Le chiffre est tombé il y a
quelques jours : 1,5 milliard d’individus sont capables de parler
anglais. Sur le chemin de ce vieux mythe de l’humanité (construction de
la tour de Babel), il faut pourtant nuancer : pour plus de la moitié de
ces anglophones, l’anglais n’est qu’une langue apprise, le plus souvent
imparfaitement. Mais les bureaux linguistiques anglais nous affirment
qu’on n’en restera pas là. Ils estiment que ce chiffre devrait
atteindre les 3 milliards d’ici à dix ans.
Au
contraire du français, l’anglais ne s’embarrasse pas de définitions.
Ainsi il est difficile de savoir ce qu’est véritablement l’anglais et
on pourrait facilement parler de « langues anglaises » au pluriel.
Entre un anglais parlé par un Nigérien et celui parlé par un Canadien
les différences sont importantes et ne feront vraisemblablement que
s’accentuer.
Ensuite, l’anglais appris n’est pas
similaire à celui de la reine d’Angleterre (souvent utilisé comme
référence, avant d’être remplacée par l’anglais de la BBC), loin s’en
faut, et on parle souvent de globish (global english), ou english
broken (anglais simplifié). Cet anglais basique serait estimé à 1 500
mots, suffisamment expressifs pour se faire comprendre et être compris.
Il est alors question de messages pratiques et concrets, pas de
littérature ou de philosophie. 1 500, c’est peu comparé aux 8 000 mots
utilisés en moyenne dans une langue.
Ce globish, enseigné
comme tel par des méthodes de langues, suscite pourtant beaucoup de
critiques quand ce n’est pas de l’exaspération ou encore de la
jalousie. Il reste pourtant incontestable qu’il est en train de
s’imposer comme langue de communication, sans que personne n’ait rien
décidé, en remarquant aussi que, concernant les langues, rares sont les
décisions officielles qui ont été suivies d’effets durables.
Retour
en arrière. Ce n’est pas la première fois qu’une langue s’impose comme
moyen de communication plus ou moins universel. Les trois exemples qui
sautent aux yeux, en Occident, sont le Grec durant l’Antiquité, le
Latin jusqu’à la Renaissance et le Français jusqu’au XIXe siècle.
Aucune de ces trois langues n’a réussi à se maintenir comme telle
durablement.
Difficile
de disserter sur le grec car on n’en connaît que la langue écrite, sans
savoir quel grec parlait le citoyen de Marseille (colonie grecque) au
IIe siècle après J.-C., par exemple. Si le grec fut une langue de
communication, ses limites restèrent toutefois confinées au pourtour de
la Méditerranée.
Le latin nous est beaucoup plus
proche. Il était toujours au XVIIe siècle la langue des érudits et
l’Eglise catholique l’utilise encore, alors qu’il est devenu langue
morte depuis quatorze siècles. Le latin du Vatican est une
simplification considérable du latin de Cicéron. En cela, il est
comparable au globish dans la mesure où, depuis le VIIe siècle, il
est utilisé uniquement comme seconde langue, mais à la différence
essentielle près que l’anglais, origine du globish, est une langue bien
vivante, qui donc évolue constamment.
Reste la question
de savoir pourquoi l’anglais, sous sa forme simplifiée, a supplanté le
français ? D’abord à cause de sa précision : Jean-Claude Sergeant
(Professeur de civilisation britannique à Paris III) caractérise
l’anglais de « non nonsense language » qui en ferait la langue de
prédilection des scientifiques. A la phrase de Flaubert : « C’était une
surprise qu’il réservait à sa femme : son portrait en habit noir » (Madame Bovary), on traduit : « a portrait of himself in his black dress coat. »
(trad. G. Hopkins). A l’imprécision française de la représentation du
portrait (le sien ou celui de sa femme) l’anglais clarifie deux fois le
sujet de la toile : le mari (himself, his).
Ensuite les
petits mots (in, out, on, off) accolés aux verbes ou aux noms pour leur
donner un sens se révèlent concis et pratiques à la fois (take off,
input, outside, etc.).
Enfin la complexité et la rigidité
du français qui rechigne à se réformer, au moins sous sa forme écrite,
en fait une langue très difficilement assimilable par un étranger sans
commettre de nombreuses fautes, tant grammaticales que d’usage, alors
que l’anglais s’est prêté à la simplification sans soulever des raz de
marées chez les anglophones d’origine.
