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Accueil du site > Actualités > Médias > « Le Monde » : la seconde victoire de Pierre Péan

« Le Monde » : la seconde victoire de Pierre Péan

Avec l’écartement d’Edwy Plenel il y a quelques années, puis, plus récemment, la mise à l’écart de Jean-Marie Colombani et, très bientôt, le départ d’Alain Minc, c’est la fin du trio dont les pratiques furent dénoncées avec brio mais non sans arrière-pensées par Pierre Péan.

Pierre Péan a atteint son objectif avec effet retard. La Face cachée du Monde, le brûlot publié en 2003 par les éditions des Mille et Une Nuits, a entraîné la liquidation de ceux par qui, selon Péan, le mal avait pénétré insidieusement le quotidien d’Hubert Beuve-Méry.

Pour résumer, Péan avait trois griefs bien différents envers ces trois personnages, dignes d’un roman de Balzac. Au premier, Edwy Plenel, il reprochait - outre d’être plus ou moins salarié par la CIA - d’avoir transformé Le Monde en une espèce de tabloïd avide de scoops et cultivant des amours contre nature avec des indicateurs de police.

Au second, Jean-Marie Colombani, Péan reprochait - outre le passé supposé colonialiste de son père - d’avoir fait du Monde une machine de guerre au service de quelques-uns, notamment d’Edouard Balladur que Colombani, supposément, souhaitait voir s’installer à l’Elysée (avec, preuve à l’appui de sa thèse, un relevé statistique des « unes » y étant consacrées).

A Alain Minc, président du Conseil de surveillance, il reprochait ses accointances avec les puissants, son carnet d’adresse, son entregent et ses continuels mélanges de genres.

Victime collatérale, Josyane Savigneau, rédactrice en chef du Monde des Livres, se vit reprocher d’être une véritable prêtresse des livres, faisant la pluie et le beau temps dans l’édition. Elle fut mise à l’écart en février 2005, peu de temps après le départ d’Edwy Plenel tout en conservant une chronique littéraire hebdomadaire à titre de compensation.

On ne reviendra pas en détail sur cette brique de 640 pages, écrite en collaboration avec Philippe Cohen, journaliste à Marianne. C’est une attaque frontale, une instruction à charge contre une gestion très « commerciale » voire affairiste du premier journal francophone de la planète, référence absolue de la gauche politique française. Best-seller, La Face cachée du Monde, bien qu’injuste, laisse le lecteur pantois devant certaines pratiques qui confondraient allègrement déontologie journalistique et intérêts à court terme du puissant quotidien. Au-delà de tout, Péan reprochait à l’équipe en place de gruger un lectorat ignorant la lente transformation d’un contre-pouvoir en un lobby au service d’intérêts occultes puisque non transparents.

«  Après avoir conquis la direction du Monde en 1994 et s’être affranchis de tout contrôle réel sur la gestion de l’entreprise, Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel et Alain Minc auraient installé le "nouveau" Monde au cœur des réseaux de pouvoir français, résume l’Encyclopédie Wikipédia. Du soutien supposé à Balladur lors de la campagne électorale pour la présidentielle de 1995 à la "chasse au Messier", en passant par un appui au Processus de Matignon en Corse, lancé par Lionel Jospin, et par les campagnes contre les "nouveaux réactionnaires", la direction pourrait à loisir honorer ou discréditer hommes politiques, patrons et intellectuels, selon leurs intérêts propres et leurs choix partisans. Usant de son pouvoir d’intimidation, Le Monde aurait insidieusement glissé de son rôle de contre-pouvoir vers l’abus de pouvoir permanent... C’est l’histoire de cette dérive supposée que racontent les deux auteurs après deux années d’enquête.  »

Voilà pour la face... visible. Car l’on s’est peu interrogé sur la possibilité que l’auteur principal puisse avoir eu quelques arrière-pensées. A lire sa bibliographie, en effet, on constate que Pierre Péan est un chiraquien notoire, pas particulièrement américanophile, plutôt « compréhensif » envers Khadafi et grand amoureux de la Palestine.

