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Le journalisme de télévision en France

La télévision à ses débuts se voulait culturelle, en instruisant mais aussi en divertissant les téléspectateurs. Les contraintes du marché économique et de l’audimat n’existaient pas encore. En revanche, dès sa création, la télévision nous a permis de voir le monde en images. Par conséquent, le médium télévisuel abolit les distances, prolonge notre vision et se veut une fenêtre ouverte sur le monde ; "abolir la distance, c’est abolir le temps, c’est être omniprésent". Le journalisme de télévision naît sous ce principe, comme le souligne Pierre Corval : "La première manière de faire de l’information télévisée, c’est de dépêcher sur les lieux un cameraman". Ainsi, l’émission Cinq colonnes à la une, à ses débuts, à la fin des années 1950, privilégiait l’événement et le reportage. C’est ce qu’on appellera le journalisme d’enquête, pour lequel le reporter se déplace sur le terrain à la recherche d’images.

Peu à peu, à cette forme de journalisme s’est substitué un journalisme d’examen, dont le studio incarne le lieu d’exercice. Il s’agit dorénavant de substituer l’événement aux problèmes, thèmes de société où le reporter s’efface au profit d’un journaliste spécialiste. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les débats politiques ou sociétaux sur les plateaux de télévision, où la parole est donnée aux citoyens ordinaires. Mais le temps de parole est inégal, fonction du statut social des invités. C’est pourquoi une dimension cachée se révèle sur les plateaux de télévision comme étant extrêmement hiérarchisée.

Lors d’un débat politique ou sociétal, il existe une discrimination sociale ; seules les élites, les "bons clients" disposent d’un temps de parole sans limites et sont sollicités à l’envi. Alors que le citoyen ordinaire, imprégné au quotidien, sur le terrain, des réalités de tous ordres, voit son temps de parole restreint. De surcroît, si cette parole devient embarrassante, on ne manque pas de l’interrompre par des détours ostracisants. Ces détours langagiers s’accompagnent parfois de gestes, de regards isolant la personne dont on ne veut plus entendre le discours. A la télévision, cette pratique est courante. Le dispositif des plateaux de télévision est extrêmement et minitieusement pensé, les différents acteurs participant aux émissions ne sont donc pas placés les uns par rapport aux autres par hasard. La hiérarchisation sociale au travail est transposée sur un plateau télévisuel. Dans l’espace que forme un plateau, une distance existe non seulement entre les débatteurs réunis autour d’une table mais encore entre les débatteurs et le public présent ou en duplex. A cette appropriation de l’espace, Edward T.Hall a donné un terme, la proxémie, en la définissant comme "l’ensemble des observations et théories concernant l’usage que l’homme fait de l’espace en tant que produit culturel spécifique".

Ainsi, sur un plateau, demeure une dimension cachée, une censure invisible, un choix proxémique défini en amont. Aussi, force est-il de constater qu’entre un homme politique et un syndicaliste ou un étudiant, la liberté de parole allouée par l’animateur des débats dépend d’une règle du jeu à géométrie variable. Sur une durée d’émission de deux heures, combien de fois voit-on la parole du citoyen ordinaire réduite à environ quinze minutes.

C’est, selon Pierre Bourdieu, "ce qui pose un problème tout à fait important du point de vue de la démocratie : il est évident que tous les locuteurs ne sont pas égaux sur le plateau" d’une émission à débat.


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7 réactions à cet article    


  • djschorn (---.---.163.124) 20 juillet 2006 11:19

    Article interressant.
    Tout ce qui peut remettre un peu en cause, sous n’importe quel angle de vision que ce soit, le journalisme et plus généralement le traitement de l’information tel qu’il est pratiqué dans notre pays, est bon.


    • Severa Maïusta Severa Maïusta 20 juillet 2006 14:04

      Tout à fait d’accord. Umberto Eco nous a appris à distinguer l’Archéo TV, celle qui ouvrait une fenêtre sur le monde, de la Néo TV celle qui ne montre et ne regarde que son nombril.Son recueil de 1985 n’a pas pris une ride ! Titre : La guerre du faux.


      • Bouli (---.---.248.214) 20 juillet 2006 14:10

        On peut également pousser la réflexion sur le « journalisme de télévision » vers les reportages des journaux télévisés, les traitements des sujets. Le journalisme d’investigation à la télé se fait rare, heureusement qu’il reste quelques magazines d’investigation comme « Envoyé spécial » et « Lundi investigation ». Personnellement, j’ai de plus en plus de mal à croire que le concept de « journalisme » ait encore sa place à la télé.


