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Accueil du site > Actualités > Médias > Le sondage c’est du vent

Le sondage c’est du vent

Je me rappelle qu’au lycée, notre professeur d’économie nous avait fait participer à une aventure intéressante : la mise en place d’un sondage. Au début le professeur était très motivé à cette idée, et nous-mêmes étions pleins de bonne volonté… mais cela ne dura pas longtemps : nous avons appris comment se fabriquaient les sondages.

Les sondages sont des projections chiffrées à grande échelle de l’opinion à partir d’un échantillon représentatif sur un territoire donné, à un moment donné : c’est à dire du vent. De quelque côté qu’on les prenne, les sondages se basent sur des statistiques obtenues par des moyens subjectifs, et interprétées par des analyses tout aussi subjectives, et ne finissent par dire que ce qu’on veut bien leur faire dire.

Regardons un peu les choses de plus près, et réfléchissons.

Tout d’abord, il faut pour faire un sondage avoir une ou plusieurs questions à poser, ce qui signifie déjà avoir une idée des réponses que l’on cherche à obtenir, ainsi qu’une opinion naturelle qu’on ne peut exclure de son esprit.
Cette (ou ces) question (s) doivent être formulées en un langage clair et compréhensible de tous, ce qui implique la capacité de savoir lire, et exclut de fait quelques pourcents d’aveugles ou d’illettrés, ou d’étrangers (même parlant français). Il faut également que les mots employés soient neutres pour ne pas influencer la réponse, ce qui est dans la réalité presque impossible à faire. Je ne me rappelle plus le sujet de notre sondage, mais je me souviens que peu après le commencement les débats étaient déjà houleux, et le programme en retard : la simple formulation des questions étant déjà une prise de position, il semblait impossible d’en trouver la neutre expression.

Mais ne nous arrêtons pas là, et voyons la suite

Une fois les questions et les réponses déterminées, il faut se décider sur le territoire sur lequel s’applique le sondage (il y a plus de paysans en province que dans la région parisienne par exemple) car la définition de l’échantillon représentatif en dépend. Ainsi que le moment choisi pour le faire : après un fait divers sordide ou dans le calme d’une période festive comme celle de noël, et tout est différent ! Notre territoire était donc le lycée, et notre population totale composée de deux à trois cents personnes, si ma mémoire est bonne (ou moins de 1000 en tous cas). Enfin un nombre raisonnable au regard de nos capacités d’analyse, compte tenu de la trentaine d’élèves composant notre “institut”.
Pour finir l’établissement de ce sondage, il faut bien sûr le plus important des ingrédients, c’est à dire la détermination de l’échantillon représentatif, qui doit nécessairement évoluer en fonction de l’évolution de la population, c’est à dire du temps qui passe : en 1900, la proportion de certaines catégories socio-professionnelles n’est pas la même qu’en 1945 ou en 2010. Et c’est durant cette étape de détermination de l’échantillon représentatif que notre professeur a commencé à craquer : face à la difficulté de sélectionner les facteurs selon lesquels seraient établies les distinctions, face à la subjectivité qu’entraînait chaque choix, nous avons du nous rendre à l’évidence, à savoir qu’un sondage ne pouvait absolument pas être objectif.

Car que doit représenter l’échantillon ? En théorie l’ensemble de la population si le sondage est national, et le département s’il est départemental. Ce qui signifie que faire un sondage national est censé représenter ce qu’on a par ailleurs tant de mal à définir : l’identité nationale. On commence à voir les difficultés de cette définition dès le départ, mais ne flanchons pas : sachant qu’en général les sondages sont effectués sur une population d’environ mille personne, cela signifie que cet échantillon (sans autre valeur que le hasard) représente environ 1/65000 de la population totale (en gros), dans lequel il faudra tenter de trouver les personnes correspondant à tous les critères de représentativité. Cette notion n’est évidemment pas neutre, et ne peut l’être. Mais certains l’ont tenté quand même : si les paysans représentent tant de pourcents de la population française, alors il faut tant de paysans interrogés dans les mille personnes. Si ce paysan est plutôt à droite, il faut savoir, sur le nombre de paysans français, la proportion de paysans votant à droite. Si son salaire est supérieur à telle somme ou propriétaire de son exploitation, s’il est marié, pacsé, gay ou bio, cela change tout. Ainsi pour le médecin, le chômeur, la femme de ménage ou le plombier.