Or, Le Monde de Colombani était balladurien et anti-chiraquien (Péan le démontre statistiquement), relativement atlantiste (Colombani est un des rares intellectuels de gauche en France à ne pas participer d’un anti-américanisme primaire. Il fut l’un des premiers, le 12 septembre 2001, à écrire « Nous sommes tous américains »). Loin de nier les supposés soutiens de Khadafi au terrorisme, Le Monde est aussi sans doute le moins anti-israélien des journaux de gauche.

Si arrière-pensées il y a eu, Philippe Cohen de Marianne ne pouvait qu’adhérer à la démolition en règle de cette équipe gauche caviar, opportuniste, pragmatique jusqu’à l’utilitarisme, usant de son influence pour faire et défaire les réputations, assassinant 20 Minutes dès lors que la proie convoitée lui échappa (toujours si l’on en croit les deux auteurs).

Du point de vue juridique, Le Monde a abandonné ses poursuites en diffamation en échange de la non-réimpression du livre et aucune suite pénale ou civile n’est, à ma connaissance, à relever sur les prétendues fraudes (fiscales, comptes truqués) dénoncées dans l’essai.

Quoi qu’il en soit, Pierre Péan peut aujourd’hui savourer en paix la lecture de son quotidien préféré, débarrassé de ceux qu’il dénonça comme une clique.

Il est presque impossible de jauger dans quelle mesure La Face cachée du Monde a précipité la fin du trio Colombani-Minc-Plenel. Mais il serait naïf de croire à l’absence de lien de cause à effet.

Si vengeance il y a eu dans le chef de Pierre Péan - ce qui reste à prouver ‑, c’est, comme on le sait, un plat qui se mange surgelé.


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9 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 9 novembre 2007 13:04

    Pas d’accord avec vous,car :

    1/la gestion pitoyable de Colombani qui n’a jamais caché qu’il voulait faire « un groupe de pression médiatique » et dont le résultat des acquisitions est contestable à plus d’un titre. Sans parler de l’endettement du journal et des « prestations de services facturés » pour faire bénéficier des aides de l’Etat !

    2/La complaisance durant la net-économie envers les « clients » qui déversaient à flot des pleines pages de pub et dont les journalistes ne semblaient plus avoir l’esprit d’investigation ou l’esprit critique envers les dérapages des Messiers et compagnie.

    Le mélange des genres à pourri ce journal de l’intérieur et lui a porté un grave coup de crédibilité

    Ensuite,le troskiste ou l’ex-troskiste d’Edwy Plenel qui n’arrêtait pas de donner des leçons de moral à la terre entière et qui a oublié de balayer devant sa porte

    Rappelons nous qu’il aura contribué en manipulant l’esprit des lecteurs en valorisant la LCR,avec des comptes rendus de la LCR dans « le Monde » qui n’avait rien à voir avec du journalisme.

    Ensuite on s’apperçoit que ces « méthodes d’investigations » n’ont rien d’exceptionnel ,voir à la limite du chantâge

    Quand à Alain Minc,sa réputation de croque mort d’entreprise en bonne santé n’est plus a faire.

    Quand à ses idées politiques,il n’en a pas,seul compte l’argent du plus offrant

    Oui,c’est 3 individus ont faient énormément de mal au journal,car d’un journal d’information il etait devenu une sorte de « libération du soir »,sans parler de son élitisme à rechercher lui aussi le bobo dans une grille médiatique...


    • Nicolas de Pape 9 novembre 2007 13:46

      Nous ne sommes pas en désaccord, puisqu’effectivement, à l’époque, à la lecture du livre, j’ai été effaré par l’ensemble de ces pratiques. Toutefois, Colombani avait aussi des qualités. A l’époque, je ne sais plus qui avait dit que ce livre s’appliquait à la plupart des organes de presses parisiens... Le double message pour moi, c’est : Péan a, in fine, gagné. Et il n’était pas exempt d’arrière-pensées. Mais je ne dis pas que sa charge était dénuée de pertinence.