        • corwinhawk (---.---.203.7) 20 juillet 2006 15:43

          A l’inverse du débat sur le plateau télé, il y a le micro-trotoir, ou comment transformer la brève de comptoir en information télévisuelle.

          Je crois que le journalisme tout court, et pas seulement télévisuel, est dans ce cas là.

          Heureusement qu’il n’y a pas que le JT de 20h et qu’il existe d’excellents journalistes et emissions d’informations.


          • Marcel Patoulatchi (---.---.103.59) 21 juillet 2006 01:14

            Que les plateaux soient organisés pour favoriser la parole des uns, cela parait limpide.

            Tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux.

            Est-ce un grave problème pour la démocratie ? Tout le monde n’a pas pu publier comme Bourdieu moulte bouquins, tout le monde n’a pas pu obtenir de chaire universitaire pour y exposer des points de vue comme Bourdieu. Mieux : tout le monde ne maîtrise pas le langage esothérique de Bourdieu.

            Tout le monde n’est pas égal dans son accès à l’expression publique. Est-ce un problème démocratique ? La démocratie peut-elle garantir une égalité arythmétique dans le droit à la parole ? Doit-elle le faire ? Il me semble que l’essentiel de la démocratie consiste à ce que chacun puisse faire des choix politiques, pas d’être certain d’avoir une large audience.

            Chacun est libre de s’exprimer ; on ne pourra néanmoins jamais garantir à qui que ce soit d’être écouté.


            • zdeubeu (---.---.149.194) 21 juillet 2006 09:28

              Pour revenir au début de votre article, à propos du « journalisme d’enquête, pour lequel le reporter se déplace sur le terrain à la recherche d’images » :

              Je n’ai pas la télé. Hier soir, de passage chez mes parents, je me suis assis devant pour y voir des images de ce qui se passe au Liban.

              J’ai été consterné (remarquez, c’est chaque fois la même chose quand je m’assois devant la télé) par la nullité du journal. De toute évidence, les journalistes sont bien en sécurité à Paris à exploiter les images qui leur sont fournies par le SIRPA ou je ne sais quel organisme militaire sur le thème de l’évacuation des français. C’est sans doute plus vendeur que de montrer des libanais se faire exploser leurs baraques, et puis ça ne froisse aucun lobby.

              Mais merde quand même : Je voulais VOIR comment ça se passait, là-bas, je n’ai rien vu. A ce rythme là, nous aurons bientôt plus d’images de la 2nde guerre mondiale que des conflits qui se déroulent aujourd’hui.


              • Yuca de Taillefer (---.---.203.7) 25 juillet 2006 16:45

                Le décalage entre les informations communiquées et la vérité du terrain ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier.

                Il ne faut pas croire qu’il y ait sur les plateaux télés que des « élites » d’invité, car certaines ne sont jamais conviées ou invitées => ceux invités sont alors des « élites formatées » invitées justement parce qu’elle rentre dans le « format télé » désiré et conçu à l’avance. Quand au citoyen lambda, on ne sélectionne de sa parole que ce qui peut s’entendre au petit écran et que l’on a sélectionné et on en fait une généralité.

                Les journaux ne sont que des instantanés, que des images que l’on présente sans les remettre dans leur contexte sans explication de ce qui se passe, de plus ceux-ci sont préparés et « professionalisés » et formatés : plus de place pour l’info pure, pour la surprise et la spontanéité : bref le journal n’est devenu lui-même qu’un « divertissement », un show comme un autre, comme la politique spectacle d’ailleurs que l’on nous présente. Je ne pense pas que cela viennent des reporters, et de ceux sur le terrain, cela vient plutot d’une logique de produit et de vente voulu par les chaines (la scénarisation du journal est parfois proche des séries américaines style 24h).

                Pour un « français moyen » (sans volonté péjorative), le débarquement des forces alliées de 1944 se résume au film « Le jour le plus long » et à la confrontation des force alliées des régimes démocrates et de la Wehrmacht du régime nazi. Les nombreuses maisons des civils détruites, le nombre de Normands morts et de familles décimées, on en a jamais parlé, on n’en parle toujours pas. Un peu ce qui se passe pour les civils Libanais sur nos chaîne à 20h.... on voit des bombes lumineuses explosées au loin.

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