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Accueil du site > Actualités > Médias > Le monde selon Polac

Le monde selon Polac

Il était multiple. Du talent, il en avait certainement. Sa contribution à la télévision restera, néanmoins, controversée. Moins pertinent qu’à la radio, Polac a pris le parti de surfer sur l’esprit du temps : celui du spectacle. Une position qu’il devra assumer devant l’histoire et ses critiques. L’affaire Polac dévoile au grand jour les mécanismes d’impunité en matière de moeurs dont bénéficient les journalistes. Un microcosme qui a ses propres règles, ses propres tribunaux, ses gardiens et qui constitue une menace pour l’équilibre démocratique.

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Michel Polac lefigaro.fr

Les hommages pleuvent. Même le président de la République est entré dans la mêlée1 : « L’exemple d’un homme libre et d’une figure de notre vie culturelle. Avec Michel Polac disparaît un esprit original et un journaliste exigeant. Il aura marqué par ses émissions impertinentes et indépendantes, les esprits de millions d’auditeurs et de téléspectateurs. » De poursuivre, reprenant les propos en boucle du quatrième pouvoir : « Tout au long de sa carrière, il nous aura fait partager sa passion pour les lettres, le cinéma et le théâtre. »

Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture n’est pas en reste, non plus. Quitte à reprendre des lieux communs : « Avec Michel Polac disparaît un authentique pionnier de la télévision et l’inventeur des premières émissions culturelles en public. C’était une personnalité forte. Un contestataire souvent contesté, qui impressionnait par sa verve et son humour décapant mais aussi par sa passion pour le livre et sa capacité à défendre les nouveaux talents. L’homme engagé était aussi un écrivain prolixe qui savait admirablement nous faire partager son amour de la langue. Au sens le plus fort et le plus beau du terme, Michel Polac était un homme de lettres.  » 

Il n’est pas certain que le polémiste eut apprécié ces odes. Lui qui, de son vivant, a combattu les politiciens, la langue de bois, l’instrumentalisation permanente… Et les Socialistes. Anarchiste de salon, il aimait rappeler qu’il détestait «  les premiers de la classe. » Invité par Ruquier, Alain Minc fera les frais de sa morale du ressentiment.

L’apôtre de la société du spectacle

Polac était à lui seul un archipel de paradoxes. Dénonçant « les Puissants », il n’hésitait pas à utiliser son pouvoir – la parole et la plume- pour détruire ses adversaires au nom de la liberté d’expression. Une liberté capricieuse dont la praxis variait au gré d’un affect démesuré. Ses disciples répètent qu’il a « inventé une nouvelle télévision. » « Qu’il a fait bouger les lignes. » La réalité contredit le mythe. A force de verser dans l’anticonformisme, le chroniqueur était devenu un conformiste enragé. Un Babeuf de l’image. Loin de faire l’apologie de la santé publique, ses émissions ont fait la promotion du tabac, de la decadence… de la « décivilisation », pour reprendre un terme à la mode. Qu’on se le dise. Droit de réponse a contribué à légitimer le désordre institué2. A servir l’idéologie dominante. L’iconoclaste aimait plus le bruit que les idées. Parodiant Gainsbourg, Polac a desservi la pensée critique, le débat contradictoire. Il était, n’en déplaise à ses héritiers, le produit de La Société du spectacle3. Une société marchande qui méprise l’excellence mais qui sacralise l’éphémère4, la légèreté, la rixe… En un mot : le vulgaire5et la raison du plus fort – la culture de l’enfumage -. Plagiant son époque, Polac a misé sur L’ère du vide6. On ne retenait pas la pertinence des invités. Mais plutôt leurs excés. Les esclandres d’un Edern Hallier kamikaze, les attaques d’un Montaldo revanchard ou les frasques des « Nouveaux Philosophes » qui faisaient tout sauf de la philosophie7. Le journaliste était le spectateur cynique d’un monde en ruines, liquéfié8, dont la surdité constituait le Nomos.

Un ambianceur doué, certes, mais qui avait expulsé le sens et l’éthique de son abécédaire par opportunisme. Plus intéressé par l’audimat – sa cagnotte -, le scandale que par l’information. Sa passion ? Le cimetière des éléphants, le nihilisme galvaudé et passer au vitriol les écrivains qu’il exécrait. Inventeur de « l’hyperdémocratie », bien avant Renaud Camus, on lui doit, entre autres perles, la télévison de la dérèglementation et du pugilat. Les pseudos controverses de TF1 avant sa privatisation. Des « disputes » qui se terminaient bien souvent dans le bistrot du coin par quelques grivoiseries et accolades. Familier des licenciements – sa carte de visite-, il aimait aussi la luxure et portait la transgression – perversion pour d’autres – tant dans son écriture que dans les faits comme l’atteste son Journal où il immortalisa une sexualité débridée. Celle-ci lui valut d’ailleurs des condamnations fébriles et à peine audibles.