    • ZEN ZEN 9 novembre 2007 13:21

      « Colombani est un des rares intellectuels de gauche en France »

      Tiens, j’aurai appris quelque chose aujourd’hui....


      • Ahmed REZGUI 9 novembre 2007 18:11

        Les dérives du quotidient feront couler beaucoup d’encre. Pierre Pean avait raison, c’est un excellent journalite.


        • Satan's Tango Satan’s Tango 9 novembre 2007 20:00

          Colombani le Corse est de gauche ? Et ta soeur ?

          Dans cet article nul il y a des comparaisons grotesques : Péan est pro palestinien et pro Kaddhafi tandis que le Monde est « le moins anti-israélien des journaux de gauche » Admirez le jésuitisme de l’auteur ! (le plus pro-israëlien des journaux de gauche (?), en clair !) Où va-t-il chercher tout ça ? Comparer l’influence d’un journal « de référence » lu dans le monde entier avec l’opinion d’un simple journaliste ! Nul !

          De plus Colombani est peut-être sorti du journal « le Monde » mais il est rentré par la fenêtre : chroniqueur lamentable à France Inter p.ex. , (grâce à ses carnets d’adresses accumulés lors de sa direction du journal ?) ou dans d’autres médias...

          Finalement aucun des trois n’est réellement perdant ; Minc, Colombani & Plenel, en dehors des grosses indemnités qu’ils se sont offertes, soit ils dirigent des « Commissions » que leur a confié Sarko, soit on les retrouvent dans les gazettes, radios ou téloches.

          Tandis que Le livre de Péan/Cohen est interdit de nouvelle publication, lui !


          • Michel Frontère Michel Frontere 10 novembre 2007 09:43

            « Le Monde » reste malgré tout encore un journal de référence.

            Plusieurs choses :

            - la stratégie de Jean-Marie Colombani était de créer un pôle autour du « Monde » grâce notamment à la création d’un groupe des journaux du sud-est et du sud de la France, en gros la P.Q.R. (la presse quotidienne régionale) de Nice à Perpignan ; on sait qu’il a été désavoué en interne.

            Il avait pourtant raison, mais aujourd’hui pour se désendetter le quotidien est obligé de revendre « Midi-Libre » ce qui n’est pas plus mal, cet autre quotidien flirtant souvent avec le populisme et flattant toujours son lecteur dans le sens du poil ; néanmoins le groupe conserve « Télérama » ce qui est une bonne chose, l’hebdomadaire étant la référence pour les gens qui aiment la culture, la vraie ;

            - Edwy Plenel, lui, a toujours aimé le secret, d’où son intérêt pour le journalisme d’investigation, avec sans doute des abus compte tenu de l’histoire du journal (pensons au puritain qu’était Hubert Beuve-Méry) où il a sans doute choqué ;

            - le départ d’Alain Minc, brillantissime mais trop proche du pouvoir de l’argent, et des puissants, est une bonne nouvelle.

            Ce que j’attends du « Monde » (1) c’est un décryptage permanent du sarkozysme, qu’il soit à la presse écrite ce que l’émission de Scheidermann (un ancien du « Monde ») était à la télévision, je souhaite aussi, comme le fait Laurent Joffrin à « Libération » qu’il aide à la reconstruction de la Gauche et qu’il participe activement au débat d’idées.

            La référence à Balzac dans l’article est on ne peut plus pertinente, il y avait de cela dans ce trio, qui rappelle chez l’auteur de « La Comédie humaine » “la bande des Treize” de Ferragus !

            Quant à Péan, il a gagné beaucoup d’argent en jouant le rôle de l’imprécateur, il a nuit à l’image du « Monde », je lui souhaite d’avoir le courage de faire la même chose avec le groupe toxique TF1-LCI, mais à mon avis ce n’est pas dans ses cordes ...

            Merci de votre attention.

