Seulement dans les quinze jours précédant l'élection présidentielle, le CSA impose une égalité de temps de parole entre les dix candidats. Se prenant pour des citoyens, ces derniers s'autorisent à user ce ce droit exorbitant pour intervenir sur les chaînes publiques et privées, ce qui est perçu par certains journalistes comme l'effet scandaleux d'un « égalitarisme étouffant » (dixit Bruno Dive, Sud-Ouest du 13 avril 2012, La dernière élection du 20ème siècle). Probablement inspiré par la morgue et la suffisance de grands modèles nationaux, tels Aphatie sur Canal Plus, ou Haziza sur LCP, l'éditorialiste de presse régionale ne résiste pas à l'envie d'exprimer, lui aussi, son mépris des candidats « inconnus » et des idées qu'ils prétendent porter.
On lit dans la presse de grande diffusion (par exemple, Sud-Ouest du 13 avril 2012, sous la plume de Bruno Dive) une opinion largement exprimée par d'autres médias du courant dominant (mainstream), selon laquelle l'égalité de temps de parole entre les candidats à la présidence de la République, telle qu'exigée par le CSA (seulement dans les quinze jours précédant le premier tour), serait affreusement ennuyeuse et, pour tout dire, proprement insupportable, car elle laisserait la parole à des « inconnus » alors que, selon ces grands démocrates de la presse, à la place de cet « égalitarisme étouffant », le « public » n'attendrait de ne voir s'exprimer que les principaux candidats, comprenons surtout les deux principaux, qui ont « une vraie chance » d'être finalement élus.
Se réclamant à tout bout de champ de la « démocratie », des journalistes professionnels infiniment soucieux des « droits de l'homme » hors de nos frontières, sont tout étonnés de voir que, chez nous, des opinions et des candidats ordinairement étrangers à leur grande curiosité professionnelle (en un mot, censurés), occupent depuis quelques jours un temps de parole scandaleusement égal aux « grands » candidats (ceux que les médias ont choisi et promu sans mesure depuis des mois et des années).
Pour ces journalistes indignés, le « même pas connu » n'est pas audible. Ses idées sont a priori sans valeur, preuve que ce qui compte pour eux ce n'est plus l'idée mais l'image, le contenu mais le contenant. Mac Luhan l'avait bien annoncé voici plus d'un demi-siècle : le message c'est le média.
Dans la logique de ces professionnels tellement incommodés par les « petits » candidats « même pas connus », on pourrait aussi bien se demander pourquoi perdre du temps avec une élection au suffrage universel puisque les sondages ont déjà désigné le vainqueur et que la presse dominante n'a pas de temps à perdre avec les vaincus, ni de respect à leur offrir, bien évidemment.
Pour le journaliste mainstream qui a bien compris son métier, le débat d'idées contient une double incongruité : les idées et le débat. A ses yeux, les « idées » acceptables ne peuvent être que celles de la soumission idéologique au système (type Hollande ou Sarkozy, pour rester dans le domaine du visible). Quant au débat, il n'est concevable que comme simulacre entre « gens connus », c'est-à-dire entre figurants déjà adoubés par l'oligarchie financière propriétaire des médias et du monde. Tout le reste est du temps perdu, ce précieux « temps de cerveau disponible » pendant lequel il serait navrant de faire réfléchir le « public » au lieu de l'éduquer à la consommation hébétée de marchandises et de bobards.
Pour les médias dominants, le peuple pensant n'existe pas ; ce qui existe dans leurs conceptions c'est le « public » appelé aussi « l'opinion », ou alors des « populations », à la rigueur des « parts de marché », c'est-à-dire des ahuris sans autre lien social que la marchandise ou le spectacle convenu.
Leur tenir un langage de raison et de conscience politique n'a pas de sens. C'est du temps perdu.
Le journaliste orwellien est tellement conditionné lui-même par le conditionnement global auquel il participe à longueur d'année, qu'il est stupéfié par la simple possibilité, offerte pendant quinze petits jours tous les cinq ans, de laisser s'exprimer des idées non conformes au modèle dominant.
C'est juste ce que nous voulions faire constater : le système d'ahurissement des masses fonctionne en autonomie. Pas besoin de s'appeler Aphatie, Haziza ou Denisot, les acteurs ordinaires de la presse ordinaire se passent de consignes individuelles, ils savent spontanément se situer du côté de la privation d'idées et de débat. C'est devenu un réflexe.
Bravo ! De jolis réflexes qui augurent d'une belle réussite professionnelle.
J.P.

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