Quatrième opus de ma série "sur la pseudo crise de la presse" [7], nous avons passé en revue un décalage de type marketing sur les valeures transmises par la marque [2] aggravé par une cécité technologique [3] doublé d'une faible compréhension de l'expérience digitale [4]. En d'autres termes, la majorité des groupes de presse sont en train de perdre la bataille qui les oppose aux fournisseurs d'accès au contenu (Fournisseurs d'Accès à Internet et Moteur de recherche, réseaux sociaux...) en ne comprenant plus leurs lecteurs alors même que le marché global explose à la hausse.
La crédibilité n'est plus au rendez vous.
Les dernières couvertures des guerres irakiennes, afghanes ou libyennes montrent une presse historique incapable de prendre du recul avec les différents pouvoirs politiques avec qui "elle couche" aussi bien au sens propre que figuré. Ce n'est pas moi qui le dit mais beaucoup de commentateurs autorisés qui reconnaissent eux-même leurs dérives [1].
Cette promiscuité du politique et du journalistique "institutionnel" a permis l'émergence de nouvelles formes de journalismes dits "citoyen" dont un journal online comme Agoravox (2 à 3 millions de pages vues par mois soit autant que le journal de référence 'Le Temps' En Suisse) et la montée d'une nouvelle race de journalistes "online" qui s'incarnent dans des expériences comme Rue89 (plus de 200'000 visiteurs uniques par jour) par exemple ou Slate, Read Write Web, ....
Les mammouths de la presse écrite que sont nos journaux traditionnels restent eux sur des prises de position qui vont toujours dans le sens du pouvoir en critiquant timidement ceux qui - in fine - les nourrissent vu que les journalistes Français traditionnels "se fonctionnarisent" à vue d'oeil à force de demander des subventions payées par leurs lecteurs (encore une aggession contre le lectorat) via l'impôt .
Cette presse "de complaisance" [5] qu'est devenue les Figaro, le nouvel obs, ou Le Monde finit par admettre elle-même un problème de contenu [6] sans toutefois changer d'un iota sa ligne éditoriale dans les faits... continuant à aligner les perles, reprendre les communiqués de presse "brut" des pouvoirs autorisés tout en préférant la peopilisation aux débats de fond.
Jugement de valeurs ?
Ce que je décris plus haut apparait être un parti-pris, un simple jugement de valeur.
Mais c'est bien sur la valeur que tout se joue car le grand écart éthique des journalistes français devient une gymnastique complexe.
Quand Dassault avait repris SOCPRESSE près de 10% des journalistes du groupe avaient démissioné sous le prétexte du mélange des genres (industriel de l'armement et presse populaire à grande tirage) mais ce n'est pas ce type d'érections idéologiques qui viendra améliorer le sort de cette presse.
Tiraillés entre une vision non productive de leur rapport à l'écrit et des demandes d'ordre industrielles, les journalistes des groupes historiques ont de la peine à comprendre qu'ils sont pour la plupart engagés dans une industrie qui doit -avant tout- vendre.
Au moins la presse Feminine a déja tourné la page de ses fantasmes journalistiques en produisant une matière brute qui est travaillée pour le marché sous des angles commerciaux classiques (cibles, segmentation, prix, positionnement stratégique sur des segments précis).
Ce positionnement commercial et marketing n'a pas lieu dans le reste de la presse Francophone "qui se plaint" (Figaro, LeMonde, Nouvel obs...) avec un rapport au marché qui est distant voir méprisant comme si écrire ce que les lecteurs veulent lire est un péché terrible qui coupe les portes du paradis aux journalistes.
Encore une fois le fossé entre les valeurs portées par les journalistes avec leurs missions business implicites amène des non sens commerciaux que les lecteurs perçoivent evidemment comme un mépris qui leur est adressé car "ces journalistes ne leur font pas plaisirs"... en produisant pour une presse commerciale dans un état d'esprit pseudo-bobos-élitistes déconnecté de toute réalité marketing de base. C'est une chaîne d'incohérence.
En d'autre terme, pour être cohérent avec leurs valeurs d'entreprise, les journalistes classiques devraient suivre l'opinion des segments de population qu'elle vise en faisant confiance à des professionnels qui sont capables de marketer et commercialiser leur journal en les prenant comme de simples employés qui fournissent un contenu orienté pour la vente.
"Ils savent tout faire"
Qui n'a jamais vu un rédacteur-chef qui devient designeur, directeur artistique et ergonome en 1 seul journée de formation avec ses pairs ou un rédacteur chef adjoint s'improviser responsable marketing...
Les journaux souffrent du syndrome "du journaliste qui sait tout faire" comme si les quelques années passées à écouter les autres leur permettent de s'en approprier le savoir-être et le savoir-faire.
L'égo est le moteur principal de celui qui écrit... le problème est l'absence de reconnaissance des expertises tierces laissant ainsi les métiers utiles à la commercialisation non pas dominer les fournisseurs de contenu que sont les journalistes mais en être les obligés...