L’échantillon représentatif est donc une chimère qui ne peut être atteinte, car elle doit faire rentrer dans des cases de multiples paramètres que même des ordinateurs puissants ne peuvent facilement corréler, même sur mille personnes. Car il y a des marges d’erreurs acceptés dans ces sondages, qui proportionnés à l’échelle de la réalité font peur à voir : il est impossible d’obtenir un échantillon représentatif « représentatif », car nul ne sait ce qu’est la France. Et encore moins lorsqu’il s’agit de la réduire à un millier d’individus.

Mais toutes ces difficultés n’effraient pas nos instituts de sondages, dont le peuple comme le pouvoir sont si friands, comme un symbole de la soumission de tous à la loi du chiffre, celle qui veut absolument faire rentrer l’homme dans des cases, et le transformer en une succession de 1 et de 0.

Alors que notre professeur et nous tous avions déjà abandonné la partie, après plusieurs semaines de travail, de questionnements et d’embrouilles incalculables, les véritables sondeurs “professionnels”, eux, ne s’arrêtent pas là. Car il faut avouer que si notre professeur faisait partie des rares personnes qui ont l’honnêteté de reconnaître l’impossible tâche que constitue la fabrique d’un sondage, cela ne rebute pas les instituts bien connus de le faire, surtout lorsque l’activité est si lucrative…il leur faut donc passer à l’étape suivante, assumer leur orientation et leurs choix de sondeurs, et poser leurs questions.

Et après avoir posé leurs questions à l’échantillon, les réponses viennent se placer dans de gigantesques tableaux pour se faire analyser, afin de soumettre au commun des mortels une interprétation des chiffres obtenus, incompréhensibles sans la traduction en un langage soi-disant objectif (après toutes ces subjectivités additionnées). Si, par exemple, 80% des gens pensent que l’on doit mettre les étrangers dans des camps, cela signifie en réalité que 80% des personnes ayant répondu à une question tendancieuse, parmi un groupe de personnes choisies plus ou moins arbitrairement, selon des critères douteux et à un moment inopportun, ont vu leur réponse interprétée de telle manière qu’on puisse croire qu’ils le souhaitent.

Ainsi, l’orientation nécessairement délibérée que l’on trouve dans les sondages répétés par les médias ne dépend pas de l’opinion réelle d’une population donnée, mais de la volonté initiale des commanditaires de ces derniers. En bons capitalistes qui se respectent, les instituts de sondage font comme les peintres en bâtiment : ils sont toujours d’accord avec la couleur choisie par celui qui les paye. C’est pour cela que les sondages payés par ceux de droite les conforte toujours, et que ceux payés par ceux de gauche s’y opposent… Et comme à droite on a plus de sous, la voix porte plus loin ! Le sondage, c’est du vent, et le plus fort souffle sur l’opinion, jusqu’à être capable de l’influencer dans une direction choisie.

 

Caleb Irri

http://calebirri.unblog.fr


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18 réactions à cet article    


  • Alpo47 Alpo47 16 août 2010 13:10

    Et au delà des difficultés et tares énumérées ici , je crois aussi que les sondages servent à nous aider à la décision.Nous inciter à nous dire : « les autres font ce choix, je vais faire le même ».
    On sait combien nous sommes largement influençables, le sondage va utiliser ce travers.

    Juste l’application de l’excellente expérience de conformisme de Solomon Asch


    • paul 16 août 2010 13:15

      Bonne synthèse du récent sondage du Figaro ( E. Mougeotte -TF1 ) / Ifop ( L. Parisot - Medef ) .
      Après l’ affaire des sondages Opinion Way commandités par P. Buisson, c’est une très mauvaise
      affaire pour la crédibilité des instituts de sondages et la déontologie de cette profession .


      • dawei dawei 16 août 2010 13:16

        Merci pour cet article qui met le point sur un des plus gros problèmes de manipulation de masse en France. Les sondages d’intention de vote ou de soit disant approbation de lois devraient être interdits car intrincèquement biaisés et ne sont pas présentés comme tel, mais en plus à vocation d’influencer les opinions, ce qui n’est pas le but avoué officiellemnt.

        Si vraiment le gouvernement tenait à connaitre nos opinions et les prendre en compte pour les grandes décisions, il ferait des suffrages universels régulièrement, ça s’appellerait la démocratie directe ... mais on en est manifestement loin.

        La dernière fois qu’il y a eu ce genre de suffrage, c’était contre la constitution ultralibérale européenne, et vu la manière donc ce vote a été pris en compte par Naboléon, on est manifestement trés trés loin de la démocratie directe ... ou même de la démocratie tout court, à la place ou nous arose quotidiennement de sondages douteux payés par notre argent pour nous manipuler et données une fausse photographie de l’opinion générale.