Concernant
le globish, il y a lieu de lever certaines confusions qu’on peut lire
ou entendre chez les défenseurs de la langue anglaise de Shakespeare
comme chez les partisans d’un autre système de communication.
De
l’avis de tous les linguistes, il est inconcevable que toutes les
langues disparaissent au profit de l’anglais. Il y a une différence
fondamentale entre une langue maternelle, première, d’éducation, et une
langue apprise, a fortiori sous une forme simplifiée. Il y a fort à
parier que l’anglais évoluera plus rapidement et dans un autre
direction que le globish qui, s’il présente certaines caractéristiques
d’une langue - « la langue est un système de signes » (Saussure), n’en
présente pas tous les attributs. Le même Saussure nous assure en effet
que « la langue n’est pas moins que la parole un phénomène de nature
concrète ». Martinet y voit « un instrument de communication selon
lequel l’expérience humaine s’analyse différemment dans chaque
communauté », ce qui implique dans les faits : à chaque communauté une
langue différente.
Une
doctrine très généralement reçue nous enseigne que « c’est seulement le
langage qui permet à la pensée de s’organiser. Comme il n’y a pas de
langage en soi, mais seulement des langues multiples et différentes, la
pensée d’un individu demeure dans une large mesure sous la dépendance
de la langue qu’il a apprise » (C. Baylon & X. Mignot La Communication).
Notons encore la définition de Humbolt : « la langue est une vision du
monde ». L’acquisition d’une langue est liée à une structuration
spécifique de la pensée et, à moins d’un véritable bilinguisme (très
rare et lié à des conjonctures particulières : père et mère de langue
différente, résidence durable dans un pays étranger), on ne remplace
pas couramment ses modes de pensée. Ce qui veut dire que l’anglais
simplifié que parlera un Chinois restera une langue de communication,
une sorte de code qui a toutes les chances de demeurer système figé. Sa
langue maternelle, celle qui a structuré sa pensée, n’a aucune chance
de passer à la trappe pour autant et c’est un contresens de croire
qu’une langue de communication puisse se substituer à une langue
première, celle de son éducation, celle de la formation de son esprit
(maternel).
Il faut ajouter à cela une caractéristique
linguistique fondamentale : « L’unité d’une langue, quand elle existe,
n’est jamais qu’un acquis provisoire et menacé » (Baylon, Mignot).
C’est le cas pour une langue première (le français des Antilles ou du
Canada, l’anglais du Nigéria), ça ne l’est pas pour une langue de
communication qui aura tendance, en cherchant l’universel, à la
simplification grammaticale et à l’appauvrissement du vocabulaire (le
latin ecclésiastique).
Que
ceux qui craignent que la langue anglaise s’approprie le monde se
rassurent donc. Le globish, ou anglais simplifié, ne deviendra jamais
la seule langue mondiale. Il ne possède d’ailleurs pas les
caractéristiques d’une langue à part entière et s’assimile davantage à
un système de codage. De surcroît, il n’est même pas certain que cette
forme d’anglais reste vecteur dominant de communication encore très
longtemps car, de l’avis des spécialistes, elle pourrait très bien être
remplacée par l’hindi, l’arabe ou le mandarin qui reste la langue
première la plus parlée au monde (800 millions de locuteurs).
Cet article a été écrit avec le concours de mon épouse, docteur en grammaire comparée et chargée de recherche au CNRS.
Illustration : Tour de Babel - Breughel

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Je tiens juste a preciser que l’on dit "Si tu pouvais" et non pas "Si tu (...)
28/03 14:38 - Loucaisaluton osef au moins on peut rire avec toi en sortant une phrase de son contexte car tu (...)
09/12 12:22 - esperantulo"ce n’est pas une volonté c’est une obligation " en dehors de ’ngalis piont (...)
09/12 00:22 - osefbonjour sans m’étendre sur l’article lui-même (que je trouve très intéressant), (...)
06/12 10:07 - lugburz"En premier lieu, ils considèrent que l’émergence de l’anglais comme langue (...)
05/12 08:47 - esperantuloen tout cas mois beaucoup moins q’un autre qui trouve que les lettres acentués en (...)
05/12 08:31 - esperantulo
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