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Le numérique sonne le déclin de l’image vérité et inaugure l’information interactive

Jusqu’au XXe siècle la communication se faisait presque exclusivement avec des mots. Bien que le niveau de langue ne soit pas le même pour tous, il y avait une relation d’égalité entre l’émetteur et le récepteur qui possédait lui aussi les mêmes armes, qui pouvait opposer un discours à celui qu’il recevait. Seulement, depuis longtemps, on a appris à se méfier des mots.

Saint Thomas (je crois ce que je vois) inaugure la vision synonyme de vérité alors que le mot reste toujours suspect, source de mensonge, de croyance, de tromperie. L’expression orale demande confirmation, approbation, elle fait débat et certains religieux lui préfèrent même le silence.

Le XXe siècle restera comme celui de l’information et de l’image, la seconde donnant à la première la force et le crédit qui manquaient pour toucher le plus grand nombre. Si on peut opposer d’autres mots aux mots, on ne peut rien opposer aux images. L’image reste dans les mentalités une portion de réalité qui n’est pas négociable, une part de vérité qui fait dire aux sociologues, à la fin du XXe siècle, qu’une information sans image n’existe pas. Pas seulement à cause de l’attractivité iconique, mais surtout à cause du quotient de vérité qui s’en dégage. Un journal people ne serait pas vendable sans quadrichromies sur papier glacé. Dès qu’on a su imprimer des photographies, le dessin et la peinture ont perdu leur valeur informative pour devenir documentation subjective qui ne correspondait plus au positivisme en vogue.

Ce n’est que dans la seconde moitié du siècle qu’on remarqua le côté falsificateur des images. D’abord, en dénonçant les photo-montages comme ceux des pays communistes qui sont restés célèbres. Ensuite, en dissertant sur l’adjonction du commentaire : Chris Marker dans Lettre de Sibérie (1958) montra que les mêmes images, avec des mots différents, pouvaient être interprétées de façon diamétralement opposée. Enfin, en décortiquant le montage qui peut vite s’assimiler à une falsification comme le montre le micro-trottoir par exemple.

L’image transita lentement de vérité universelle à interprétation possible donc subjective.

Parallèlement, l’information au cours du siècle se transforme en communication. Domenach nous dit en 1950 : « Il devient de plus en plus difficile de séparer la propagande politique de l’information ». La seconde partie du XXe marque la fin du journalisme d’investigation (du mois en France) et le développement du journalisme d’opinions. A cela deux explications : la première est financière – on ne peut plus employer un journaliste à temps complet sur une recherche de plusieurs mois avec un résultat aléatoire. La seconde est pratique – tous les médias sont abonnés aux mêmes agences d’informations et reçoivent donc les mêmes dépêches. Le journaliste devient alors le commentateur d’un événement pour lequel il va prendre parti et même s’engager sans plus trop vérifier ses sources, ce qui entraînera les dérives collectives demeurées célèbres. Reste pour l’image d’apporter la preuve de la justesse de l’analyse : je dis la vérité, comme on le voit sur la photo.

La fin du XXe siècle marque un virage essentiel pour l’image et, par contrecoup, pour l’information. Les rôles de destinataire et d’émetteur, immuables jusque-là, en viennent à s’interchanger. La majorité des scoops sont aujourd’hui réalisés par des amateurs, depuis les avions percutant les Twin Towers jusqu’aux tortures des prisons américaines en Irak. Le citoyen est muni en permanence d’un enregistreur d’images qu’il peut activer sans même se faire remarquer. L’internaute, lui, reçoit les informations en même temps que les rédactions des journaux. Il peut immédiatement les commenter sur son blog et le milieu journalistique ne possède plus le monopole de la diffusion. De plus, le net lui donne accès à des banques d’images en ligne. Le consommateur devient à son tour producteur de texte et diffuseur de photos.

L’image n’est plus une trace, mais une série de calculs et l’utilisateur, muni d’un logiciel de retouche, réalise qu’une photographie est avant tout un produit fabriqué. Nous sommes loin du « ça a été » de Barthes, de l’empreinte d’une réalité. La photo devrait perdre prochainement le lien qui la rattache à la notion de vérité incontestable. Le public devrait sortir de « l’analphabétisme iconique », en reprenant l’expression de Derrida, pour prendre conscience que l’image obéit à une série de codes dont il ignorait jusqu’à présent l’usage. Le numérique remet au goût du jour le travail des sémiologues des années 60 qui voyaient dans la BD, le cinéma, le photo-roman un nouveau langage. Les gros plans, travelling, zooming et autres fondus qu’on ne remarque même plus quand on les subit prennent un tout autre sens quand on les utilise : ils posent question et on comprend alors que leur usage n’est pas fortuit.

Pour résumer, l’image photographique est en train de perdre l’attribut qui a fait son succès pendant tout le XXe siècle : la preuve indiscutable. Par ricochet, les médias, privés de cet argument, tout comme de l’exclusivité de l’information, n’ont plus qu’à susciter des débats contradictoires en donnant aux récepteurs un rôle d’acteurs occasionnels. On le remarque aujourd’hui partout : un article en ligne ne se conçoit plus sans ses commentaires, les débats télévisés donnent la parole aux spectateurs qui assistent à l’émission, quand ce n’est pas aux téléspectateurs qui interviennent depuis leurs bureaux, en se filmant avec leurs webcams. L’information est émaillée d’interviews de citoyens dont on mentionne les noms et qualités en bas de l’écran : Michel X rescapé, Marie Y touriste. Le procédé est pourtant souvent pervers et ressemble fort à de la démagogie : il consiste à faire croire que ce n’est plus le média qui émet une opinion, mais le public lui-même, comme s’il existait un consensus auquel on ne peut rien objecter puisqu’il se proclame majoritaire… mais en occultant qu’il existe un montage préalable et que la télévision tourne aujourd’hui dans une proportion de 40 heures pour 1 heure d’émission diffusée.