        • Internaute Internaute 16 août 2010 14:00

          L’objet même du sondage sert à mettre en avant un thème ou un autre. Faites un sondage sur la couleur des chiens. Les français préfèrent-ils les chiens blanc, noir ou marrons ? Peu importe le résultat. On parlera du sondage pendant trois semaines et la seule chose importante qu’il en restera est que la préoccupation principale du peuple français est la couleur des chiens.


          • dawei dawei 16 août 2010 14:44

            point de vue interessant,
            ou encore l’Art , le seul véritable Art Sarkozien , de la technique de la diversion en imposant les discutions futiles et débats strériles (yacht de bolloré, divorce, mariage, burqa...) à la place des questions de font.


          • Bobby Bobby 16 août 2010 16:11

            Bonjour,

            En effet... d’ailleurs le premier ministre du royaume-uni Benjamin Disrael qui semblait en connaître un bour sur la question avait déclaré : « il y a trois sortes de mensonges, les petits mensonges, les gros mensonges... et les statistiques »

            ... bien cordialement !


            • Bobby Bobby 16 août 2010 16:12

              ...un bout !... sorry !


            •  C BARRATIER C BARRATIER 16 août 2010 16:44

              Tellement d’accord avec cet article que je voudrais le publier dans Le Courrier du Retraité, ...qui se laissent influencer par les sondages. Mais il me faudrait le mail de l’auteur pour lui demander....


              • non667 16 août 2010 17:13

                 à caleb
                ok
                 j’ajoute
                 
                les experts sondeur comme les politiques ne se trompent pas ,ils nous trompent en nous balançant des prédictions erronées des résultats qu’ils choisissent .
                sachant les vraies ils ont du temps pour organiser des spéculations d’initiés
                pour la politique on n’est manipulé par de faux sondages
                hors il est facile d’en avoir de bons à 0,2 % près ,il suffit d’augmenter la taille de l’échantillon ( c’est l’insee- état qui paye ) et de le choisir , parmi les 40000 bureaux de votes, dans ceux qui ont eu les mêmes résultats dans les 3 votes précédents que les votes réels ( à 0,2 % près) .
                inversement si on veut donner des sondages faux officiels on prend l’échantillon dans les zones adéquates


                • zelectron zelectron 16 août 2010 18:38

                  @ caleb irri : Très bonnes (justes) observations !
                  même débat pour un referendum [issu de droite ou de gauche et dépendant de la ou des questions posées]
                  autres réflexions :
                  - c’est quoi la question ?
                  - vous pouvez répéter la question ?
                  - je réponds contre ce qui est pour et vice-versa
                  - je répond comme on m’a dit de répondre (comme la consigne du parti)
                  - je réponds au hasard : am stram gram...ou d’un chapeau...
                  - je m’abstiens
                  etc...etc...


                  • voxagora voxagora 16 août 2010 19:23

                    .

                    Je suggère que cet article soit republié par Agoravox systématiquement,
                    chaque fois qu’un article quel qu’il soit argumente à partir de sondages.
                    Bravo pour ce travail de décryptage. 


                    • alphapolaris alphapolaris 17 août 2010 00:25

                      J’adore cet article ! rien que cette phrase est une pépite : 

                      Si, par exemple, 80% des gens pensent que l’on doit mettre les étrangers dans des camps, cela signifie en réalité que 80% des personnes ayant répondu à une question tendancieuse, parmi un groupe de personnes choisies plus ou moins arbitrairement, selon des critères douteux et à un moment inopportun, ont vu leur réponse interprétée de telle manière qu’on puisse croire qu’ils le souhaitent.

                      Bref, c’est tellement tarabiscoté qu’un sondage n’a pas plus de fondement que la numérologie : on additionne des pommes et des poires et on s’arrête quand on a un résultat, si possible allant dans le sens du client. On ne mesure pas l’opinion, mais on la fabrique

                      C’est très vicieux un sondage : il a ce parfum démocratique qui veut que l’on se plie à la règle du plus grand nombre. Si 70% des gens sont d’accords avec les idées d’extrême-droite de Sarkozy, alors je n’ai plus qu’à fermer ma gueule... Sauf qu’il s’agit d’un leurre, un attrape-nigaud, car un sondage ne garantit aucunement la sécurité apportée par un vote démocratique(anonymat, contrôle de chaque citoyen, pas de bidouilles pseudo-scientifiques tels que les coefficients correcteurs ou les quotas, etc...). Pour cette raison, je pense que les sondages d’opinion devrait être carrément interdits ! On n’a pas besoin de savoir ce que votent les autres pour s’exprimer. Ensuite, ils rendent inutile le débat puisque les jeux sont joués d’avance, et enfin, ils sont orientés et manipulent l’opinion, plus qu’ils la mesurent. Revenons aux sources : débattons, et votons.