Cette erreure vue et revue qui est une constante de la profession, le TOP MANAGEMENT des groupes de presse s'en est aperçu en commençant à nommer des gestionnaires ou des commerciaux à des postes de gouvernance mais dans les échelons inférieurs c'est toujours l'omniscience journalistique qui domine dans un environnement business qui a de moins en moins besoin de leurs expertises spécifiques centrées sur le contenu.
"Pour être viable, un journal mainstream doit fonctionner sans aucun journaliste"
Inutile car omniscient, le journaliste devient inutile à son organisation tournée vers une fonctionnement industriel classique. Nombre de sites internet de journaux connus ne fonctionnent plus qu'avec des équipes réduites de journalistes qui ne font que reprendre des dépêches des agences de presse. Il faut ensuite savoir utiliser correctement les ressors du trafic management adapté aux gros moteurs de recherche et/ou réseaux sociaux pour poser les bons sujets au bon moment et ainsi gagner de la page vue donc généralement des revenus.
Cette presse "de la reprise d'agence" ou de reprise "du journal papier" rend complètement inutile le journaliste car sa plus value n'est plus dans le tempo utile à la production de richesse issue pour la plupart de la puissance de la marque (visite directe sur le web) ou de sources externes de contenu (partenariat, moteur de recherche, réseaux sociaux).
Au cours des années au sein d'un groupe de presse, en charge des aspects trafics sur Internet, j'ai très bien vu l'absence totale de lien entre les efforts journalistiques (sur internet) et les résultats business directement tirés des pages vues ou autres ventes commerciales annexes.
C'est même généralement les titres sans journalistes qui dégagaient le plus de bénéfices ou qui étaient à l'équilibre car la matière journalistique "coûte cher" et "produit peu ou pas".
Un simple équation..pour bien comprendre.
Un site de presse traditionnelle qui a 100'000 visiteurs uniques par jour nécessite environ 100 articles originaux par jour pour fonctionner c'est-à-dire pour avoir l'ensemble de son arbre de contenu "plein".
Sur ces 100 articles, seuls deux bonnes dizaines dépasseront les 2'000 à 3'000 visiteurs uniques, la majeure partie du trafic se faisant sur les pages d'accueil de listes (page principale, page de sections).
Ces 2'000 ou 3'000 visiteurs uniques produisent au mieux pour des journaux mainstream grand public 10 CHF à 30 CHF pour 1'000 pages vues *(les taux en France sont plus proches des 2 ou 3 euros). Prenons 10 CHF, cela veut dire que la dizaine d'article aurait produit environ 30'000 pages vues soit 30 x 10 = 300 CHF.
Sachant qu'1 journaliste ne produira pas plus que 2 articles par jour (généralement 1), ce journaliste rapporte sur le web 30 à 60 CHF par jour si son article fait parti des TOP 20 ou TOP 10 des articles.
Un journaliste qui interresse tout les jours ses lecteurs rapportera donc en chiffre d'affaire brut aux environs de 30 à 60 CHF par jour alors que son coût pour l'employeur est plus proche du 700 CHF *... autant dire que d'un strict point de vue économique, il n'est qu'en centre de coût souvent inutile.
Cette simple équation bien connue des patrons de presse mainstream signifie que la presse traditionnelle est morte à terme sur internet si on ne fait pas évoluer le métier des journalistes vers des aspects plus polyvalents ou si on ne supprime pas tout simplement cette fonction... en mutualisant la production de contenu dans des fermes à contenu délocalisées ou démocratisées via l'intelligence collective.
Pour le reste, la presse 'intelligente' - celle qui mise sur un rapport distancié à l'actualité - a elle de l'avenir comme le montre les réussites des sites purement online ou mixte maintenant (comme Rue89, MediaPart..) car cette presse assure une cohérence globale entre ses visions business, ses valeurs, sa technologie et la manière de les mettre en oeuvre ensemble ce que le public capte immédiatement.
Comme dans l'ensemble de mes articles sur le sujet, ce n'est donc pas une crise de la presse que nous voyons mais une mutation des médias mainstream dont la finalité apparait de plus en plus évidente au grand public : être une simple outil de propagande ou de lobbying comme un autre où la rentabilité est espérée mais pas centrale ; les journalistes se retrouvant piégés dans des injonctions paradoxales qu'ils n'ont pas les moyens de gérer.
[1] http://www.monde-diplomatique.fr/2005/01/RAMONET/11796
[3] http://www.media-business.biz/content/les-groupes-de-presse-perdent-la-bataille-technologique
[4] http://www.media-business.biz/content/la-presse-traditionnelle-creuse-un-d%C3%A9ficit-affectif
[7] http://culturevisuelle.org/apparences/2011/02/02/crise-de-la-presse-ecrite-or-not/
Dossier sur la crise de la presse :
http://www.media-business.biz/category/feed-categories/crise-de-la-presse
Suivez moi sur Twitter :
http://twitter.com/# !/pjduvivier
* les chiffres donnés le sont à titre d'exemple selon mon expérience sur le marché Suisse mais les ratio restent les mêmes en France (les chiffres bruts vont être différents mais le ratio de productivité brute des journalistes restent aussi faibles).

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