Pour l’image comme pour l’information, la conjugaison du numérique et d’internet entraînera inévitablement une redistribution des rôles qui n’est pas encore bien clairement définie, mais qui, à coup sûr, amènera à repenser tout le système médiatique s’il veut éviter le naufrage, comme aujourd’hui celui subi par les journaux et, à plus ou moins long terme, les chaînes télévisées généralistes. Ne pas perdre de vue que l’internaute moyen (près de la moitié de la population française) est aujourd’hui capable, techniquement du moins, de produire les services dont les médias possédaient jusqu’à présent le monopole : commenter l’actualité en l’illustrant d’images d’archives (comme on le constate sur Agoravox), proposer des divertissements interactifs, créer son propre groupe de relations bref communiquer. Entrant ainsi en concurrence directe avec des médias de plus en plus enclin à oublier leur rôle informatif.

Illustration : Haut - Abou Ghraib, image prise par un amateur et diffusée sur le net.

Bas - Photo de charnier qu’on a tenté dernièrement de faire passer pour la catastrophe d’Hiroshima (Le Monde) et qui se révélera une vue du tremblement de terre de Kanto en 1923.

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Le numérique sonne le déclin de l'image vérité et inaugure l'information interactive
par Philippakos (son site) mercredi 14 mai 2008 - 26 réactions
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  • Par Marcel Chapoutier (xxx.xxx.xxx.135) 14 mai 2008 15:06
    Marcel Chapoutier

    Mon bon Monsieur tout fout le camp !...

    Plus sérieusement , pendant longtemps la peinture était considérée comme "diabolique" et interdite car dénaturant les oeuvres de dieu (cela est toujours actuel chez les intégristes musulmans). Les peintres pouvaient déjà travestir la "réalité" et ils ne s’en privaient pas.

    Quand la photographie est apparue au XIXème siècle on a dit qu’elle allait tuer la peinture, or il n’en a rien été. Quand les petits réflex 24x36 sont apparu (donc accessible à tout le monde) on a dit que cela allait tuer la grande photo , il n’en a rien été bien au contraire.

    Quand le numérique arrive on dit toujours que c’est la mort de la grande photo (Doisnau,Cartier-Bresson etc...) Il n’en n’est rien au contraire car techniquement on va encore plus loin en possibilités. De même qu’internet n’a pas tué le livre, le fait de pouvoir tourner et diffuser et partager ses images sur le net constitue la seule révolution très positive de notre époque, seuls les grincheux réacs y trouvent à redire et voudrait censurer cette belle liberté toute neuve...

    L’image n’a jamais été une image objective, dés le début (voir les merveilles des grottes Chauvet et d’autres) mais est le reflet d’une intériorité propre à l’être humain plus ou moins spirituelle...

  • Par morice (xxx.xxx.xxx.112) 14 mai 2008 11:00
    morice

    On aurait aimé une allusion plus poussée aux photos d’Hiroshima "retrouvées" et jamais montrées avant cette date : pourquoi donc ? Pour la photo de Kanto (Yokohama), merci de le rappeler car il y a plusieurs fois cette méprise en effet. Le séisme avait été de 8.3 ! Il avait fait bouger cette statue de 92 tonnes ! 

  • Par faxtronic (xxx.xxx.xxx.45) 14 mai 2008 14:59
    faxtronic

    Il est vrai que tout le monde peut s’exprimer. C’est un comme wikipedia, tout le monde peut ecrire. Cette methode peut converger vers la verités.

    neamoins il faut toujours, toujours, toujours d’esprit critique. Ce n’est pas parce qu’il y un milliard de chinois qui spemment sur le net que tout va bien au Tibet, qu’il faut en deduire que tout va bien au Tibet.

    Toujours de l’esprit critique, en ne limitant en rien son droit a l’expression et son droit au doute. C’est la clef, avec des mots et des photos.

    En c’est temps d’internet, il faut en avoir encre plus de l’esprit critique, car les journalistes serieux, independant sont tres rares, et les internautes plethoriques.

  • Par Internaute (xxx.xxx.xxx.201) 14 mai 2008 16:03
    Internaute

    Félicitations pour cet article qui est bon du début jusqu’à la fin.

    Le mécanisme le plus utilisé pour la propagande est celui des appositions terribles qui ne mentent pas mais provoquent chez l’auditeur des réactions suggérées au second degré.

    Ex 1 :le micro-trottoir donne à un particulier spécialement choisi pour soutenir la thèse du journaliste le même poids qu’un événement de portée bien plus générale et qui vient d’être présenté. Ici, « l’opinion publique » a la même dimension quasiment nulle que « la communauté internationale » c’est à dire la dizaine de maîtres à penser qui font l’info, mais elle est présentée comme une référence de vérité indiscutable.

    Ex 2 :élections présidentielles. En général, un article relativement objectif sur le candidat du Front National en page de doite s’accompagne d’une rétrospective sur Hitler en page de gauche. Oh quel hasard ! Pourquoi donc ? quelqu’un a-t-il une idée ?

    Ex 3 :une constante actuelle de la télé. N’importe quel reportage, que ce soit sur la consommation des yaourts ou sur le diabète fait intervenir un témoin ou un professionnel de race (ethnie, espèce ou groupe humain, mettez ce qui vous plaît) non européenne. On espère ainsi préparer les français au métissage obligatoire en leur faisant oublier qu’il n’y a pas trente ans, la France leur appartenait.

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