                      Dans le principe du « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », je cherche un néologisme permettant de caractériser très rapidement ce relativement nouveau phénomène des sondages orientés et manipulateurs, de la même façon que « point de godwin » ou « éléments de langage » résument très efficacement des phénomènes assez complexes. Je pense à un mot valise mêlant « sondage » et « propagande » par exemple, pour donner « propadage », que j’aime bien, ou à la limite « sondagande », mais d’autres idées sont les bienvenues...


                      • voxagora voxagora 17 août 2010 09:16

                        Piège à cons.


                      • victor waknine victor waknine 17 août 2010 21:39

                        « enroulade » ou « farinade » ou biaisage« ou »mascacarade« ou »manipulade« ou »sondaglande« ou »propapulation" avec manipulation c’est mon préféré.
                        J’attends le partage des honneurs


                      • Jordi Grau J. GRAU 17 août 2010 11:10

                        Je suis globalement d’accord avec cet article. J’ajouterai que les sondages peuvent être encore faussés par trois biais importants, que Caleb Irri n’a pas mentionnés, sauf erreur de ma part :

                        - beaucoup de sondages se font par téléphone. Or, beaucoup de gens aujourd’hui n’ont pas ou plus de téléphone fixe. Ces gens-là ne sont donc pas pris en compte dans les enquêtes.

                        - les sondages ne comptabilisent que les gens qui ont accepté de répondre. C’est un peu comme les résultats des votes, qui ne tiennent pas compte des gens qui ne se sont pas inscrits sur les listes électorales, pas plus que des bulletins blancs ou nuls.

                        - en admettant que les sondages expriment une certaine vérité, celle-ci ne peut être que très approximative. Il est donc hautement abusif de dire, comme le font beaucoup de journaux : « 47 % des Français sont pour..... » En réalité, tous les statisticiens un peu sérieux savent qu’on ne peut pas savoir ce qu’il en est de l’opinion d’un pays à 1 % près. Méfions-nous donc quand des journaux disent : « M. Truc ou Mme Machin remonte dans les sondages ». Si l’augmentation est de deux ou trois %, elle n’est absolument pas significative.

                        Sur le sujet des sondages, et sur beaucoup d’autres, je conseille à tout le monde de lire l’excellent Petit manuel d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon.


                        • ELCHETORIX 17 août 2010 11:19

                          Bonjour , le métier de sondeur ou de ceux qui travaillent dans ces organisme de sondage est un métier bidon , un non-métier aussi inutile que malfaisant pour la société !
                          Ces gens sont donc des inutiles pour ne pas dire des nuisibles , ils feraient bien mieux de s’occuper des gens blessés par la vie et ce système économique !
                          @ l’auteur , bon article
                          RA .


                          • spartacus spartacus 17 août 2010 12:05

                            Le plus intelligent serai pour les prochaines élection de faire passer un mot général de boycott ou de réponse « n’importe quoi » aux sondeurs.
                            Le faire savoir.
                            La réaction des politiques sera étonnante à voir si ce mot d’ordre est respecté par tous.
                            Ils perdront leurs repères et nous verrons peut être leur vrai visges.


                            • victor waknine victor waknine 17 août 2010 21:30

                              on interroge un premier échantillon de gens d’église et on leur pose la question suivante : Peut on prier en fumant ? réponse NON à 95¨%
                              On interroge un second échantillon( tjs avec la méthode des quotas, 1006 personnes dont on connaît la pointure et la couleur du slip au moment du sondage mais pas le nom du voisin du dessus car il est parti en vacances) et on lui pose la question : Peut on fumer en priant ?
                              réponse OUI à 95%.

                              En fait les psycho sondeurs vous prédisent le présent à partir de l’avenir et les scientifiques vous prédisent l’avenir à partir du présent, du réel du mesuré, là est la grande différence.

                              Enfin un petit dernier pour la route, Albert disait « on compte, mais ce qui compte n’est pas compté » mais je lui préfère « les problèmes d’auj sont les solutions d’hier »

                              Et surtout ne pas sous estimer le poids des mauvais psy TCC dans l’éducation, la santé l’entreprise et les instituts de sondage, ils font des ravages, mais attention la proportion des mauvais est d’environ 50% pas de quoi s’inquiéter, c’est pas moi qui le dit c’est les psychanalystes, ils en connaissent un bout la dessus.

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