            (1) en tant qu’abonné et actionnaire (il n’y a jamais de distribution de dividendes, les actionnaires veulent simplement soutenir le journal, via la Société des Lecteurs du Monde)


            • Satan's Tango Satan’s Tango 10 novembre 2007 15:14

              @Michel Frontere l’ignorant aveugle :

              « le départ d’Alain Minc, brillantissime (...) » :

              En effet tellement « brillantissime » qu’« Alain Minc a été condamné le 28 novembre 2001 par le Tribunal de grande instance de Paris à verser 100 000 francs (15 244,90 euros) à titre de dommages et intérêts pour plagiat, reproduction servile et contrefaçon, pour son ouvrage intitulé »Spinoza, un roman juif" (les journaux)

              Parmi les exploits du "brillantissime Alain Minc il y a celui-ci :

              « Faire de lui un chef d’entreprise ou un PDG, c’est comme confier à un sociologue la gestion d’une charcuterie », résumera De Benedetti

              En 1986, Minc se met au service du « condottiere » italien Carlo de Benedetti, devenant vice-PDG de sa holding en France, (Cerus). Ils se lancent en 1988 à l’assaut de la Société générale de Belgique (SGB), essuient un échec cuisant et retentissant qui coûtera très cher à Carlo de Benedetti (...) plus de 800 millions d’euros, selon lui). Cerus ne s’en relèvera pas. Minc démissionne en 1991."

              Bref, ce « Minc à gagner » comme l’a un jour surnommé « le Canard enchaîné » est une calamité que ce soit dans la finance ou dans le journalisme !

              De ce même Frontere, décidément une nullité :

              « Quant à Péan, (...), je lui souhaite d’avoir le courage de faire la même chose avec le groupe toxique TF1-LCI, mais à mon avis ce n’est pas dans ses cordes ... »

              Non seulement c’est dans ses cordes mais il l’a réalisé : « TF1, UN POUVOIR » (Fayard, 1997), Pierre Péan et Christophe Nick"

              Et on y trouve cette précision parmi beaucoup, beaucoup d’autres : « Jaffré, Colombani et Duhamel ont formé un groupe de déjeuneurs et s’assoient régulièrement à la table des ministres. Ils côtoient par ailleurs Alain Minc, administrateur du Monde et inspirateur d’Édouard Balladur » (p. 579-580.)"


            • Michel Frontère Michel Frontere 10 novembre 2007 17:37

              @ Satan’s Tango :

              je vous remercie pour vos obligeants commentaires !

              Je vois que vous avez l’insulte facile, comme vous n’avez pas vous-même écrit d’articles publiés sur Agora Vox, je m’abstiendrai de porter un jugement sur vous à partir d’un simple commentaire d’un commentaire.

              J’espère seulement que vous iriez mieux d’ici quelque temps ...

              Deux choses : la première, oui, Alain Minc est brillantissime au point de vue du maniement des idées, de la joute verbale, même si je suis loin de partager ses idées, voire ses idéaux.

              Péan a peut-être écrit sur TF1, le problème c’est que le livre est passé relativement inaperçu (effectivement je me suis souvenu de ce livre quand j’ai lu votre commentaire, comme quoi la critique peut-être bénéfique quand elle n’est pas inutilement agressive) par rapport à son pamphlet contre « Le Monde ». Je serais curieux de connaître les chiffres de vente des deux ouvrages.

              Vous qui semblez avoir la science infuse peut-être pourrez-vous préciser ce point.


              • Nicolas de Pape 12 novembre 2007 09:51

                Les plus insultants en effet sont souvent de courageux anonymes... Je ne prétends pas que mon post soit transcendant. Le double message est : il faut constater que le livre de Péan (excellent mais injuste) a atteint sa cible avec effet retard. Deux : Péan pourrait avoir eu des arrière-pensées. Le bouquin sur TF1 a eu un certain succès mais, contrairement au Monde, n’a en rien ébranlé TF1 qui continue à faire du « mieux-disant culturel ». Le plus drôle : tant TF1 que Le Monde ont voté Balladur et il a été battu. C’est dire leur influence !!

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