de nous tous en définitive.


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3 réactions à cet article    


  • zelectron zelectron 28 novembre 2011 15:21

    Le syndicat CGT du livre m’a tué ...


    • « TRIPLE A....CELA VOUS CONCERNE. »................LU DANS LE TELEGRAMME DE L"OUEST LE

      MERCREDI 7.12.11..toute la 1ère page...

      on essaye de faire peur aux citoyens ...après les élus véreux...les banksters....les médias véreux et médiocres s’y mettent

      NOTE CE CE JOURNAL TRIPLE C


    • peptite007 28 novembre 2011 18:49

      très bien écrit mais j’ignore ce que tu penses

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Auteur de l'article

Laure Ostan


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