« Oui, j’ai vécu cela à 14 ans avec I. J’ai défailli comme on disait au XVIIIe siècle, rien qu’en frôlant son ventre nu avec mon ventre. (…) De même avec un autre I. à 28 ans, il avait 18 ans environ, mais ce fut moins foudroyant car je l’avais pris pour un tapin. » De confesser encore par le menu quand d’autres feraient profil bas. « Et enfin à 40 ans, avec ce curieux gamin un peu bizarre, sauvage, farouche, un rien demeuré, fils de paysan, orphelin peut-être, qui devait avoir 10, 11 ans, peut-être moins, et qui m’a si étrangement provoqué jusqu’à se coucher nu dans ma chambre d’hôtel en me racontant une obscure histoire de relation sexuelle avec un homme de son entourage et je me suis rapproché de lui, et il était nu sur le côté, et j’ai seulement baissé mon pantalon et ai collé mon ventre contre son cul, et j’ai déchargé aussitôt, en une seconde, dans un éblouissement terrible, et il a eu un petit rire surpris comme s’il s’attendait à ce que je le pénètre, il paraissait si expérimenté, si précocement instruit, tout en ignorant ce que cela signifiait, tout en étant capable de préciser ce qu’il savait ou voulait9 »

Un passage que ses pairs mettent sous le boisseau, préférant l’oubli, la diversion, plutôt que la publicité. Comme Proust jadis, lui aussi était à La recherche du temps perdu  : le monde de Casimir. Le propos ici n’est pas de jeter un défunt en pâture. Ni d’accabler un personnage qui confondait pêle mêle libertinage et libertarisme. Mais de pointer une tendance lourde, propre au milieu journalistique français. On dénonce « la mauvaise vie des autres », le tropisme sexuel des dandy (affaire Frédéric Mitterrand), on écrit sur Outreau à vau-l’eau mais on s’empresse de couvrir les ignominies « des collègues » – les mêmes – au nom d’une solidarité organique malsaine qui brade les fondements de toute une profession et la démocratie : le souci de vérité et de justice. Cette amnésie par affinité ne relève pas de la pudeur, ni d’un attachement quelconque au respect de « la vie privée » dont le concept a pour fonction, parfois, de masquer la pédophilie des icônes. Elle rappelle cruellement qu’il y a d’un côté, « les intouchables », «  les surdoués » à qui l’on pardonne tout. Et de l’autre, les ilotes, les « infréquentables ». Ceux dont on ne cesse de rappeler les dérapages, les condamnations, les brûlots, à n’importe quelle occasion. Ceux que le système persécutera ad vitam aeternam, y compris le jour de leur disparition, prétextant le devoir d’inventaire et « d’impartialité ».

A la surface de cet itinéraire « contestable », protégé par le silence et une caste. Soucieuse de maintenir ses privilèges, son image et de défendre les siens. On note que République rime, une fois de plus, avec réseaux, passe-droits, népotisme et… Indulgence. « La lumière ne se fait que sur les tombes ! » martelait Ferré. Gageons alors qu’elle se fasse sur tout le monde… un jour.

Voir la vidéo :

Daniela Lumbroso soupçonne Polac de pédophilie

Source : On n’est pas couché, France2, avril 2007.

Voir aussi : 

Ripostes

Emission de Serge Moati sur France5, 26/05/2012.

 

  1. Lemonde.fr, 07/08/2012.
  2. Alain de BenoistMémoire Vive. Entretiens avec François Bousquet, Editions de Fallois, 2012.
  3. Guy DebordLa société du spectacle, Gallimard, 1992
  4. Gilles LipovetskyLe crépuscule du devoir, Paris, Gallimard, 1992.
  5. Alain FinkielkrautL’imparfait du présent. Pièces brèves, Paris, Gallimard, 2002.
  6. Gilles Lipovetsky, L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Gallimard 1983.
  7. Gilles Deleuze, Les nouveaux philosophes in http://1libertaire.free.fr/Deleuze03.html .
  8. Zygmunt Bauman, Le présent liquide, Seuil 2007.
  9. Michel PolacJournal, récit autobiographique, Editions PUF, p.147.

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11 réactions à cet article    


  • alinea Alinea 22 août 2012 13:15

    Bel article, très juste et qui montre toute la complexité humaine !


    • plexus plexus 22 août 2012 21:14

      Je sentais bien que ça ne « collait pas », contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre (Dac), Un anarchiste en peau de lapin, avec des intérêts persos bien compris
      Mais réjouissons nous, l’espèce des crapauds baveurs n’est pas près de s’éteindre !!


      • le poulpe entartré 22 août 2012 23:01

        Une perte, vraiment ? Non mais c’est une blague ! Anarchiste de salon à la Serge July, seulement pour le style, la façade, pour l’esbroufe mais authentique petit bourgeois avec toutes les dérives dans le package. L’article est à ce point de vue d’une cruauté insoupçonnée. 
        Bref, une composition, un rôle qu’il interprétait avec un certain talent pour distraire, faire de l’audience et justifier sa rémunération. En dehors de ça, rien, pas même du boudin.


      • lionel 23 août 2012 08:25

        Excellent article ! A faire circuler.


        • Denzo75018 23 août 2012 08:36

          Merci pour rappel que beaucoup voulaient oublier et occulter...


          • CATP 26 août 2012 19:38

            l’émission de moati c’est en 2000, pas 2012

            pauvre polac, la droite le détestait, la gauche s’en méfiait, et voilà qu’avec nos lunettes d’aujourd’hui (jusqu’au tabac n’est-ce pas l’auteur !), tout le monde peut se lâcher contre lui : un malfaisant !

            bon, moi j’adorais polac, un anticonformiste d’une méchanceté qui faisait tant de bien

             

             

             


            • rosemar rosemar 26 août 2012 21:13

              Le choix de la photo est déjà une dénonciation ,je trouve :un Polac vieillissant ,grimaçant ...

              C’est dommage d’avoir fait ce choix !

              Bonne soirée

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